18 décembre 2012

Pourquoi?

« (…) devant la question “pourquoi suis-je sur terre?”, il est rare que les patients nous parlent d’unité morphologique et fonctionnelle constitutive de l’être vivant, formée en général d’un noyau entouré d’un cytoplasme, lui-même limité par une membrane périphérique. Par contre, tous nous parlent de Dieu, les athées comme les autres. Quand on leur demande de quoi ils souffrent, aucun d’eux ne répond avec son code génétique. »

Maxime Olivier Moutier, La Gestion des Produits.

7 décembre 2012

L'homme qui s'interroge

« Ma voix est simplement celle d’un homme qui s’interroge; qui, comme tous ses frères, lutte pour faire face à une existence agitée, mystérieuse, exigeante, intéressante, décevante, confuse où presque rien n’est vraiment prévisible, où toutes les définitions, explications et justifications deviennent incroyables avant d’être prononcées, où les êtres souffrent et sont parfois admirables, ou terriblement pitoyables. Une vie où beaucoup de choses sont effrayantes, où tout ce qui est public est manifestement faux, et où il y a en même temps un immense fond d’authenticité personnelle, sous nos yeux, si évident que personne n’en parle et ne peut même pas croire qu’il existe. »

Thomas Merton, Contemplation in a world of action.

Le métier d'être humain

« (…) J’aimerais pousser cette vérité un peu plus loin, là où la distinction s’abolirait, là où être écrivain et intellectuel serait une seule et même chose, un même métier qui consiste, sinon à sauver le monde, du moins à maintenir vivantes les valeurs qui en retardent l’avilissement ou la destruction. Un métier qu’on exerce aussi bien lorsqu’on écrit que lorsqu’on agit, un métier qui ne requiert aucun don particulier et qui exige même parfois d’en avoir aucun, un métier qu’on devrait exercer sans relâche, le seul métier à l’abri du chômage puisqu’en fait ce métier c’est celui qui nous oblige à être humain, à conquérir notre humanité. »

Yvon Rivard, Une idée simple, Boréal.

6 décembre 2012

Redoutable beauté

« Le miracle, esthétiquement parlant, c’est qu’il y ait un monde. Que ce qui est soit » Ludwig Wittgenstein.
« Le beau oblige » Félix-Antoine Savard
« Le beau est ce qui rend heureux » Thomas de Koninck
« Pourquoi, malgré d’innombrables divergences de nature et de goût, tout être humain est-il attiré par le beau et s’écarte de ce qui lui semble laid, pourquoi sommes-nous ainsi faits? » Thomas de Koninck


De grosses bêtes protéiformes broutaient librement dans le ciel. Il y en avait une justement, là devant moi, que j’embrassais du regard à travers le pare-brise de mon auto. Je roulais à travers la campagne sur une petite route en lacet et mes yeux n’arrêtaient pas de fixer l’immense cortège de cette masse blanchâtre. Je ralentis, subjugué.

Quelques minutes auparavant j’avais inséré dans la chaîne stéréo une cassette d’un compositeur polonais que je venais de découvrir : Henryk Gorecki. « Les chants plaintifs » de sa symphonie no 3 envahissait l’espace restreint de ma voiture et je montai le son à mesure que cette lente mélopée m’imprégnait. Elle se déploya à la cadence du nuage en expansion.

Deux géants complices d’une terrible mise en scène.

J’aimerais dire que la beauté parfois me jette à terre ou me fait plier les genoux. J’aimerais dire qu’elle est redoutable, qu’elle dégage une puissance supérieure à mille bombes atomiques. Je voudrais dire surtout que le monde est et demeure d’une extraordinaire beauté et que cette beauté, pour peu que nous la reconnaissions dans nos vies, nous sert de nourriture. Elle est le pain et l’eau de nos émotions ainsi que de nos sentiments profonds envers l’existence. Elle nous guide vers la création d’un sens qui aime à se déployer à l’image de la musique et de la lumière des nuages.

La beauté n’exige qu’étonnement et tendre admiration. Elle nous sert à basculer dans une zone franche dépouillée de la douleur, des doutes et de la honte. Elle remet en selle.

La beauté n’est pas un luxe puisqu’elle part de tous les regards existants, elle git dans tous les êtres et ne désire que partage et cette assurance que tout va pour le mieux malgré les contrariétés et la dureté d’un monde imparfait décriée avec tant de ferveur. Pas de doute qu’il est imparfait, grossier, violent et sanguinaire. Mais il est aussi son contraire et cette seule certitude devrait nous porter comme elle a porté tant d’artistes et de visionnaires.

La beauté est redoutable. Elle force à admettre notre humilité, notre humanité.

5 décembre 2012

Apophatisme et autres mignardises de même acabit


Si vous cherchez le terme sur Wikipédia, vous verrez qu’apophatisme vient du mot grec apophēmi qui signifie nier. Par définition, c’est une approche philosophique fondée sur la négation. Et, je ne vous le cacherai pas, ça concerne surtout la théologie : ce que Dieu n’est pas. Non pas ceci, non pas cela… Jusqu’à ce qu’on en arrive à si peu qu’il ne reste plus rien : le vide, le silence. Ce qui n’a pas été sans apporter son lot de problème aux tenants de cette approche dans la chrétienté. Dogmes obligent…

Comme je suis plus terre-à-terre, j’utilise cette même méthode afin de tenter de résoudre certains problèmes qui me chatouillent. J’y vais par élimination. Ça ne peut être ceci ou cela, égale donc à la toute fin : la bonne réponse. Et souvent il n’y a pas de quoi fouetter un chat.

Il y a quelques années, mon auto me fit faux bond à plusieurs reprises. La pile rendait l’âme, une après l’autre. Le Club Automobile (CAA) venait me dépanner, en installait une nouvelle, et ça recommençait. Pourtant, l’alternateur était neuf, le filage OK, l’auto démarrait bien même par temps froid. Désespéré, je dis alors à mon mécanicien à une énième visite au garage que si on procédait par élimination il ne restait plus grand-chose à vérifier. Peut-être une lumière qui persiste à demeurer allumer lorsque la voiture est arrêtée. Et comme c’était l’hiver, la pile se vide. Le mécanicien fit le tour des lumières et bingo, découvrit la suspecte dans le coffre à bagage.

Le diable est dans les détails. Sans doute pour cela que l’Église a toujours régné dans la louange de ses grands dogmes abstraits et immuables…

Par la même méthode, j’ai mis le doigt sur le pointu d’un problème survenu dernièrement. Cette fois-ci sur la santé de mes yeux. J’ai mentionné à mon ophtalmologue que je voyais des filets lorsque je me tournais les yeux en face d’une surface pâle, mais je ne m’en inquiétais pas outre mesure. Au secondaire, à l’école, je me suis passionné pour l’étude des yeux dans mes cours de bio. J’ai dit à la blague au médecin que le problème était dû à ma « mauvaise humeur vitrée », car j’avais fait le tour de la question et je ne voyais rien d’autre que l’intérieur de l’œil comme la source du problème. Il me confirma le diagnostic : l’humeur vitrée. Je lui posai d’autres questions et, à la fin, lui mentionnai que ce devait être de petites concrétions dans l’humeur vitrée qui me jouaient des tours. Il me montra ses notes sur mon dossier. Il avait écrit exactement la même chose : concrétion.

Je ne suis ni médecin encore moins mécanicien. L’approche par la négation me permet cependant d’éviter des écueils. Entre autres, d’appréhender des mystères et des conspirations partout, ensuite de me raconter des histoires afin d’éviter de voir les choses en face.  

La peur et l’anticipation à outrance agissent comme agents provocateurs de débordements et d’une accumulation de données souvent superflues. C’est plus stimulant émotionnellement, plus sexy. Il y a aussi cette impression d’agir, d’être proactif, d’intervenir et faire avancer les choses. Peu pour moi.

L’apophatisme, une méthode scientifique pour réfuter l’illusoire et les fardeaux inutiles. Un mode de vie.

L’apophatisme garant d’une bonne santé physique et mentale.

L’apophatisme favorise la régularité…

L’apophatisme.

L’apo.

L’.
… 

28 novembre 2012

La jouer filou ou la jouer fairplay?

À la radio, une émission avec des spécialistes se penche sur la question de l’honnêteté dans notre vie de tous les jours. On fait grand cas d’institutions, politiciens et entrepreneurs qui se font une spécialité de déjouer le système pour encaisser plus gros. Mais qu’en est-il de nous, simples individus et citoyens? Une lettre est lue en onde. Une personne raconte avoir tellement été volée dans sa vie qu’elle n’a plus honte, à son tour, de piger dans le sac et se permettre des petites malhonnêtetés personnelles.

