30 décembre 2009

Le travail d'humanisation

"Émancipez, libérez; donnez à chacun la possibilité de réaliser l'accomplissement pour lequel il est né; divertissez-le: vous ne l'aurez jamais achevé, ce travail d'humanisation de l'homme, tant que vous n'y aurez pas ajouté la dimension de la poésie, qui touche au mystère du monde."

Robert Lalonde, Le monde sur le flanc d'une truite, Boréal, p 43

24 décembre 2009

La trace du loup blanc


Des champs immenses entrecoupés de clôtures et quelques touffes d’herbes jaunies par le froid défilent devant mes yeux. La neige a envahi chaque parcelle de ce monde afin que sa blancheur ne laisse aucun doute ; un blanc de pays blanc d’hiver, un blanc de la mémoire qui s’incruste dans la peau comme dans le cœur, qui accapare tout. 

Mes yeux croisent un bataillon de bruants des neiges qui s’exécutent en feux d’artifice dans le ciel. Ils dansent une chorégraphie conçue par un diable joyeux ne vivant que pour ses tours pendables. Plus loin, un harfang s’enfuit avec sa proie inerte dans son bec crochu. Je marche sur un chemin durci de neige en notant chaque crissement de mes bottes au contact du sol. Cette musique finit par m’enjôler. Elle prend ses droits dans le silence qui hurle d’immensité morte. 

Je note la solitude des grands espaces. Elle se confond avec ma solitude, dure et implacable, celle qui se marie en blanc avec la froidure des âmes tristes et sèches. Je sens ce désert troublant.

Une colline se pointe. Je la franchis pour me retrouver de l’autre côté, à la lisière d’une forêt impénétrable. Je ralentis pour déguster le vent qui s’élève et qui me gifle la figure. J’entends alors le son de mille violons. Ils m’invitent, il ne fait aucun doute, à franchir un étroit passage entre deux grands pins vénérables pour m’aventurer au cœur de cette forêt.

Le vent, la musique, la forêt en hiver.

J’avance lentement, à tâtons, sûr de m’ensevelir dans la neige épaisse ou de me perdre dans ce no man’s land sans fin. Je continue tout de même en pourchassant la musique. La curiosité l’emporte. Comme toujours. Puis le vent cesse et le silence revient, ouaté, plus redoutable encore. Je m’arrête. À mes pieds gît la carcasse d’une bête magnifique : un loup blanc qui me fixe d’un regard d’une tristesse infinie. Je sais qu’il vient de mourir, son corps dégage un reste de chaleur et sur son flanc je note un trou de la grosseur d’un doigt. On vient de le tirer au fusil. Je n’ai pourtant rien entendu. Je lève mes yeux et regarde tout autour afin de déceler la trace du tueur. Rien. J’examine à nouveau ce loup et commence alors à percevoir le sang qui s’écoule lentement de la plaie béante, puis le flot continu s’accentue pour devenir une trainée rouge sombre dans la neige étincelante. Elle s’écoule dans une direction voulue, me semble-t-il, et ne cesse de gagner du chemin à travers les arbres, creusant même un sillon dans la neige.

Ce ruissellement de sang me propose de le suivre. Je délaisse la bête et m’enfonce dans la forêt à la suite de sa vie qui s’enfuit droit devant, cette vie liquéfiée qui m’hypnotise en venant se mélanger à la mienne. La volonté éteinte, je me fraye un nouveau chemin dans l’inconnu, un chemin de sang qui ne se fige pas, dont l’ardeur me conditionne, qui s’espace peu à peu pour devenir ensuite une rivière puis un large fleuve tumultueux aux reflets cramoisis. 

Je marche pendant des heures jusqu’à la pointe du jour. Je longe ce fleuve qui s’écoule maintenant à travers une immense plaine dénudée ne laissant à mes yeux aucun point de repère. 

Curieusement, cette immensité me rassure.

J’ai l’impression de retrouver un monde, un pays familier et cette reconnaissance redouble mon ardeur, me stimule à avancer toujours plus loin. Je marche toute la nuit puis le jour suivant et encore un autre jour pour me retrouver enfin au pied d’un large monticule rocheux devant lequel je fige. J’imagine un géant qui a déplacé juste pour son plaisir et éprouver sa force une centaine de grosses roches pour ensuite les empiler les unes par-dessus les autres de façon désordonnée. Je distingue vers la droite quelques sapins qui se pointent dans le ciel. Cet autre relief m’agresse comme un coup de poing après le désert de la plaine infini. Je redresse ensuite les yeux en direction du sommet de ce monticule une dizaine de mètres plus hauts. Une forme humaine m’observe sans bouger, elle m’étudie dans une attitude hiératique et ses yeux perçants ne semblent jamais ciller. Cette présence me sidère et à mon tour je cherche à le détailler. C’est un Amérindien. Il a la peau du visage cuivrée et ses traits sont burinés par le soleil. Sa tête est nue bien qu’un large bandeau de tissu clair lui cache le front. Deux tresses descendent de chaque côté du visage jusqu’à sa poitrine. Ses larges épaules sont recouvertes d’une peau de bison. De sa main gauche, il tient un arc superbe à double courbe d’une longueur presque inimaginable, car elle le dépasse d’une tête alors que l’autre extrémité touche par terre. Je lève la main pour lui faire un salut et lui signifier ma présence. Il ne bronche pas et continue à m’observer. Je n’ose parler, le temps semble arrêté. Je me sens comme un enfant perdu, mal à l’aise devant une nouvelle réalité qui lui est tout à fait inconnue et qui lui pose une question insoluble. Puis j’entends : « Comment es-tu parvenu jusqu’ici?» Je réponds que j’ai suivi la trace de sang laissée par le loup blanc. « Tu as fait ce qu’il fallait », me rétorque l’Amérindien. Il prend alors une flèche, l’installe sur son arc, me pointe et tire. Je reçois la flèche en plein centre du front.

Toute peur disparaît…

Le grand arbre


Une poudre délicate maquille le contour des branches du grand arbre dénudé. Il m’invite, par la fenêtre, à venir me glisser contre son tronc puis à faire de petites brèches dans la neige avec l’index pour lui dessiner une contenance. Je lui souris puis lui réserve à la place un air de Monteverdi qui me vient tout à coup à l’esprit.

J’envie le calme du grand arbre dénudé. Je poursuis du regard toutes ces lignes blanches qui se reposent sur ses membres multiples en attendant le souffle imprévisible du vent. Sa beauté n’a d’égale que l’acceptation de sa condition. Il semble mort et résigné mais ce n’est qu’illusion, car je sais qu’il se recueille et médite en attendant de s’éclater à nouveau.

Il force l’admiration car nous voyons bien qu’il sait se reposer. Lui...

23 décembre 2009

Paradoxe

Je suis en quête d'un trésor qui n'existe pas. Et ce trésor je l'aurai lorsqu'il sera perdu...

Dialogue

"Pour qu'il y ait sagesse et non seulement idéologie ou bêtise, il faut qu'il y ait confrontation, opposition et non acquiescement passif à tous les discours qui sont offerts, même les plus séduisants. Il faut qu'il y ait dialogue dans lequel chacun apporte une parole autre, une pensée autre. Comme dit magnifiquement Alain:"Une pensée, même vraie, devient fausse à partir du moment où l'on s'en contente."

Marc-Alain Ouaknin, Dieu et l'art de la pêche à la ligne, Bayard p74

22 décembre 2009

Jalâl ud Dîn Rûmî


Je ne peux passer sous silence ce poète et mystique soufi qui a vécu au 13e siècle en Perse. Il nous a laissé des textes uniques, la plupart inspirée par son maitre Shams de Tabriz. Il est dit que de son temps il aimait autant fréquenter les chrétiens et les juifs que ses coreligionnaires.

Il est aussi le fondateur de l'ordre des derviches tourneurs.

Voici l'un de ses textes cité dans l'excellent livre de Jack Kornfield, Après l'extase la lessive, Éd. La Table ronde


"L'être humain est un lieu d'accueil,
Chaque matin un nouvel arrivant.

Une joie, une déprime, une bassesse,
Une prise de conscience momentanée arrive
Tel un visiteur inattendu.

Accueille-les, divertis-les tous
Même s'il s'agit d'une foule de regrets
Qui d'un seul coup balaye ta maison
Et la vide de tous ses biens.

Chaque hôte, quel qu'il soit, traite-le avec respect,
Peut-être te prépare-t-il
À de nouveaux ravissements.

Les noires pensées, la honte, la malveillance
Rencontre-les à la porte en riant
Et invite-les à entrer.

Soit reconnaissant envers celui qui arrive
Quel qu'il soit,
Car chacun est envoyé comme un guide de l'au-delà."


Jalâl ud Dîn Rûmî

La main qui donne...

Une citation de Kafka puisée dans le livre de Marc-Alain Ouaknin: Dieu et l'art de la pêche à la ligne, Éd. Bayard p 19

"L'art est comme la prière, une main tendue dans l'obscurité qui veut saisir une part de la grâce, pour se muer en une main qui donne."

21 décembre 2009

Serge Bouchard

"Attention à cet homme! Il est dangereux..."

Serge Bouchard est anthropologue. C’est aussi un de mes auteurs québécois préférés.

On a pu longtemps l’entendre à la radio, en compagnie de Bernard Arcand. Ils discouraient ensemble sur ce qu’ils appelaient des lieux communs et tous les sujets étaient bons : le pâté chinois, l’accent français, le baseball, les pompiers, etc.

Serge Bouchard est un drôle de pistolet qui a beaucoup d’humour. Et à mon avis, un être d’une grande sagesse. Je lui laisse la parole :

« L’individu moderne est un être replié sur lui-même. Cependant, il ne s’agit pas là de la position du penseur. Non, voilà plutôt la position de l’ego qui s’ausculte et s’examine. Sa conscience de lui-même ne lui donne aucun répit. Dès lors, il développe les mauvais tics de l’inquiétude, il s’enferme et se referme, il baisse les armes et les yeux, il sait mille choses à propos de lui mais il ne comprend rien. Pour lui, tout s’explique mais rien ne fait sens. »

Serge Bouchard, L'homme descend de l'ourse, Boréal, p 77

17 décembre 2009

La rose et la résistance


Je mentionnais dans un autre texte (17 novembre 2009) mon admiration pour la série « Apocalypse, la 2e guerre mondiale. » Mon admiration pour sa valeur morale lorsqu’il est démontré avec tant de flagrance et de clarté que des conséquences désastreuses surviennent quasi obligatoirement quand des idéologies de pouvoir sont prônées par certains individus peu scrupuleux. Je mentionnais aussi le courage requis pour s’opposer et résister à de telles aberrations.

Nous ignorons sans doute beaucoup de la force d'attraction de la conformité et de l’imitation servile. D’autant plus lorsqu’il est question d’identité et d’appartenance à une nation ou un groupe. Ce n’est pas une mince tâche que de s’opposer à un rouleau compresseur. Et juger a posteriori d’une situation extrême en étant bien calé dans la ouate de conditions actuelles privilégiées m’apparaît douteux.

Ce problème m’accapare tout de même constamment. Comment vivre en accord avec son milieu (nation, groupuscule, famille, etc.) tout en ne reniant pas une individualité dont l’éthique est une valeur primordiale? Tout en ne renonçant pas aussi à se réaliser pleinement, de manière honnête, lucide et déterminée?

Il y a quelques semaines, au moment de fermer l’œil pour la nuit, une image m’est apparue sur l’écran intérieur : une rose blanche. L’apparition me laissa pantois. Elle dura plusieurs secondes puis s’effaça non sans s'imprégner profondément en moi.