Je me souviens d’une discussion autour d’une machine à café au bureau. Souvent les gens oubliaient leur petit change, dix cents, vingt-cinq et même cinquante cents après la prise de leur boisson matinale. Les suivants ramassaient le magot ou le laissaient sur place. Un collègue me raconta qu’il prenait toujours l’argent en précisant que « de toute façon ce n’est pas payant être honnête… »

Être honnête doit-il vraiment être payant?

Il y a l’idée que nous devons empocher à tout prix pendant que l’occasion se présente, l’idée aussi qu’il est permis de tricher parce que tout le monde le fait et pour se montrer plus fin et plus rusé que les autres. Un bon petit Bougon quoi. S’il y a un gain à faire, on se pose pas de questions, la fin justifiant tous les moyens. Et puis il y a le « thrill » de ne pas se faire prendre.

En deux occasions j’ai assisté à des exemples d’adultes qui prêchèrent les « bonnes manières » à des enfants dans le sport. Pour devenir des filous de première et s’en tirer plus tard avec les honneurs, il faut commencer jeune à s’exercer.

J’ai été entraîneur au soccer pour des jeunes de 8 et 9 ans. À ce niveau d’âge, la partie dure un temps maximum, pas une seconde de plus. Quand le ballon sort des lignes de jeu, on le récupère le plus rapidement possible et on recommence pour ne pas perdre de temps. Jouer fairplay, c’est de ne pas faire exprès pour expédier le ballon très loin hors des lignes lorsque le pointage nous avantage et qu’il ne reste que quelques minutes à jouer. Un petit stratège qu’un entraîneur adverse employa tout de même contre mon équipe lorsque nous perdions dans un match. Je l’ai vu dire à un de ses jeunes de botter carrément le ballon en dehors des lignes en fin de partie pour gagner plus facilement. Un bel exemple à donner, ce que je ne me suis pas privé de lui dire en fin de rencontre, sans lui serrer la main ni le féliciter.

Pour le baseball même principe, la durée de la partie est limitée. Cette fois-ci, l’instructeur en défaut était celui de mon fils alors âgé de 11 ans. Nous avions l’avantage dans la partie et il eut la pas très subtile idée de demander à un jeune de faire semblant de rattacher ses lacets de souliers et gagner du temps avant de prendre position au bâton. Mon amour pour le sport organisé a pris fin cette journée-là. Ce genre d’attitude m’a toujours dégoûté. Et, par ricochet, enseigner aux jeunes à tricher a de quoi me laisser perplexe, faut-il le préciser.

Gagner à tout prix, voir à court terme, empocher le plus possible quand la manne passe sans se soucier des conséquences, est-ce bien la tendance actuelle?

Si le propre de l’humain en société est d’agir par mimétisme uniquement, je ne donne pas cher de sa peau. Je ne crois pas qu’il y a beaucoup d’avenir dans le « tout le monde le fait, pourquoi pas moi ».

26 novembre 2012

Opinion

"Une règle d'or : on ne doit point juger les hommes d'après leurs opinions, mais selon ce que leurs opinions font d'eux." 
G.C. Lichtenberg 

Gauche, droite, gauche, droite. Présentez armes!


La bipolarisation dans les débats a encore beaucoup d’avenir. Nous l’avons constaté dans le psychodrame engendré ce printemps par la demande des hausses des frais de scolarité au niveau universitaire au Québec.

L’être humain a le génie pour les divisions primaires, entre les pour et les contre, les bons et les mauvais, les oui et les non, les croyants et les non-croyants. Il faut prendre parti et ce parti doit être absolu. Il n’y a pas de place au doute et à l’hésitation. Tout se voit relégué à un degré d’évidences à admettre, en raison de quoi le simple bon sens devient dogme, la moindre opinion un enseignement.    
Dorénavant le chic c’est d’être de gauche ou de droite. En Europe, particulièrement en France, tout ça fait partie des mœurs sinon des meubles depuis longtemps.

Chez nous, c’est un fait nouveau. Nous avions le nationalisme versus le fédéralisme, le français contre l’anglais, le Québec contre le reste du Canada. Nous venons de basculer dans les ligues majeures, comme en Europe, comme aux États-Unis. Nous entrons dans le grand monde. Est-ce une évolution?

Comment me situer?  

Je serais de gauche si ce n’était de l’extrême gauche. Je serais de droite si ce n’était de l’extrême droite. Et puis je me pose cette grave question : la gauche ou la droite sans idéologie, est-ce le centre?

Ou suis-je dans ce monde docteur? Comment me positionner en toute liberté et en toute sérénité sans craindre les « IMPITOYABLES D »?

D pour démolition.
D pour dénigrement.
D pour dévalorisation.
D pour déni.
D pour damnation.
D pour décrier.
D pour déblatérer.
D pour dramatiser.
D débordement.
D pour domination.
D pour dogmatisme.
D pour démission.
D pour démoraliser.
D pour débagouler (vomir, proférer une suite de paroles souvent désagréables).
D pour dénonciation.
D pour débrider.

Suis-je normal si je m’en tiens qu’aux deux pitoyables?

Se tenir Debout, dans le Doute.

8 novembre 2012

Sans peur

À l’été de mes quatorze ans, j’ai cessé d’avoir peur.

Je travaillais comme moniteur dans un terrain de jeux près de chez moi, à cinq dollars la semaine, durant les vacances. Un jour, ma mère vint m’annoncer : « Rentre à la maison et fait ta valise, on va te reconduire dans un camp sur l’Île d’Orléans. » À cet âge-là, durant les années soixante, on se posait pas de questions, on exécutait. Je quittai la maison sans rien dire et rejoignis une centaine d’autres jeunes dans des baraquements pour une sorte de happening religieux et musical. J’étais en compagnie de deux confrères de classe. J’appris plus tard que le collège où j’étudiais avait payé les frais. Pourquoi? Pensait-on que j’avais une fibre religieuse particulière?

Je n’ai jamais été à l’aise dans un groupe. Mon séjour fut donc assez pénible, sauf pendant que nous chantions. Et il y avait les filles…

C’est au retour que le phénomène s’est produit. Mon humeur changea. Mon comportement aussi. C’est comme si tous les fardeaux du monde avaient disparu, toutes les peurs aussi. Je souriais béatement à mon entourage, les soucis envolés. Durant deux jours au moins. Puis le naturel revint avec ma timidité, l’inquiétude, les préoccupations… et les boutons d’acné.

Que s’était-il passé? J’ai longtemps désiré revivre cet épisode de calme et de paix intérieure absolu. Mais peine perdue, sauf durant de courts moments de grâce ou d’exaltation. L’épisode a été aussi soudain qu’inattendu, et sans reprises. Était-ce à cause de l’éloignement de mes repères habituels, de cette semaine au camp transformée en une sorte de rite de passage? L’esprit scientifique qui règne en maître de nos jours dirait que c’est une banale histoire de sécrétions hormonales, sans plus. Peut-être bien. Mais pourquoi, deux jours seulement? Et si c’est juste une question d’hormones, trouvez-moi la recette docteur? J’en veux plus!

J’ai souvent réfléchi sur cet état de conscience affranchi de toute peur. L’absence de peur transforme l’être d’une manière si totale qu’elle le laisse ébahi. Cet état serait-il souhaitable alors? Devant les vicissitudes de la vie, ne serait-il pas dangereux de sombrer dans une sorte de léthargie ou de passivité engendrées par le vide laissé de la disparition de l’émotion? Je ne le crois pas. Selon mon souvenir, je ne me suis jamais senti avec autant d’allant durant mes deux jours de « sevrage ». Je me sentais d’attaque à faire face à n’importe quelle situation.

La peur est une émotion puissante. Puissante et envahissante. Elle se décline dans des teintes qui nous la font expérimenter de multiples manières, à tel point que nous avons fini par la croire naturelle ou comme une condition inhérente à notre culture dite d’abondance. Nous avons peur de perdre. De perdre notre travail, la santé, l’amour des autres, nos privilèges, notre aisance matérielle.

La peur se transforme. N’est-il pas amusant de la voir se pavaner en compagnie de ses petites sœurs jumelles : inquiétude et insécurité? Ou bras dessus, bras dessous en compagnie de ses vieilles tantes : angoisse et anxiété? N’est-il pas paradoxal que du fait d’avoir tant nous sommes si mal à l’aise, au point de faire de la consommation d’antidépresseurs et d’anxiolytiques la pierre d’assise de notre bonheur factice?   

La peur est-elle nécessaire? Sinon, comment s’en débarrasser?

La réponse serait-elle cachée dans ce qui pourrait la remplacer d’une manière aussi puissante et envahissante? La nature a horreur du vide, nous le savons.

Quelle est cette réponse?

4 novembre 2012

Lumière et ténèbres


« Tant que nous ne concevons pas que les choses pourraient ne pas être, nous ne pouvons concevoir qu’elles soient. Tant que nous n’avons pas vu l’arrière-plan des ténèbres, nous ne pouvons admirer la lumière comme une chose unique et créée. Dès que nous avons vu ces ténèbres, toute lumière est claire, soudaine, aveuglante et divine »

Chesterton, cité par Thomas de Koninck dans le livre De la dignité humaine.

3 novembre 2012

Jordi Savall – connaissance et liberté


« J’ai toujours répété à mes élèves que pour être un bon musicien, il faut connaître le plus possible. La connaissance nous fait libres et, quand nous sommes libres, nous pouvons trouver le bonheur. Sans liberté, pas de bonheur, et sans connaissance, pas de liberté. Ce sont des choses simples, mais essentielles. Un musicien très doué n’arrivera à rien s’il ne l’applique pas à connaître la musique, son histoire, ses techniques. C’est la connaissance qui nous donne la possibilité de choisir. L’homme libre est celui qui peut choisir. L’ignorant croit à une seule vérité absolue. Il ne peut pas penser par lui-même. Ça donne le fanatisme, qui peut, dans certains cas, déboucher sur le terrorisme. »  

Jordi Savall. Extrait d’une entrevue pour le journal Le Soleil, le 3 novembre 2012.

2 novembre 2012

Tac-tics

J’ai un tic, une manie disons : me sentir le nez. J’accomplis l’exploit pour réfléchir, lire, me recueillir et écrire. Précision : je me taponne et triture le bout du nez avec le bout de l’index et le pouce. Ce bout à bout déclenche alors une réaction chimique complexe et des effluves se précipitent en un lieu secret de mon lobe frontal. Juste au bon endroit, là où ça compte…

J’apprécie une odeur délicate, tout en finesse, mais aussi un relent capiteux qui bouscule et enivre. Autour de moi cependant, il doit régner un silence olfactif, chose de plus en plus rare de nos jours. Partout ça pue le parfum et les odeurs fabriquées. C’est à ce moment que mon système limbique prend le dessus. Je déguerpis…

Parfois un reste de molécules s’acharne à maculer mes doigts. Tâter de la fraise, du citron et même l’ail, pour ne nommer que ces nourritures, laisse une empreinte qui ne va pas sans me ravir et me transporter en des lieux insoupçonnés. J’évite alors de me frotter trop fort en me lavant les mains afin de ne pas me débarrasser complètement de ces arômes imprégnés.

Si vous me voyez avec deux doigts sollicitant mon appendice nasal, prenez note de ne pas me déranger. Je suis dans un autre état, un espace du tic, un lieu mythique, un royaume barricadé à double tour. Il y a une frontière dont je suis le seul à pouvoir franchir…

J’ai une autre manie, une sorte de rituel. C’est un moment d’évasion. La surprise, c’est que je ne suis pas le seul à l’utiliser. J’ai vu dernièrement un film fort intéressant sur l’écrivain portugais José Saramago. On le voit octogénaire à la maison puis dans de nombreuses sorties après la réception de son Nobel de littérature. Une séquence en particulier fait sourire. Saramago est assis à son bureau devant son portable. On le perçoit de côté, en plan rapproché. Il se fait craquer les doigts, bouge la souris de l’ordinateur, se met au travail et s’apprête à pondre des lignes de son nouveau roman. Du moins, c’est ce qu’on croit. Le plan suivant nous montre l’image sur l’ordinateur. Nous apercevons un jeu de cartes, il joue au « solitaire »!  

Moi aussi je joue au solitaire. Pour espérer l’éclosion d’une inspiration soudaine, chercher sans chercher, attirer le gros poisson. Voilà mon rituel.

Patience, patience. Tactiques saugrenues, tout est bon.

31 octobre 2012

Changer


"On fait sur soi-même le changement que l'on veut voir dans le monde"

Gandhi 

29 octobre 2012

Métaphore


« La réalité, l’endroit où nous nous trouvons, nous est invisible dès lors que nous nous y trouvons. C’est le processus du “second degré” (imagerie, allusion, intrigue) qui nous permet de voir où et qui nous sommes. La métaphore, au sens le plus large, constitue notre moyen de saisir (et parfois presque de comprendre) le monde et les êtres, si déconcertants soient-ils. Il est possible que toute notre littérature puisse être comprise comme métaphore. »

Alberto Manguel, Nouvel éloge de la folie.

Chute à l’Ours et « œil américain »


Lorsque nos yeux se portent vers le ciel étoilé, nous identifions des formes familières, des formes dessinées par l'homme : un chaudron ici, une croix là… Des dizaines de constellations sont ainsi nées de notre propre regard. Nous nous sommes projetés dans le ciel pour tenter d’expliquer toute cette immensité et ce vide prodigieux. Notre imagination a alors fini par trouver une interprétation « à ce grand silence des espaces infinis ».

Ce qui nous impressionne, ce qui nous fait sentir tout petit et impuissant, nous tentons de le conjurer en le contournant, en le soupesant et l’interprétant. C’est là le pouvoir de l’imaginaire de l’homme. C’est là son génie.

À l’approche des bruyantes cataractes de la « Chute à l’Ours », j’ai senti le même effet se produire sur moi. Je me suis tenu debout de longs instants sur les grands rochers plats bordant cette majestueuse rivière, l’Ashuapmushuan, afin de me laisser pénétrer par toute cette puissance indomptée. Il y d’autres rivières qui viennent se jeter avec panache dans le Lac Saint-Jean au Québec, mais à ce point nommé de la « Chute à l’Ours » près de Normandin, c’est comme si mon cœur avait cessé de battre. Tout d’un coup.

Une question me tarauda pendant l’heure à marcher sur le sentier bordant les rapides. Presque à l’obsession. Comment faire pour naviguer en canot sur les flots d’une telle rivière afin de se rendre sans encombre jusqu’au grand lac?

Mon imagination s’était mise au travail.

Pierre Morency dans son livre « L’œil américain » nous parle de ces premiers Européens qui ont côtoyé les autochtones en les suivant dans la forêt, sur les cours d’eau, à la chasse et la pêche. Ébahis devant leur facilité à se fondre à l’environnement, se tenir cois, scruter et traquer n’importe quels indices autour d’eux, jouer de prudence et de discrétion, bref tout voir et entendre avec acuité autour d’eux, ces Européens décrétèrent que « l’Indien » avait l’œil américain.

J’ai donc joué à l’Indien. Un Indien en compagnie de son clan. J’ai cherché tous les moyens possibles pour traverser les rapides de la Chute à l’Ours. Une impression tenace me disait qu’un passage existait, malgré les risques.

Est-ce que j’accomplirais moi-même cette chevauchée, c’est une autre histoire. Par ailleurs, en adoptant la posture de l’Amérindien, je me suis transformé en un observateur autre d’un problème concret. Avec un autre point de vue.

L’œil américain?

Quelques jours plus tard, en lisant une énième fois articles de journaux et chroniques d’humeur sur le conflit étudiant au Québec ainsi que la violence générée par les manifestations, j’ai pensé qu’il y avait un lien à faire avec ce passage à haut risque des Chutes à l’Ours. C’était peut-être ça mon obsession...

Vaut-il mieux s’aventurer avec témérité et impatience sur ces dangereux rapides ou plutôt réfléchir tranquillement aux moyens possibles de passer au travers sans nous noyer ou nous blesser inutilement?

Le chemin est long jusqu’au lac puis au fleuve puis à l’océan.

22 octobre 2012

"Rien ne va de soi"


« (…) L’existence elle-même va-t-elle de soi? Le fait de voir ou d’entendre, d’imaginer et de penser, d’aimer, va-t-il de soi? Rien ne va de soi ni ne peut aller de soi pour qui s’arrête à réfléchir. Le monde où nous sommes est extraordinaire—extraordinairement beau—et l’humain encore davantage ainsi que ne laisse pas d’en témoigner les grands artistes qui tentent sans cesse de le créer à neuf comme pour mieux nous le faire éprouver et pressentir à la fois. Et le beau est ce qui rend heureux. »

Thomas de Koninck, Philosophie de l’éducation-Essai sur le devenir humain. 