Pourquoi cette image?

Je notai la date : le 18 novembre 2009, le lendemain de l’écriture de mon texte sur « l’Apocalypse… ».

Je laissai tout ça en suspend jusqu’à ce que je fasse une recherche internet il ya quelques jours. Je découvris que La Rose blanche est le nom d’un groupe de résistants allemands qui se forma en 1942 pour combattre le régime nazi du 3e Reich. Composés de cinq étudiants et d’un professeur, ils refusèrent le totalitarisme et rédigèrent principalement des tracts afin de convaincre les Allemands à s’ouvrir les yeux et à se révolter contre la dictature d’Hitler. En février 1943, ils sont dénoncés puis tués le jour même de leur procès sous motif de haute trahison, il va sans dire.

J’imagine le courage demandé pour exprimer leurs gestes. C’est ce courage que je louange. C’est ce courage que je transpose à la réalité de notre existence individuelle actuelle. J’y vois un art de stopper les courants aveugles d’expressions collectives, qu’ils surviennent à droite ou à gauche et qui ont la prétention de réguler le monde ou apporter ce paradis tant attendu ici-bas ou dans l’au-delà.

La « rose blanche » parle de ce courage de vivre dans un monde constamment en guerre contre ceux et celles déterminés à exprimer tout leur amour envers une vie qui les enchante.

14 décembre 2009

Voeux de pauvreté et de richesse

À la fin de ma vie, je veux mourir pauvre parce que j’aurai tout donné, et riche parce que j’aurai tout donné.

Ne rien voir...

Je suis d’avis que nous donnons vraiment du moment qu’autrui ne s’en aperçoit pas. Je constate par ailleurs que nous devenons un exemple seulement au moment où nous l’ignorons nous-mêmes totalement.

11 décembre 2009

"L'esprit du taï-chi"


Je vous recommande fortement le livre "L'esprit du taï-chi. (Sentir que les poissons sont contents) écrit par Lew Yung-Chien et publié aux éditions Le jour.

Que vous pratiquiez le taï-chi ou non n'a pas d'importance. Le livre est magnifique par ses photos et rend compte d'une activité à la portée de tous qui a le mérite d'allier intériorité et extériorité de la manière la plus simple qui soit.

Selon la légende, comme le mentionne le livre, l'idée du taï-chi traditionnel serait né dans la tête d'un prêtre taoïste chinois après qu'il eut observé un combat entre un serpent et un oiseau. Ce sont les mouvements souples et lents qui comptaient avant tout pour défendre leur position.

Le taï-chi est tout en finesse, en lenteur et a le mérite de stopper l'agitation, à tout le moins. Il a le mérite d'incarner la grâce et l'élégance dans le mouvement. "Dans les mouvements du taï-chi, le corps ne lutte pas contre l'air; il flotte ou glisse sur l'air, comme un oiseau en plein vol", nous dit l'auteur.

Je revois une de mes tantes, âgées de près de 90 ans et soeur de la congrégation du Bon Pasteur, en train de pratiquer ces mouvements et je ne peux que m'émouvoir devant la portée de cet art, de cette pratique ouverte à tous et qui repose sur des fondements universels.

L'auteur nous mentionne aussi:"En fait, c'est plus qu'un exercice de gymnastique. Il vise à favoriser une meilleure compréhension de soi et des autres, de manière à aider l'adepte à vaincre l'adversité par la douceur et la souplesse. En ce sens, on ne peut pas enseigner aux autres l'ensemble du taï-chi. Ce que les gens peuvent voir du taï-chi n'est que sa partie physique, soit l'enchaînement des mouvements, alors que l'essentiel se passe à l'intérieur, sur le plan de l'esprit. Par exemple, un spectateur observant un enchaînement peut constater le bon équilibre de celui qui exécute les mouvements. Ce qui compte pourtant, c'est l'équilibre mental (invisible) que le taï-chi apporte à la personne qui le pratique."

Pour le pratiquer moi-même, je peux témoigner de toute la richesse du taï-chi.

9 décembre 2009

L'art de récurer

Je disais un jour à une connaissance toute la difficulté d’écrire. Je parlais de cette angoisse de la page blanche, évidemment. Mais il y avait autre chose aussi. Je parlais de ce démon intérieur qui jouait du coude si je ne l’honorais pas en ignorant ses diktats.

Ma conscience est troublée par cette pulsion, tout me pousse à combler un vide, à matérialiser un océan d’inconnu en provenance de l’inconscient.

Il y a des tâches plus cool, plus faciles et moins dérangeantes. Je lui disais à cette connaissance: « Toutes les raisons sont bonnes pour ne pas écrire… et je les ai toutes essayées. »

J’écoutais à la télévision un écrivain s’exprimer sur cette souffrance. Il mentionnait que des fois « il préférait récurer le bol de toilette » plutôt que s’astreindre à la création.

Je n’en suis pas là, heureusement. Mais comment ne pas le comprendre. Des profondeurs de l’être surgissent des surprises qui troublent et font peur. Des évidences qu’on ne peut plus ignorer. C’est ce qui se passe lorsqu’il y a arrêt, silence, solitude. Pour l’écrivain, c’est indispensable. Il doit s’y soumettre, constamment.

Par la même occasion, je me dis qu’on retrouve sans doute là une raison à toute cette agitation autour de soi. On cherche l’euphorie, la frénésie. On se gèle la bine de toutes les manières possibles : loto, pilules, etc. Le travail à outrance est devenu notre dieu.

Tout est bon plutôt que de s’arrêter simplement et méditer un tant soit peu sur le but de notre existence.

"Presque rien"

"Il y a quelque chose d'inévident et d'indémontrable à quoi tient le côté inexhaustible, atmosphérique des totalités spirituelles, quelque chose dont l'invisible présence nous comble, dont l'absence inexplicable nous laisse curieusement inquiet, quelque chose qui n'existe pas et qui est pourtant la chose la plus importante entre toutes les choses importantes, la seule qui vaille la peine d'être dite et la seule justement qu'on ne puisse dire !"

Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien.

4 décembre 2009

Grand canyon


Ces jours-ci mes sourcils se soulèvent. Cette courte phrase étonne par sa sonorité et, parce qu’elle étonne, notre jugement demeure en suspend pour un temps. Nous sourcillons.

En d’autres occasions, il m’arrive de froncer les sourcils. L’incompréhension et le déplaisir teintés de jugements apparaissent sans se dissimuler et font planer un soupçon d’impatience et de colère.

Les rides qui parcourent mon front sont le fait d’un étonnement continu qui s’est frayé un chemin au-dessus des sourcils pour se libérer ensuite de son énergie dans des canaux d’écoulement.

Je soulève les sourcils de plus en plus régulièrement. Je me surprends de mon étonnement, me décoiffe et m’estomaque moi-même et suspecte dorénavant une incompréhension définitive de la chose humaine, de son comportement.

J’aime croire que je porte une sorte de regard anthropologique sur mon entourage. Je veux comprendre et saisir à fond ses mots, expressions, ses silences, ses sautes d'humeur et ses pulsions. Je désire le voir en action. Et quoi de mieux pour le saisir que d’être en interaction avec lui. D’humain à humain.

Sauf que depuis quelques années mes occasions d’interactions ont diminué de beaucoup. Je me suis retiré dans mes appartements pour étudier, lire, contempler et écrire. Je suis dans une constante recherche de sens, de compréhensions, de vérités. Ce faisant, je pense que cette solitude désirée et nécessaire a fini par exacerber ma sensibilité au point qu’à chaque fois où je mets le nez dehors, un rien me touche et me brûle. Comme une impression de retour en enfance et de voir le monde pour la première fois avec son lot de tendre naïveté.

Voilà le paradoxe. Je fais tout pour me mettre dans un état de compréhension en me vidant des jugements et a priori, et le résultat de cette disposition n’en demeure pas moins une incompréhension de plus en plus prononcée.

Et je sourcille davantage.

J’ai un grand canyon d’étonnements creusé sur le front.

3 décembre 2009

"Un livre seul est dangereux..."

"Ils jetèrent les livres par terre, les piétinant et les déchirant sous mes yeux (...) Et je leur dis de ne pas les déchirer, car une multitude de livres n'est jamais dangereuse, mais un livre seul est dangereux; et je leur dis de ne pas les déchirer, car la lecture de nombreux livres mène à la sagesse et la lecture d'un seul à l'ignorance armée de folie et de haine."

Nancy Huston, L'espèce fabulatrice, Actes Sud p 177 (citant l'auteur Danilo Kis en exergue)

Silence, on tourne !

Le silence agit comme une couche de moelleux entre les éclairs stridents et lumineux de l'inconscient et le monde si fragile de la conscience humaine.

30 novembre 2009

"Naître - Mourir"



Une très belle illustration de mon fils Mathieu. (*) Pendant longtemps, je me suis demandé à quoi elle me faisait penser.

Puis, dernièrement, il y a eu la parution du "Livre rouge" de Carl Jung, le célèbre psycho analyste. Dans ce livre nous voyons l'image d'un personnage très important de son inconscient qu'il a dessiné lui-même. Il l'a appelé Philémon. Je me suis alors souvenu l'avoir vu dans d'autres livres de Jung que j'ai lus auparavant.

Et le déclic s'est fait.

"Naître-mourir" m'avait fasciné avec le personnage et ses ailes. Nous le voyons de dos. Celui de Jung est de face.

* www.mathieupdesign.com

Départs


Si vous n'avez qu'un film à voir ces jours-ci, optez pour: Departures. Réalisé par Yojiro Takita, il a gagné l'oscar du meilleur film étranger en 2009 puis le Grand prix des Amériques au festival des films du monde de Montréal.

27 novembre 2009

Tuer le temps ?

"Comme si l'on pouvait tuer le temps sans blesser l'éternité."

Henri Thoreau, Walden ou La vie dans les bois.

Tout dire ?

"L'impératif de tout dire se dissout dans la fiction que tout a été dit, même s'il laisse sans voix ceux qui auraient autre chose à dire, ou aurait choisi de tenir un discours différent. Dire ne suffit pas, ne suffit jamais, si l'autre n'a pas le temps d'entendre, d'assimiler et de répondre."

David Le Breton, Du silence, p14. Éd. Metaillé.


* Le Breton est anthropologue. Il a aussi publié le livre "Éloge de la marche".

-Pratiquer le silence et la marche: deux activités en parallèle-


26 novembre 2009

"Le conteur"

Une de mes histoires préférées tirée d'un livre(*) d'Henri Gougaud raconte celle de Yacoub et provient de la tradition Juive. Je la résume:

« Il était amoureux du monde, nous annonce d’abord le récit. Mais il souffrait de le voir si brutal, morne et dénué de sensibilité. Lui vint alors l’idée de raconter des histoires sur la place publique de sa ville, Prague. Raconter des histoires dans le but avoué de changer le monde et lui apporter un peu de lumière dont il se savait porteur en abondance. »

« La première journée, des badauds en tout genre l’écoutèrent s’époumoner debout sur un banc puis s’en allèrent rapidement. Changer le monde demande de la persistance, se dit Yacoub, et ne peut se faire en un seul coup. Il ne se découragea pas et dès le lendemain reprit son manège à la même place, fougueux et déterminé, avec la ferme intention de remplir l’air de ses plus belles paroles. Des gens s’arrêtèrent encore une fois, mais moins nombreux que la veille. Quelques-uns le traitèrent de fou et rirent de lui. Nullement découragé, il continua malgré tout, jour après jour. Ces paroles germeront bien dans le cœur des gens quand le temps viendra, se dit-il. »