11 octobre 2012

Le génie de la pierre


Sur ma table de chevet il y a quelques pierres dispersées autour d’une pile de livres. Quartz, jaspe, agate, grappillées ici et là lors de voyages et promenades sur les grèves en bordure de la mer ainsi qu’en d’autres occasions. Ces pierres me captivent. Elles insufflent chez moi le respect de la lenteur, de la longévité ainsi que de la fragile beauté des choses. Elles me tiennent compagnie, je les observe, je les caresse parfois avant d’entreprendre mes nuits.

Ce sont mes capteurs de rêves…

Il y a un drôle de génie qui préside à l’élaboration de toutes ces images et scénarios à l’intérieur de notre sommeil. Chaque nuit, nous avons rendez-vous avec l’insoupçonné où l’imaginaire reprend une place subtilisée par nos prétendus problèmes importants et concrets. Pourtant, notre imagination vaut son pesant d’or. Ne serait-ce pas d’ailleurs la première leçon à tirer de nos rêves que de les percevoir comme guide à travers la somme d’inattendus que nous réserve la vie de tous les jours? 

Le rêve utilise nos intérêts et passions pour nous conduire dans une direction qui a une valeur pour soi. Par exemple, je ne connaissais rien à cette pierre, le jade, jusqu’à ce qu’un rêve m’en offre un aperçu pour le moins étonnant.

Je suis assis au bord de l’eau sur une plage et je regarde devant moi trois magnifiques aigrettes d’une blancheur éclatante qui marchent d’un air souverain dans la vase. J’ai un papier entre les mains. Je le froisse en le pliant, ce qui produit un son : crouk! Aussitôt les grands oiseaux blancs se tournent dans ma direction, comme étonnés. Puis ils se dirigent vers moi en marchant lentement. Peut-être, pensai-je, que j’ai émis un son significatif connu d’eux seuls et que ce son les perturbe! Ils sont maintenant debout, majestueux, juste en face de moi. Je leur demande, en m’excusant, si je les ai importunés par maladresse. Une des aigrettes se penche alors un peu, avec une manière de sourire à son immense bec, et me dit : « Non, pas du tout! » « Mais vous savez parler, leur dis-je étonné? » Aucune réponse. Les trois oiseaux se retournent alors et marchent dans une autre direction. Je les regarde s’en aller puis, subitement, une des aigrettes virevolte en battant des ailes et vient me chuchoter ces mots énigmatiques : « Conservez l’esprit du jade. »

Ce rêve fut marquant dans ma vie. D'abord, il survint durant une période trouble alors que je quittais mon emploi pour me consacrer à l’écriture. Marquant aussi par sa couleur et sa texture même. Lorsque les trois oiseaux repartent, je les vois de dos. Mais le plus bizarre, c’est que chacun porte des shorts bleus. Je distingue donc devant moi trois paires de fesses bleues allant leur chemin vers une direction inconnue... L’humour dans les rêves ne fait pas de doute pour moi.

Je fis ensuite une recherche sur cette pierre que je ne connaissais que de nom. J’appris qu’elle était très prisée par les Chinois. Ils l’appellent la pierre de Yu. Les sages chinois de l’antiquité avaient l’habitude de comparer la vertu au jade. Par exemple, à leurs yeux le poli et le brillant de la pierre figurent la vertu discrète d’humanité. Le jade est l’image de la bonté, car il est doux et onctueux au toucher. Son éclat n’étant pas voilé par ses défauts ni ses défauts par son éclat, il représente également la sincérité et l’authenticité. Il est même l’emblème de la musique, car il rend un son pur et soutenu qui s’arrête brusquement lorsqu’il est frappé.

Voilà pour la pierre. Mais qu’est-ce que ce rêve voulait me dire? Ce n’est que quelques mois plus tard qu’une interprétation plausible surgit d’une manière inattendue.

J’étais à l’écriture d’un roman. Le personnage principal et narrateur est en phase terminale, cancéreux. Je lui fais raconter ce même rêve du jade à un autre personnage, un frère dominicain danois peu conventionnel venu l’assister dans ses derniers moments. Ce frère je l’avais déjà rencontré dans un autre rêve survenu il y a une douzaine d’années auparavant. Il m’avait exhorté à me souvenir de lui et de son nom. C’est lui, qui trouvera le sens caché du rêve en question.

Dans un dialogue avec le mourant qui, il faut le souligner, tient lui-même un journal intime de ses impressions sur son expérience de fin de vie, le frère lui apprend ceci :

— Quand même! Peux-tu m’expliquer cette présence des trois grands oiseaux blancs et cet esprit du jade en prime?

— Là c’est toi qui en as déjà apporté un élément de réponse en parlant de ton écriture. Je pense tout bonnement que ton âme t’exhorte à continuer cette tâche, à ne pas froisser ou plier et jeter le papier comme dans ton rêve. L’intention de ce rêve est de te démontrer qu’il ne faut pas t’arrêter, car cette écriture te permet de découvrir quelque chose de très précieux, des joyaux qui t’apportent une richesse intérieure, cet « esprit du jade » en fin de compte.

Je poursuivis ma recherche pour en savoir encore un peu plus sur ce jade qui égale Chinois, qui égale Taoïsme…

En voici le résumé: « Taoïsme et jade vont de pair. Dans le Taoïsme on retrouve une variété incroyable de divinités. Il y a des personnages légendaires, mais aussi une sorte de « bureaucratie céleste » parmi laquelle on retrouve les Trois Purs (Sanqing) qui symbolisent trois niveaux d’accomplissement ainsi que trois formes d’énergie. Ces Trois Purs représentent cette capacité de vivre en équilibre avec le monde ou encore d’orienter le travail sur le raffinement de l’esprit pour se fondre dans le Tao, ce qui se nomme la “Pureté du Jade”. Il y à aussi une île imaginaire ou mythique sur laquelle poussent des champignons d’immortalité et qui est décrite comme ceci : tout dans cette île est doré et de jade. Les animaux sont d’une parfaite blancheur, la végétation d’essences précieuses est luxuriante; les fleurs et les fruits, quand on les mange, préservent de la vieillesse et de la mort. Les habitants de cette île sont des génies et des sages… »

Je ne sais quoi dire. Surtout que je ne connaissais à peu près rien sur le Taoïsme ainsi que sur le jade.

Génie de la pierre? Génie du rêve?

9 octobre 2012

L’art perdu de plier une serviette de bain.

Nous étions une vingtaine de personnes regroupées dans un local afin de recevoir une formation d’une semaine sur la communication en entreprise. Autant de femmes que d’hommes, si je me souviens. Un beau mélange dans une ambiance détendue. Les formateurs se présentèrent puis, pour casser la glace, ils sortirent d’une boîte quelques serviettes de bain énigmatiques. Afin d’effectuer un petit exercice…

On nous divisa en cinq groupes, une serviette chacun. On nous demanda ensuite de la plier du mieux que nous pouvions. Avec trois minutes pour s’exécuter. Trois trop courtes minutes.

Est-ce que nous avons réussi? Pas vraiment. « C’est comme ça, ou quoi, que l’on plie une serviette? » « Attends, je vais te montrer, un gars ne sait pas comment faire! » Un gros tumulte pour une si petite tâche. Puis on passa au verdict des formateurs.

Bien sûr, il n’y a pas de bonnes ou mauvaises manières de plier une serviette de bain. On peut même la rouler si on veut. L’exercice avait simplement pour but de communiquer ensemble afin de découvrir qu’il y a effectivement mille et une façons de plier une serviette.

Nous avons bien ri, mais jaune… Ce n’était pas une question d’aptitude, ni de sexe surtout. Il fallait juste se parler, en discuter.

Là est la difficulté pourtant.

Imaginons un peu lorsque le propos ou la tâche à réaliser sont beaucoup plus complexes, avec des conséquences déterminantes. Lorsque nous tombons aussi dans le vaste domaine des idées ou croyances, dans l’interprétation à donner aux événements de la vie.

Que faisons-nous? Avons-nous le courage de nous écouter et d’accepter sincèrement la diversité des points de vue entendus?

C’est ma grande question, mon grand soupir…
                                                  

Le temps des questions


« Chaque chose au monde porte en elle sa réponse, ce qui prend du temps ce sont les questions. » 

Le Dieu manchot, José Saramago

21 septembre 2012

Se faire des peurs


« Se donner des sueurs froides idéologiques, c’est un plaisir qu’on s’offre en regardant un film d’horreur. La politique permet de le décupler. On s’agite, on craint le pire, on s’imagine l’adversaire comme un monstre. Un peu plus et on y met la musique d’ambiance. On tweet. On tweet. Et on retweet. On lance des appels au peuple, et on rêve de lancer un appel aux armes. On se croit au bord du gouffre. On a le vertige. Et on aime ça. On parle à ceux qui ont peur comme nous. On se donne la frousse. Ne manque que le popcorn. Et parce qu’on ne peut pas toujours vivre sur un high idéologique, on finit par retomber dans le monde réel. On aura vécu une belle peur : celle de la fin du monde. On retournera chez soi. Heureux et fier d’avoir résisté à l’empire du mal. »

Mathieu Bock-Côté

Ce qui sonne faux...


« Ce qui sonne faux, les demi-vérités et les mensonges s’annoncent toujours de façon bruyante, dans le but évident de forcer l’attention et, à la limite, de venir aussi accaparer de force notre conscience. Le vrai ne peut toutefois, de par sa nature même, que naître dans le silence et progresser humblement, tout en nuance, en respectant et le beau et le bien. »

13 septembre 2012

Reste calme! Sois heureux!


"Reste calme! Attends, observe, vois. C’est quand tu cesses de bouger que je peux le mieux te comprendre et t’aimer. Un arrêt, un silence, le contentement qui coule sur ton visage et je suis ébloui.

Sois naturel,simplement toi-même. Laisse glisser la peur et l’inquiétude sur le tissu soyeux du détachement.

Sois heureux! Il n’y a rien d’autre à gagner. Il n’y a rien d’autre que tu peux faire. Tout le reste est à perdre."

10 septembre 2012

Idiosyncrasie


Voyons voir, est-ce moi le dérangé? Possible. Possible, car à chaque fois que je vois une cohorte de gens s’agglutiner avec élan autour d’une même idée, je m’enfuis. C’est un essaim d’abeilles, j’ai peur d’être piqué. C’est une armée de fourmis, j’ai peur d’être envahi.

On ne m’enlèvera pas cette prudente folie. J’ai le doute facile, je l’avoue. Néanmoins, chaque fois la même question me revient en force : pourquoi cet emportement en banc de poissons, et surtout, pourquoi cette volonté terrible de crier le plus fort possible pour mieux convaincre à tout prix l’autre (cet étrange insoumis) qui ne suit pas la parade?

Je n’ai rien contre le vivre ensemble même si je suis d’une nature solitaire et un peu sauvage. Je n’ai surtout rien contre le fait le partager une culture commune, une langue commune dans une nation où il fait bon de s’exprimer librement et d’être créatif.

Je suis né au Québec et je suis fier d’être québécois.

Mais cela ne résume pas tout. Il n’y a pas là une qualité, c’est plutôt un état d’être dans un lieu géographique particulier. Et même si ce lieu d’immensité, ce lieu d’une grande beauté avec sa nature sauvage me marque et façonne mon identité, puis-je raisonnablement me réduire à cette seule légitimité de langue et d’espace géographique ?

À l’intérieur de ce cadre, certaines qualités primordiales restent à développer et promouvoir, des qualités humaines qui sont en fait, disons-le, des vertus individuelles et qui vont à l’encontre d’une paresse résiduelle qui nous afflige tous à un moment donné de notre vie.

Par exemple : nous avons une conscience aiguë du changement. Mais nous n’avons pas le temps de voir ce qui surgit, car les changements se produisent à une cadence effrénée. Comme nous ne savons pas ce qui nous attend, il y a toute cette angoisse qui se développe et finit par nous étreindre. On se dit alors, réflexe conditionné aidant, qu’il faut du changement, mais du solide cette fois-ci, ça presse. Voyez les slogans des partis politiques lors des campagnes électorales. Tous prônent le changement.

Avons-nous songé qu’il serait peut-être temps de chercher un rythme à la place, et un rythme qui nous soit plus naturel, qui respecte notre capacité de compréhension et d’acceptation? Plutôt que de nous atteler à la tâche, n’avons-nous pas tendance à fuir et à nous réfugier dans des idéologies de certitudes et des dogmatismes à toute épreuve? La vertu désignée à mettre en évidence serait alors la patience ou cet art presque perdu de prendre du recul qui se métamorphose souvent, si on l’assume, en un art de ne plus nous prendre trop au sérieux.

Pascal Bruckner dans son dernier livre : Le fanatisme de l’Apocalypse, nous précise : « Nous traversons bien une crise des modes de vie qui rend les changements impératifs. Catastrophe n’est jamais qu’un grand mot pour métamorphose. C’est à la fois un malheur et un dénouement, une tragédie et une transition. L’angoisse de notre temps est l’angoisse du passage, l’effritement d’un ordre qui se décompose sans que nous sachions ce qui lui succédera. »

Nous voulons du changement, mais nous en avons une peur bleue.

Je crois utile aussi de nous méfier des tribuns et tribunes (tous ces médias dits sociaux) qui prônent une nouvelle révolution, ou du moins, un soulèvement au nom du peuple. Elle cache malheureusement une volonté de pouvoir, une volonté de dicter sa propre loi en se servant des gens comme levier. Elle cache un caractère violent qui ne parvient pas à se dissimuler, surtout à travers paroles et écrits qui pullulent et font pourrir les idées et la réflexion sérieuse. Nous en avons eu un exemple probant à travers le psychodrame du « printemps érable »  Les nouveaux prêcheurs bousculent tout, ils ont la force de conviction, ils sont imprégnés de certitudes et enveloppés de la chape glorieuse de la vérité. Il ne faut donc pas nous mettre sur leur chemin, sous peine d’être écrasé. Ils ont le bien de leur côté puisqu’ils prétendent parler au nom du peuple, comme pour cacher leur égocentrisme. « Je me demande ce qui pousse des gens à systématiquement ramener tout désaccord politique à une lutte à finir entre le bien et le mal. D’où vient ce besoin de transformer son adversaire en diable? Du plaisir qu’on en retire à se présenter d’un coup comme un croisé démocratique? De l’excitation qu’on a à jouer au maquisard bien assis devant son ordinateur, à pianoter sur son portable? De la simple inculture qui fait en sorte qu’aujourd’hui, même les gens les plus éduqués ont une culture historique relative, ce qui les amène à ne pas connaître le sens des mots qu’ils utilisent? De l’expansion des réseaux sociaux, qui permettent à chacun d’étaler ses passions idéologiques en public, sans prendre la peine de réfléchir suffisamment avant d’écrire? Toutes ces réponses? Peut-être. » Il y a certainement une bonne dose de sagesse dans ces propos de Mathieu Bock-Côté.

Que pouvons-nous faire pour contrer ce raidissement dans un dogmatisme d’hostilité dont nous voyons trop souvent la prédominance dans le discours actuel? Un peu d’imagination sans doute. C'est-à-dire la capacité de nous mettre à la place de l’autre. Un peu de respect et de bienveillance. L’autre aussi est digne d’attention et d’écoute.  

Respirer par le nez.

Comme l’affirme Pascal Bruckner déjà cité : « La meilleure des causes, entre de mauvaises mains, peut dégénérer en abomination. Cela reste la grande leçon du XXe siècle. »

Nous avons besoin de la vérité de tous ceux que nous côtoyons, nous avons besoin de l’entendre et de la voir circuler. Des échanges coordonnés surgit alors la politique, cet art de vivre ensemble dans un milieu reconnu de ses habitants à une période précise de l’histoire.

Par tempérament, je m’oblige cependant à prendre du recul et à m’éloigner du courant principal et des rumeurs de toutes sortes.

Par tempérament je préfère à bien des égards un simple mot de la même famille que le mot politique. Un mot et surtout une réalité souvent méconnus, que nous avons oublié sans doute, que nous associons ou accolons au politiquement correct, un mot et une qualité rare que nous cherchons bien souvent à inculquer à nos enfants, mais qui disparaît soudainement, devenus adultes, lorsque nous nous réfugions derrière nos écrans d’ordinateur, derrière notre idéologie, derrière notre groupe d’intérêt, bien au chaud, à l’abri.

Ce mot a un petit quelque chose de suranné, mais moi je l’aime et j’essaie autant que possible de le mettre en évidence, de le concrétiser dans mes rapports avec les autres, dans ce que j’affirme et écris.

Ce mot, je ne vais pas vous l’imposer, il se nomme : politesse.  

27 août 2012

Pierre Bertrand, philosophe québécois.


J’ai déjà cité dans ce blogue l’auteur Pierre Bertrand. Je trouve remarquable son humanité ainsi que sa capacité à expliquer simplement les choses de la vie sans emprunter des termes abstrus et incompréhensibles.