« Les mois passèrent et Yacoub ne cessa, malgré l’indifférence, de raconter ce qu’il y avait de meilleur en lui-même. Bientôt seuls les nuages dans le ciel et les oiseaux se massèrent pour l’écouter, car les gens ne s’occupaient plus de lui, préférant l’ignorer ou changer de direction en le voyant. »

« Il continua donc à raconter les yeux fermés tout l’amour qu’il ressentait pour le monde sans se soucier d’une écoute qu’il n’attendait plus, car c’est tout ce qu’il savait faire dorénavant. »

« Les années se succédèrent. Yacoub continuait à conter merveilles sans se lasser. Un soir un enfant se planta devant lui et lui dit tout bonnement : “Ne vois-tu pas que personne ne t’écoute vieux fou. Pourquoi perds-tu ton temps à continuer de la sorte à parler au vent et à la poussière?” »

— J’aime les gens, lui répondit-il, c’est pourquoi je ne peux m’empêcher de conter des histoires afin de les aider à être heureux.

— Et le sont-ils?

— Eh bien, non, se résigna à répondre Yacoub en hochant la tête.

— Mais pourquoi continues-tu ainsi, lui demanda l’enfant pris de pitié pour lui?

Yacoub se tint en silence quelques instants, réfléchit puis lança à l’enfant : « Je parle, je raconte et je continuerai ainsi jusqu’à ma mort. Autrefois je le faisais dans le but avoué de changer le monde. Aujourd’hui c’est pour que le monde, lui, ne me change pas. »

* L'arbre aux trésors. Édition du Seuil, 1987, pp. 377-379.

23 novembre 2009

"Autour d'un feu"


Une entrevue avec Jean St-Hilaire, ancien critique de théâtre, m'incite à revenir à l'importance du conte. Cette entrevue nous la retrouvons dans le journal Le Devoir du 23 nov. 09. Je reprends les mots de St-Hilaire:"Les anciens, les aèdes, au temps d'Homère, devaient s'exprimer au couchant, autour d'un feu. Les gens ont besoin de se retrouver dans une représentation, tous ensemble, à réfléchir sur un écho donné, sur un mot donné. L'entendre ensemble. Ensemble, ça ne veut plus dire grand-chose, mais ça veut encore dire quelque chose. On est dans la nostalgie de ça."

À la Saint-Jean de cette année, j'étais à Percé sur la plage autour d'un feu à écouter comme une cinquantaine d'autres, adultes et enfants, un conteur-chanteur qui nous a littéralement envouté durant une bonne heure. Nous sentions la chaleur du feu et de ses mots ainsi que la puissance des images qui résonnaient en nous. L'effet était saisissant.

Je laisse la dernière explication à Henri Gougaud, le maître du sujet, puisée dans son Arbre aux trésors: "Les mythes, les contes, les légendes du monde sont au fond de nous comme des trésors d'une caverne prodigieuse. Il serait déraisonnable de prendre à la légère ces divertissements apparemment sans poids. Certains sages d'Orient pensent que l'histoire juste dite au bon moment à la personne qu'il faut est capable d'illuminer qui l'entend, c'est-à-dire de lui apprendre(lui faire goûter) ce qu'aucune explication, aussi intelligente soit-elle, ne saurait dire."

"Il est de fait que dans les contes et les légendes est un savoir inexplicable et pourtant nourrissant, un savoir que je ne peux comparer qu'à la saveur d'un fruit en bouche. Les fruits nourrissent, et en plus ils sont bons, ils font jubiler les papilles. Les contes et les légendes sont exactement comme des fruits, tout aussi innocents, tout aussi nécessaires."


20 novembre 2009

"Beauté perdue"

Si vous n'avez pas encore acheté le dernier opus de Luc De Larochellière, je vous invite à entendre l'extraordinaire chanson "Beauté perdue" ici.


"Sûr il y aura d'autres lunes
Étoiles et couchers de soleil.
Les joies viendront plus qu'à une
La terre va tourner pareil.
Je vais même surfer sur des drames
Sous l'oeil médusé de Dieu.
Mais il m'en faudra bien plus
Face à ta beauté perdue.

Je n'aurai jamais assez de larmes
Pour bien m'en laver les yeux."

18 novembre 2009

Proverbe chinois

Un proverbe chinois (les proverbes sont toujours chinois, me semble-t-il...) a longtemps orné le babillard de mon « bourreau » de travail : « Les puissants de l'Empire règnent, ordonnent, dictent des lois. Le sage les regarde en souriant : des fourmis grouillent, c'est tout! »

On serait mal aisé de trouver quelques traces d'humour dans le discours entendu à toutes les sauces dans nos médias en provenance de nos décideurs, politiciens, gestionnaires, chefs d'entreprises, syndicalistes et intellectuels.

L'humour nous aide à accepter l'existence lorsqu'elle est hors de notre contrôle. Nous aide aussi, heureusement, à accepter le trop plein d'ardeur et de prétentions des « puissants de l'Empire». Il parvient,finalement, à nous guider vers une sorte d'équilibre entre les ambitions inassouvies et ridicules des performants de tout acabit et des adeptes champions du mécontentement toujours partant pour jouer le triste jeu de victimes consacrées.

J'ai toujours pensé que des orgies de mesures, de structures, règlements, directives, mots d'ordre et processus, dans le but sans doute très noble de bien gérer notre existence en société et trouver des solutions efficaces et définitives à nos problèmes, ne faisaient qu'étouffer davantage la vie et ses étranges pulsions, ses coups du sort, son va-et-vient anarchique.

Ne reste qu'à ne pas trop s'en faire et jouer la vie avec bonheur.

A (H1N1), mon amour !

"Ce sont les noms qui font peur. Les choses sans les noms ce n'est rien, pas même des choses."