Il démontre, il dévoile ici et là, nuance. C’est tout et c’est énorme. Personnellement, je n’en demande pas plus.

Je suis à lire « La part d’ombre », un de ses derniers et multiples ouvrages. Il est très prolifique, il faut le dire…

Voici ce que j’en ai retenu.

D’abord une remarque magnifique sur le rôle du philosophe :

  • « Si le philosophe peut aider, ce n’est pas en révélant une quelconque vérité ou en faisant la morale, mais en indiquant au contraire les nombreuses raisons d’être modestes et sceptiques. L’enjeu est de demeurer fidèle à une vie plus grande que nous. (…) Il faut voir au-delà des frontières dans lesquelles nous nous situons. L’enjeu du combat n’est ni la blessure ou la mort, mais la vie. Nous combattons pour protéger la vie de ce qui l’abaisse, l’entrave, l’étouffe et la détruit. »

  • « Notre volonté trop exclusive de raison ou de logique nous induit en erreur. Nous acceptons mal nos contradictions. Nous pensons que ce sont nos contradictions qui nous rendent faux, alors que c’est plutôt notre volonté de ne pas en avoir, d’être logiques, d’être homogènes ou tout d’une pièce. Des contradictions nous nous sentons coupables. »

  • « La vérité n’est pas quelque chose que l’on puisse identifier, saisir, définir et nommer. Elle déborde la pensée et le langage. La part de fausseté, de fabulation ou de fiction ne s’oppose pas à la vérité, mais en fait plutôt partie, la vérité n’étant qu’un autre nom pour la réalité ou la vie. (…) Il ne s’agit pas d’être vrai, mais de tenir compte de la part irréductible de fabulation ou de fausseté. »

  • « Quand nous sommes jeunes, nous voyons paradoxalement les choses de haut, jugeant facilement les gens, comme si nous-mêmes étions et allions toujours être impeccables. »

  • « La réalité n’est pas celle que nous nommons et à laquelle nous aspirons dans nos idéaux, mais elle est plutôt chaos. De toutes nos actions, je privilégie l’action créatrice, car elle est celle qui tente de donner une forme au chaos de manière à ce qu’il devienne vivable. L’action de créer transforme l’obstacle en tremplin, l’impasse en chemin, la souffrance en joie. (…) Cette action créatrice ne nie pas la réalité, mais au contraire part d’elle. (…) Loin de moi l’idée d’entretenir le mythe de l’artiste maudit, mais si nous nous trouvions dans des conditions idéales, nous n’aurions plus à créer, nous n’aurions, comme des dieux, qu’à contempler! »

  • « L’amour est le vrai sel de la terre, sans lequel tout le reste semble fade. Il nous donne des ailes, nous incite à donner le meilleur de nous-mêmes et à nous dépasser. L’amour est le sens de la vie. Dans l’amour, on n’aspire pas à autre chose, on sent que le but est atteint, un but qui nous accompagne, loin de se trouver devant nous. L’amour nous donne des forces. »

16 août 2012

Maturité


« L’homme qui manque de maturité veut mourir noblement pour une cause. L’homme qui a atteint la maturité veut vivre humblement pour une cause. »

Wilhelm Stekel. Citation tirée de L’attrape-cœurs de J.D. Salinger.

Pour l’anecdote, lors de l'avènement au pouvoir du nazisme, Stekel qui était fils d’un Juif orthodoxe et psychanalyste dans la lignée de Freud prend l'avion via Zurich pour Londres où il se suicidera le 25 juin 1940.

15 août 2012

Le vélo, le bonheur!


Allez, je le répète une fois de plus: le bonheur, c’est de rouler à vélo. Le vrai bonheur, je veux dire. Pas un succédané, pas une pâle imitation. Je pense plutôt à une porte ouverte à la transcendance qui déborde du commun, un dépassement de soi-même qui conduit directement au sublime. Voyez seulement les gens que vous croisez sur les pistes cyclables, la route ou la rue. Qu’est-ce que vous remarquez en premier? Un sourire de contentement, des yeux brillants, une décontraction dans l’effort. Ce n’est pas rien… Il y a là un fait indéniable.

Il faut le souligner à grands traits. Rouler n’est pas se faire rouler. D’où ce bonheur à peu de frais.

Je vois deux raisons à cette extase païenne nouveau genre.

D’abord, le simple fait d’avancer et savoir que nous en sommes l’unique raison, l’unique agent. La voie devant nous s’entrouvre à chaque coup de pédale. Nous agissons, nous avançons, en toute conscience, ici maintenant. C’est le prodige! Réaliser avec acuité et certitude que nous demeurons les seuls responsables, en toute liberté il va sans dire, de notre avancée sur un chemin, quel qu’il soit, n’a pas de prix. Enfin, nous savons hors de tout doute que nous contrôlons un processus.

Ensuite, bénédiction absolue, nous en venons, tout naturellement, sans effort, à ne plus penser. À ne penser à rien, comme on dit. Le vide, le silence. Hors de la ceinture de soucis habituelle qui nous coince l’esprit et tout le reste.

Priceless!

Un moment de grâce.

Nous sommes heureux.

Nous aimons.

Une récompense méritée.

Je devrais fonder une religion, à bien y penser.


Murmures nocturnes


« L'homme est une légende dont le sens s'est perdu. Mais le sens est toujours là, déposé au creux du langage, dans les récits que nous murmurons la nuit quand le sommeil nous fuit. »

Olivier Cohen

13 août 2012

Ce qu’enseigne la rivière…


Je me rends souvent à vélo jusqu’à la rivière St-Charles qui serpente à travers Wendake, le village des Hurons près de Québec. Je pars tôt le matin, à la recherche d’une tranquillité que je retrouve chaque fois près des chutes Kabir Kouba. Je m’assois sur un talus d’herbes ou une grosse roche et là je regarde la rivière se dandiner les fesses devant moi…

Comme la flamme ou le regard d’un jeune enfant, la rivière hypnotise. Elle conduit au silence, à la contemplation.

Je m’enfonce. Les certitudes, les engouements, les emportements, tout ça diminue et finit par s’estomper, à se liquéfier au rythme des flots dans leur force mouvante.

Il n’y a pas à avoir peur, il n’y a pas à avoir honte de douter et de remettre en question ses attachements ou croyances, idées ou vision des choses. Cette pensée me vient à l’esprit, et son contraire me semble vrai aussi : il n’y a pas de honte à croire résolument. Ne serait-ce qu’en ses propres moyens, qu’en ses capacités à se forger un destin unique, un destin d’homme qui s’efforce inlassablement à devenir ce qu’il est. Croire est bon, est humain. Il importe cependant ne pas ignorer que nous croyons et de feindre que nous savons hors de tout doute. Les certitudes, les dogmes sont tenaces. Une fois en place, ils s’enferment sur eux-mêmes et se « trounoirisent » afin d’absorber tout ce qui gravite autour.

La rivière m’apaise. Au bout d’un moment, d’autres pensées viennent affleurer ma conscience. Elles surgissent tout en douceur, sans faire de bruit.

Tu ne sais rien. Mais ne tombe pas dans la crédulité afin de compenser cette ignorance. Sache seulement que tu ignores et ne fais pas semblant de connaître. Explore.

Ne prétends pas maîtriser la vie si tu ne sais pas même maîtriser tes propres pensées.

Sois bon.

Me vient finalement à l’esprit cette phrase de Dany Laferrière puisée dans son livre L’art presque perdu de ne rien faire. L’auteur raconte comment il aimait jouer avec les fourmis durant sa jeune enfance à Haïti, sa grand-mère le surveillant du coin de l’œil en se berçant sur sa galerie. Il écrit ces mots magnifiques, quasiment insensés : « Nous ne faisions rien de mal cet après-midi-là. Et c’est cela à mon avis le seul sens à donner à sa vie : trouver son bonheur sans augmenter la douleur du monde. »


12 août 2012

Coup de balai


La poussière s’accumule dans la maison. Les planchers s’amusent à ramasser tout ce qui traîne. Ces petits minous avec lesquels on pourrait se tricoter un chandail, comme dirait ma douce. J’embraye donc, empoigne le balai solidement, chantonne ou sifflote un air quelconque puis exécute mon pas de deux. Le coup de balai c’est plus zen et calmant que l’aspirateur, soit dit en passant. Un petit labeur tout en simplicité et douceur. Un petit labeur nécessaire qui me rappelle chaque fois la très belle histoire de Yunus Emré racontée dans un des livres d’Henri Gougaud.

Lui aussi en a balayé un coup. Il était venu au monastère d’un vieux maître aveugle afin de découvrir la vérité. "Elle te viendra peu à peu, lui promit-il. Mais pour l'instant, ton travail sera de balayer sept fois par jour la cour du monastère."

Ce qu’il fit. Sauf que personne ne le remarquait, personne ne lui parlait, pas même son maître. On le laissait à sa tâche ingrate mais nécessaire, le monastère se trouvant dans le désert, alors pour ce qui est de balayer…

C’est d’Arnaud Desjardins que j’ai retenu ces mots : « L’important n’est pas tant de faire de belles et grandes choses, mais de faire ce que tu es en train de faire avec grandeur et beauté. »

Une bonne attitude donc. Avec beaucoup de patience, dans la joie, sans rien attendre de personne, simplement parce qu’il est bien et bon de faire.

Afin de participer à l’humble création de la beauté et de l’harmonie autour de soi.

Est-ce bien ce que le maître de Yunus voulait lui enseigner : oublier les attentes personnelles, oublier la reconnaissance, les récompenses, agir plutôt pour "apporter un peu de vie à cette vie ingrate et imparfaite qui en a bien besoin". Apprendre à donner sans rien attendre en retour. Créer du beau dans la mesure de ses capacités?

Je mets en relief cette attitude non pas pour l’opposer au fait de travailler et de gagner sa vie, au fait d’avoir des ambitions et un désir tout naturel d’améliorer le monde autour de soi. Rien de plus normal, il va sans dire. Donner un coup de balai est plutôt une métaphore dans le sens de dépoussiérer le dogmatisme des croyances. Je pense à celles qui sont des havres de repos et de consolations pour ses dévots. Je pense à celles qui promettent délices de l’après vie ou sur cette terre aussi. Faites ce qu’on vous dit et vous serez gagnant! Vous n’aurez plus besoin de vous réincarner, ne vous en faites pas! Il faut seulement servir la cause, employer les bons mots.

Un arrêt. Que plus rien ne bouge. Certitude absolue. Propreté absolue. Manger des raisins en jouant de la harpe sur un nuage. Un million de vierges qui vous attendent au ciel suite à votre martyr. Suivez la règle, ne pensez plus, ne doutez plus.

Croyances égalent récompenses et un arrêt définitif de tous doutes.

Cependant, avec le temps, la poussière s’accumule.

J’ai souvent perçu la conscience humaine comme un miroir reflétant un univers de possible, un intérieur inconnu sans limites. Ce miroir ne faut-il pas le nettoyer quand le moment l’exige? Sinon un miroir ne reflète plus rien, hormis la poussière de ses ambitions personnelles.

Sommes-nous que poussière finalement?

6 août 2012

Sceptique?


« Le fait qu'un croyant est plus heureux qu'un sceptique n'est pas plus pertinent que le fait qu'un homme ivre est plus heureux qu'un homme sobre. »

George Bernard Shaw

25 juillet 2012

Asphaltage


"Ma pire crainte? L’asphaltage! L’asphalte prolifère sur notre terre, recouvre dans son avancée pétrifiante et mortifère ce qui hier encore était un verger, une prairie! Le chiffre de la superficie gagnée chaque jour par cette marée noire est si effrayant que je me suis hâtée de l’oublier. Asphalte dehors, asphalte en nous. Mon épouvante, c’est l’asphaltage de nos terres intérieures, les coupes sombres dans la forêt tropicale de nos imaginaires."

Christine Singer in Nouvelles Clés

23 juillet 2012

Changer d'oeil


« Un homme de 50 ans qui voit le monde du même œil que lorsqu’il avait 20 ans a perdu 30 ans de sa vie…" 
Mohamed Ali 

Le chemin le plus beau et... le GPS


J’hésite encore à me munir d’un GPS. Il y a les cartes, il y a le pif. Et puis j’ai encore et toujours cette manie de vouloir prendre un chemin à l’écart du plus connu et emprunté. Juste pour voir, juste pour explorer. Un attrait, une beauté seraient peut-être perdus à tout jamais. Pas nécessaire d’aller bien loin. À pied, dans notre ville, à vélo, en campagne, dans un coin perdu du pays. Autant de découvertes et d’inattendu qui brillent dans l’espoir d’être reconnus.

Ce matin, je tombe sur ce texte de Foglia dans La Presse. Voici ce qu’il en dit. Croustillant…

« Parlant de cyclos, l'autre samedi j'en croise un petit groupe à l'arrêt, à la croisée de plusieurs chemins. J'arrête. Vous êtes perdus?

On ne peut pas se perdre avec ça, me répond un des gars en montrant un GPS fixé à son avant-bras. Ils allaient à Philipsburg. J'y allais aussi. On a roulé un peu ensemble, et puis ils ont tourné à gauche, moi je suis allé tout droit.

Hé hé c'est par là, m'a crié le gars en vérifiant sur son GPS.

Il avait raison. Enfin, son GPS avait raison. C'est incroyable ces trucs-là. Ça sait tout. Quel chemin est le plus direct, quel chemin est le plus plat, quel chemin est en gravelle, ma foi je pense que le GPS sait même s'il y a des bananes au dépanneur du village. Il y a juste un truc que le GPS ne sait pas et ne saura jamais: quel chemin est le plus beau. »

19 juillet 2012

Le vent se lève...


Le vent se lève!… Il faut tenter de vivre!
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs!

Paul Valéry

18 juillet 2012

Les mots (9)


Oreiller :
Nous reposons sur l’oreiller à l’aube de toutes les vérités. Niche à mystère, des mondes sans fin s’y engouffrent. Cet oreiller de plumes transforme en oiseau l’être onirique, un autre recueille les plus touchantes des émotions. Un dialogue avec notre oreiller vaut mille monologues avec un psy… 

Rue :
Dans la rue, la vie commence. Le carré de sable, c’est pour s’amuser… La rue conduit vers ailleurs, l’ailleurs au creux de soi, et en soi nous parcourons les ruelles de l’âme à l’affût des désirs cachés et des ambitions inavouées. Toutes les rues du monde cartographient des territoires à conquérir.

Merle :
Son chant est louange au printemps : chante, merle, chante! À l’aube, lorsque tout est silence, il annonce la lumière. Au crépuscule, il glorifie le calme du repos. Nous sommes des merles, le savons-nous?

Guitare :
J’avais passé un accord avec elle. Elle chanterait mes joies, mes peines, collée contre mon corps, à portée de doigts. Sur chacune de ses cordes glissèrent des milliers de mots imprononçables, sur chacune de ses cordes jaillirent la délivrance, la vibration intime du non-dit.

Nez :
Seul au milieu du visage, tu renifles le temps, la chair et les parfums du monde. Tu es seul, mais tu as du pif. Tu vois l’invisible, ce n’est pas rien. Tu es mon préféré, tu es la partie émergée de la grande profondeur intuitive de l’être. Je te veux subtil et fin.

Tomate :
Il ne faut pas lancer la tomate, elle est « pomme d’amour »! Plutôt faut-il rougir en sa compagnie en la tâtant, en la humant puis la croquer et savourer sa chaire délicieuse. Une tomate par jour nous éloigne de la bête déprime.

Étoile :
Il y aurait une étoile dans le ciel pour chaque personne ici-bas, dit-on. Si elle attend la nuit pour se révéler, il faut se garder de l’oublier. Jamais elle ne disparaîtra. Elle se laisse désirer pour mieux nous guider lorsque notre lumière personnelle termine de nous éblouir.   

16 juillet 2012

Cailloux blancs, chocs de l’existence…


Vous vous souvenez de ces petits cailloux tout blancs que nous prenions pour jouer durant notre enfance? Nous ramassions et conservions les plus beaux spécimens afin de les utiliser pour une expérience qui nous fascinait chaque fois. Deux cailloux suffisaient. Nous trouvions un endroit sombre et ensuite notre bonheur était de produire des étincelles en faisant s’entrechoquer les deux pierres blanches et lisses en question.

Nous avions le pouvoir du feu. Le pouvoir de créer une lueur avec presque rien, de faire de la lumière.

Est-il possible d’y voir un rapprochement avec notre vie et la relation que nous entretenons avec les autres que nous côtoyons dans notre cheminement? Même chose avec nos idées?

Je vois le contact avec le dissemblable, le fait de se heurter comme un entraînement à la réflexion ou une remise en question de notre assurance, parfois même de notre suffisance. Nous pensons sans doute qu’il nous faut éviter le plus possible les différends, l’opposition ou les chocs causés par le manque d’harmonie. Je prétends qu’ils sont nécessaires, car c’est souvent de cette expérience de confrontation que naît une compréhension nouvelle sur notre situation et celle du monde qui nous entoure. L’essentiel demeurant d’apprendre, de comprendre et d’aimer.