Christian Bobin (La folle allure, p. 10, Éditions Gallimard 1995)

17 novembre 2009

Apocalypse, la 2e guerre mondiale


Septembre 1986. Quelques jours avant de partir en voyage en France , une série d’attentats terroristes secouent violemment la ville de Paris (de décembre 85 à septembre 86, il y en aura 13 au total). Le pays décide alors d’exiger un visa pour y entrer, pour tous les voyageurs, sans exception. C’est donc la course à la dernière minute au consulat de France à Québec pour obtenir le précieux papier.

En faisant la file sur le trottoir, un journaliste de la radio m'aborde et me pose alors la question à savoir si toutes ces bombes et cette tuerie me font peur et mettent en péril mon voyage. Le plus honnêtement et candidement possible, je lui réponds que je ne saurais avoir peur puisque je n’ai jamais connu d’épisodes de violence de la sorte dans ma vie. J’ignore tout de ce que ça peut être. Le plus proche que je connais, ce sont quelques accrochages avec mes frères lors de l’adolescence. Et peut-être un peu les attentats du FLQ dans les années 60, mais j’étais bien jeune à l’époque.

Je n’ai jamais connu la guerre, ses horreurs, ses privations, sa folie totale. Il y a bien eu septembre 2001, le choc fut énorme, mais encore là les événements se déroulaient ailleurs.

Ces jours-ci je visionne comme des milliers d’autres l’exceptionnelle série télévisée Apocalypse, la 2e guerre mondiale. Je suis subjugué. Le documentaire avec ses images colorées et son texte sobre et précis est tellement bien fait qu’à chaque fois j’en ressors ébranlé. À chaque fois aussi, je me demande si je serai épargné d’une telle horreur avant ma mort.

Je n’ai jamais vécu la guerre. Je ne sais pas ce qu’est la privation arbitraire. J’ose seulement dire avec beaucoup de retenue que je suis privilégié de n’avoir pas connu le joug de dictateurs, de tyrans fous, d’idéologies prometteuses.

J’ose dire aussi qu’il est impératif de ne jamais subir les rêves démoniaques ou de se plier devant les exigences utopiques de grandes gueules avérées.

Dans l’art de vivre ensemble, le courage demandé est énorme et essentiel.

15 novembre 2009

"Le Grand Silence"





Le monastère de la Grande Chartreuse. Les montagnes. L'air pur et une bouffée de silence.

* Cliquez sur les photos pour les agrandir

13 novembre 2009

Manifeste d'un homme libre

Je crie haut et fort pour la liberté!

Je crois qu'un être humain ne peut réellement s'épanouir qu'en présence d'une totale et entière liberté. Je crois que la finalité de l'homme sur terre est celle de devenir simplement lui-même, libre et heureux et heureux parce que libre.

Il incombe donc à l'homme d'être libre.

Mais à cet état vient s'en greffer un autre de la plus haute importance : celui d'être responsable. Je ne peux croire qu'en un homme totalement libre et totalement responsable. Libre et responsable.

C'est une tâche sacrée que de tendre vers la plus entière des libertés. C'est aussi un devoir sacré que d'en supporter la plus entière responsabilité. Je suis libre de faire tout ce que je veux, mais d'aucune manière je ne dois délaisser cette responsabilité première : « ne porter atteinte ni à autrui ni à leur bien ».

Je manifeste pour la liberté, mais une liberté adulte, responsable, qui tend vers l'harmonie et qui ne brime personne. Une liberté qui engendre la liberté autour d'elle, car elle ne saurait se suffire à elle-même.

Je manifeste pour une liberté concrète, vivante, tolérante, dans chaque homme, dans chaque individualité sur terre. Je crois que la véritable liberté ne peut naître et s'épanouir que dans l'individualité seule. Seul l'individu n'a d'existence. Tout le reste : peuple, société, masse, n'est que convention de l'esprit, donc abstraction. Une masse de gens ne peut être libre, seuls des individus le peuvent. Ceux qui professent la liberté du peuple comme idéal ne veulent qu'assouvir ce besoin intense qu'on retrouve chez l'homme, celui d'imposer sa loi, celui d'assouvir son penchant malsain envers le pouvoir afin d'en retirer tous les bénéfices.

Si tu aimes l'homme, tu le laisses libre, si tu le hais tu lui parles de le libérer!

Je manifeste contre tous ceux qui prétendent me libérer, contre tous ceux qui veulent me sauver. Je ne veux pas de leur aide, car ils m'empêcheront de développer du courage devant l'adversité, de développer de la créativité devant les problèmes de la vie. Je ne veux pas de leur aide, car ils m'empêcheront de découvrir le meilleur de moi-même. Je crois que si on s'aide soi-même sincèrement, la Vie se charge de nous apporter le réel supplément qui nous manque. Et ce réel supplément ne peut être fait que d'amour, de respect et de totale liberté.

Je crois que la vie ici-bas est complexe, difficile, remplie d'embûches et de problèmes. Pourtant, je la vois aussi pleine d'aventures extraordinaires, de beautés et de merveilles, de victoires et d'achèvements indubitables et bénéfiques pour tous. Je manifeste pour le droit inaliénable d'avoir la liberté de vivre intensément ces deux pôles distincts de l'existence.

Je manifeste pour la liberté d'assumer ma misère et mes problèmes, pour la liberté de faire des erreurs, car je sais que c'est la bonne façon d'apprendre.

Je manifeste pour être libre de vivre mes contradictions, car je ne suis certain de rien.

Je manifeste pour être libre de douter.

Je crois intensément en la liberté, celle qui nous permet de croître et de nous transfigurer afin de vivre avec compassion, d'aimer sincèrement cet « autre » qui n'aspire lui aussi qu'à exprimer toute la grandeur et la beauté qu'il se sent être. Librement. Je crois en la nécessité de laisser l'autre faire ses expériences et se tromper, le laisser libre d'apprendre à sa manière et à son rythme. Je crois beaucoup en la vertu de celui qui cherche, qui s'aventure, qui fait des efforts même s'il n'obtient pas toujours les résultats escomptés. La seule façon de l'aider est de ne pas lui nuire, de le laisser libre.

Je crois que l'homme libre, vraiment libre, est un homme présent à l'autre, disponible, mais d'un infini respect, d'une infinie discrétion. N'oublions pas :«Il ne faut pas nuire à celui qui a entrepris d'apprendre lucidement toute la complexité de l'existence ici-bas. Ne serait-ce que les tâches les plus humbles…!»

Je manifeste pour la liberté. Je n'aurai de cesse de l'acclamer haut et fort. Car je la sens bafouée par tous ces gens qui veulent imposer leurs diktats sur le monde. Je la sens ignorée aussi par tant d'autres qui n'en veulent pas, car ils se sentiraient condamnés à l'effort. En effet, quelle responsabilité!

Je crois que c'est un devoir sacré que d'être heureux. C'est un devoir sacré que d'être autonome, de s'occuper de sa santé, mentale et physique. C'est un devoir sacré que de faire en sorte de s'épanouir pour ensuite être vraiment en position d'aider l'autre qui ne cherche que le même but.

Je crois en une liberté qui ne s'arrête pas à soi, mais qui ne peut que rendre l'autre libre.

11 novembre 2009

Éloge de la pudeur

Je vois encore des mystères partout. Je sens que la vie dans toute sa richesse demeure une énigme inégalée. Je suis comme un enfant qui s’émerveille devant tant de grandeur, de beauté et aussi de haine, de souffrance incompréhensible et de bêtise. Bien fait pour moi.

Je vois aussi une vertu dans la retenue. Je veux dire la retenue dans l’empressement à émettre des affirmations rapides sur quelques sujets que ce soit, comme si c’était des évidences ou une question de bon sens.

Pas sûr que Dieu ou l’Amour sont des évidences. Essayez d’en parler autour de vous, essayez de vous entendre sur une définition de ces mots, sur ce qu’ils représentent concrètement dans vos vies. N’ayant très peu de temps et d’énergie à leur consacrer—nous sommes si occupés—nous les employons à la légère ou encore, ce qui est pire, nous sommes tentés de les utiliser pour influencer l’autre, le convaincre et même le manipuler de force.

Je m’en voudrais de propager le doute ou un scepticisme de bon aloi. Je ne partage aucunement cette euphorie quelque peu maladive à vouloir démasquer à tout prix certaines affirmations issues du monde religieux ou de chercheurs de la conscience, des faits de l’esprit et de l’imaginaire. Je suis porté à croire que certains sceptiques purs et durs devraient peut-être s’accorder quelques repos et cesser de traquer la petite bête spirituelle pour mieux la ridiculiser sous prétexte qu’elle n’entre pas dans l'ordre des données scientifiques. On n’est pas loin de la croyance aveugle lorsque ces mêmes sceptiques et férus de science vont ainsi jusqu’à prétendre que ce n’est qu’une question de temps avant de découvrir, mesurer et analyser des faits objectifs qui expliqueront tout. L’avenir est toujours radieux ou le réceptacle obscur de tous les « n’importe quoi ».

Il me reste quoi alors?

Le silence de la pudeur. La pudeur des mots surtout.

Je n’exclurai jamais le fait de croire. J’ai l’intuition profonde qu’il n’y a pas d’explication à tout. D’où un respect sacré envers un univers intérieur qui n’a de cesse de se manifester en moi. Une matrice s’est forgée dans laquelle se déverse une énergie qui m’aspire et m’inspire.

C’est tout ce que je sais. Ce que je sens et expérimente.

Je le dis avec beaucoup de pudeur.

9 novembre 2009

Paradis perdu


Un truc me chicote lorsque je lis une telle remarque : « Vingt ans après la chute du Mur, près d'un Allemand sur cinq originaire de l'ex-RDA est nostalgique du régime communiste est-allemand. »

On les appelle les « Ostalgiques ». Ils se réunissent, pour certains, dans un bistro situé près des anciens bureaux de la Stasi (la police secrète) et décoré par de sinistres artefacts rappelant la beauté surnaturelle d’un régime de surveillance absolue.

Ensemble, ils regrettent leur pauvre prison avec ses privations de liberté, ses pénuries, l’interdiction de voyager, son parti unique, la délation et la peur. Il aurait mieux valu que le Mur ne tombe pas, qu’ils disent.

Une étude publiée en 2008 souligne encore : « Qu’une majorité de jeunes Allemands de l'Est ignorait qui avait construit le mur de Berlin et pensait que le dictateur Erich Honecker, secrétaire général du SED, avait été élu démocratiquement, ou encore que l'environnement était mieux protégé en RDA qu'à l'Ouest. »

Je me souviens aussi avoir lu quelque part que nombre de résidents de la Russie regrettaient l’époque bénie alors que régnait Staline, leur dictateur adoré et sauveur du peuple.

Un truc me chicote, je disais. Il aurait fallu que je dise qu’il m’indispose grandement.

Je ne comprends pas ce désir de contrôle absolu. Je ne comprends pas cette « tentation totalitaire » Je peux encore moins accepter qu’on cherche à nous faire avaler de force des utopies dont le seul mérite est d’être parfaites, car elles n’existent pas. Et la non moindre de ces utopies est celle qui affirme qu’il serait donc bon que tout le monde pense pareil, agisse pareil, parle pareil. Ne voit-on pas que c’est toujours un individu ou un groupe d’individus qui tient à imposer cette façon de voir, cette illusion tenace ? J’appelle cela de l’égocentrisme, mais aussi du nationalisme ou du sectarisme. Dans les trois cas, il y a un danger énorme, celui de prétendre bâtir un paradis sur terre où les problèmes n’existeront plus. « Ils seront rejetés hors frontière, nous vous l’assurons »

Je sais que la liberté fait peur, car nos médias n’en montrent que les abus ainsi que le manque de responsabilité de tous ceux qui s’en servent à mauvais escient. Je ne veux pas discourir aussi sur les mérites d’un régime politique plutôt qu’un autre. Je constate cependant que lorsqu’il y a un Mur érigé par des hommes, il y a une prison, ou bien, comme nous le voyons en Israël ou à la frontière du Mexique, une illusion de sécurité.

Les murs séparent.

Ils sont la manifestation d’une folie perverse, d’un désir de pouvoir et de jouer au dieu qui sait tout, qui voit tout, qui contrôle tout.

La vanité dans toute sa gloire.

4 novembre 2009

Lévi-Strauss


L'anthropologue Claude Lévi-Strauss vient de mourir à l'âge vénérable de 100 ans. Il faisait parti de ces individus immensément curieux de connaître l'être humain sur toutes ses coutures. Pas seulement l'homme civilisé auquel nous nous référons tous, mais aussi cet être humain que l'on dit primitif, celui avec une autre manière de voir les choses.

J'ai beaucoup de sympathie pour ces chercheurs et intellectuels qui osent s'aventurer en terre étrangère afin de comprendre et nous restituer un art de vivre avec son originalité propre qui peut tant nous apprendre.

25 octobre 2009

La clé des champs


En sortant d'un restaurant, il y a quelques années, une dame tourmentée m'aborda brusquement. Elle me demandait de l'aide, car, m'expliqua-t-elle, elle avait utilisé une mauvaise clé pour faire démarrer sa voiture. J'étais curieux de savoir comment elle s'y était prise et je m'assis alors devant le volant de son auto en lui disant que j'allais essayer de faire mon possible pour la dépanner.

Je me retenais un peu pour ne pas rire. Il y a avait effectivement une clé dans le démarreur, mais elle ne servait à rien, et elle était coincée d'aplomb. La dame me montra la bonne clé qu'elle avait dans ses mains, et j'entrepris alors d'extirper l'indésirable sans la questionner davantage.

Après avoir "zigonné" plusieurs minutes, je réussis à sortir l'intruse de sa fâcheuse position. La dame se confondit en excuses, me remercia chaleureusement puis reparti, la bonne clé à la bonne place.

Cette histoire de clés m'a longtemps troublé. Elle nous relie à l'art de voir et de connaître, à l'art aussi de pénétrer un problème, ou encore de nous diriger vers une nouvelle façon de penser ou de faire les choses.

Nous pouvons aisément utiliser le même trousseau à clés jusqu'à notre mort. Il servira fidèlement tant et aussi longtemps que l'habitude et la routine concourront à réguler notre vie. Cependant, je ne suis pas certain de la qualité et de la quantité d'apprentissages engrangés de cette manière.

Mark Twain disait :"Ce n'est pas tout ce que les gens ignorent qui pose problème; c'est tout ce qu'ils savent et qui n'est pas vrai."

Arrive un jour où il faut peut-être penser à faire le ménage dans nos clés. À laisser tomber celles qui sont devenues obsolètes, à s'en approprier de nouvelles; jusqu'à les forger nous-mêmes pour les utiliser à des fins uniques.

Voir et connaître est précieux. Se détacher aussi. Nous avons sans doute en horreur les eaux froides et abyssales des changements profonds. Rien de plus normal. Nous aimons croire à la solidité de nos certitudes. Sauf que ce confort relatif nous retient d'envisager l'inconnu avec sérénité.


23 octobre 2009

"Into the Wild"


"Non les braves gens n'aiment pas que / L'on suive une autre route qu'eux"
Georges Brassens


Dans son merveilleux film "Into the Wild"(Vers l'inconnu), Sean Penn raconte l'histoire d'un jeune homme qui, après ses études universitaires, décide de tout quitter pour tenter l'aventure et aller s'installer dans la grande nature en Alaska. Tiré d'un fait vécu, cette histoire nous dévoile les différentes péripéties qui conduisent l'individu à délaisser parents, amis et amours possibles rencontrés sur la route. Il brise tout lien et bientôt il se retrouve seul dans un camp rudimentaire dans son Alaska mythique. Son seul désir est alors de ne faire qu'un avec la grandeur, la beauté, la vérité et le silence de la nature. Il devient une sorte d'ermite. En manque de nourriture, il cueille un jour des fruits toxiques qui l'empoisonnent. Il cherche à s'en retourner vers des secours, mais il en est incapable. Son paradis se change bientôt en enfer. À la toute fin, il note dans un livre cette phrase lourde de sens : "Le bonheur n'existe que s'il est partagé."

Comment concilier partage (de bonheur, d'intérêts, de vérités, etc.) avec l'autre tout en ne renonçant pas à sa vrai nature et à aller au bout de soi pour se réaliser pleinement ? Un pont est à faire, mais comment ? Est-il seulement possible ? Cette poursuite d'authenticité et d'idéal est-elle soluble dans le bouillon gras de la société, peut-elle se fondre harmonieusement avec elle ?

Je pense que non. Mais il faut persister, quoi qu'il arrive...

Lorsque nous avons le sentiment de toucher, ne serait-ce que partiellement, une vérité ou un sens à cette vie, le réflexe normal n'est-il pas d'en discuter et le partager avec l'autre qui nous entoure ? Mais est-ce que le fardeau d'être entendu et compris incombe uniquement à celui qui communique ?

Je n'ai pas de réponses à ce questionnement.

Nous pouvons être très sévères et critiques envers nos proches, nos amis. Mais peut-on les obliger à nous comprendre ou à se mettre constamment à notre place ? Nous devons clarifier, partir de leur connu. Vient cependant un temps où un arrêt doit se faire au risque de perdre, de tout perdre de ces liens. Car nous ne sentons aucun effort.

À certains moments, la solitude me semble un passage obligé...