Cet essentiel, c’est aussi l’étincelle. Et il faut être deux pierres pour faire jaillir une lumière…
  
J’ai mis bien du temps à reconnaître ce fait. La lassitude, un certain désespoir et même l’envie de fuir m’a déjà conduit à rejeter tout affrontement préjudiciable à mon état. Une hypersensibilité me retenait aussi d’argumenter outre mesure. Je me cherchais un refuge, évitais tout débordement. Je voulais la paix.

Avant d’en arriver là, j’avais cependant abusé de mes forces. Se frotter à l’autre demeure un art, un art qui demande discernement et respect. Je m’étais brûlé les fesses. Abuser des chocs et trop d’étincelles peuvent nous consumer. À tout le moins faut-il comprendre la leçon.

C’est encore une fois en écoutant de la musique, bien calé dans un fauteuil, abasourdi et un peu sonné par les événements, que j’ai vu la direction à prendre. Je l’ai écrit dans mon journal :

« Une musique splendide m’a touché droit au cœur, ce soir. Elle m’a touché comme les yeux amoureux d’une femme. J’ai échappé à l’état d’apesanteur puis, l’âme délivrée, j’ai imaginé que cette musique pourrait servir à embellir la mort, ma mort, au moment de mes premiers pas dans l’au-delà. Je me suis ensuite retrouvé à quelques mètres du sol et mon regard a embrassé l’assistance venue à mon départ dans une cathédrale construite au cœur de la forêt.

J’étais tout sourire. J’étais comme un oiseau fou de liberté qui dessine des arabesques dans l’air, grisé par la joie. Je savais tous ces gens dans un autre état que le mien. Il ne pouvait me voir, moi si. Et mes yeux se penchèrent sur leurs têtes, celles que j’avais connues et qui avaient jalonné le parcours de mon existence. Ils étaient tous là. Pas seulement mes amis… Tous.

Je les remerciai du fond du cœur de m’avoir assisté dans cette mystérieuse aventure vécue ici-bas. Surtout ceux et celles qui m’ont tendu des pièges si brillants qui ne font qu’augmenter l’attrait de la liberté. Surtout ceux et celles qui, avec régularité, m’ont arraché de la torpeur en m’attirant vers de si nombreuses et vraisemblables illusions.

Comment ne pas les remercier en effet? Ils furent les nuits noires qui annoncent la brillance du jour. Ils furent le bruit des rumeurs et du désordre se dispersant à travers la brûlure du silence. Ils furent l’hiver de toutes mes douleurs qui fondent à l’apogée de l’été.

Au retour de ce voyage, j’ai lu le texte qui a inspiré l’auteur de cette musique, Johann Fischer. Il me dit ceci :

« À présent je souhaite maintes bonnes nuits,
À toi, monde, et à ton existence,
Car mon Seigneur m’a rappelé,
Et je suis à présent guéri.
Salut à toi, ciel étoilé,
Je quitte les désordres de ce monde!
Sois saluée, route de la vie,
Sois abandonné, ciel fallacieux!

Je te salue donc route de la Vie sans laquelle aucune destination n’est possible! »

9 juillet 2012

Le noeud du mystère


De quelle manière le visible est-il relié à l’invisible, le sacré au profane, le corps à l’âme? Par mille fils emmêlés les uns aux autres et réunis en un nœud. Couper le nœud entérine le drame de l’Occident. (…) Le nœud exprime le mystère du monde créé. Rien n’est linéaire, ni causal, ni prévisible. Le nœud nous dit : prends soin du monde et de tout ce que tu rencontres. L’inattention te coûterait cher, te ferait rater les plus grands rendez-vous. Tu ne sais jamais à quoi le fil que tu tiens est relié de l’autre côté. À l’autre bout.

Christiane Singer. 

8 juillet 2012

Les parfums de la vérité


Il y a des odeurs qui ont le don de me faire chavirer. Des senteurs de la forêt, de petites fragrances délicates qui grimpent le long du corps et se frayent un chemin jusqu’au frétillement des narines. Je pense, entre autres, au parfum qui émane du tapis douillet d’épines brunâtres éparpillées sous un bouquet de pins. Cette odeur suave si singulière, elle vient me prendre une parcelle de raison. Elle me monte à la tête le temps de quelques soupirs puis s’envole, disparaît. Je voudrais bien la retenir, elle me glisse plutôt entre les doigts du nez, si je peux dire. Je reviens sur mes pas, comme une fois dans une forêt humide près d’un cours d’eau; je veux la retrouver avec empressement, mais elle a disparu…

Je ne contrôle rien. Je sens que je suis plutôt la proie des odeurs de la terre.

Voilà une métaphore de la vérité, me suis-je déjà dit. On croit avoir saisi, on croit avoir enfin perçu l’ultime, le moment de grâce, l’absolu au-delà duquel il n’y a plus rien. Mais il y a un hic.

C’est plus subtil. On ne peut retenir la vérité, elle a une vie propre…

Nous passons la première partie de notre existence à nous construire une raison et à nous faire une idée ou une image du monde et du réel dans lequel nous vivons. Nous élevons un bel échafaudage avec tout ce que nous connaissons, avec nos tendances, notre instinct. Nous n’en sommes pas peu fiers. Puis surgit lentement cet autre versant, la deuxième partie de la vie, celui de la vieillesse.

Arrive le temps de prendre le temps. L’être que nous sommes s’est gorgé de sensations et d’apprentissages. Il peut opter pour la sécurité et reproduire inlassablement les mêmes expériences et se conforter avec ce qu’il a édifié. Il peut dire qu’il en a assez, qu’il en a assez vu et entendu. Il a besoin de repos et de confort, il a besoin de quelque chose de solide jusqu’à la fin. Il a besoin de certitudes.

Existe-t-il une autre option? Je le pense.    

Elle exige de perdre la raison. Non pas d’un coup, à petite dose seulement, question de demeurer en prise avec la réalité de tous les jours et de laisser savoir que nous avons quand même les deux pieds sur terre, en temps voulu. Elle exige de l’espace, de l’air, de la liberté. Elle demande surtout de s’affranchir des millions de données qui nous ont envahis, avec notre assentiment ou non, tout au long de notre parcours ici-bas.

Cette autre option prône le détachement, l’effritement du bloc compact qui a servi à construire la première partie de notre vie. Elle prône l’abandon.

Je perçois l’âme de chaque être comme une corde tendue entre la terre et le ciel, entre le visible et l’invisible, le temps et l’éternité. Cette corde a le désir de vibrer et d’exprimer sa musique subtile, c’est sa nécessité. Prisonnière dans un bloc compact de certitude, elle n’a pas d’avenir. Elle nous dit, chaque fois qu’elle le peut, elle nous dit de toutes les manières possibles qu’elle en a assez du lourd fardeau de nos constructions mentales et de nos vérités à rabais.

C’est pourquoi elle nous entraîne sur des chemins d’odeurs afin de nous faire goûter aux parfums de vérité qui nous délogeront lentement de notre suffisance.


6 juillet 2012

Je suis d’une indécrottable innocence


Qui voudrait d’un plaidoyer sur l’innocence, c’est un peu tristounet, non? Je vais l’assumer plutôt. Discrètement.

Je veux dire que je ne vois rien. J’ai beau regarder l’existence autour de moi avec curiosité, je m’informe, parfois avec avidité, tout m’intéresse. Je grappille et picore ici et là comme un oiseau cherchant sa pitance. C’est la philosophie du moineau, comme l’aime à dire Christian Bobin. Mais je le répète, je ne vois rien, pire je ne sais rien. Je suspends mon jugement sur toutes choses, je cherche et j’explore en profondeur. Après avoir vu bien en face, après avoir marché, parlé et mangé avec, expérimenté, après un temps considérable à sentir, toucher, entendre, lire et étudier, j’ose alors me faire une pensée, une compréhension. Pas avant.

Prenez par exemple la question de la corruption. Elle prend de la place cette question, un peu partout dans le monde, y compris au Québec. À lire chroniqueurs, réseaux sociaux, nos voisins et amis et à entendre certains groupes de pression, nous sommes à l’ère du tout corrompu. D’où l’indignation, d’où les parades bruyantes, les cris et les vociférations. Nous voyons le mal partout autour de nous, ce qui contribue aux inégalités, à l’injustice et préfigure plein de catastrophes à venir.

Moi je ne vois rien, je suis fait d’innocence…

J’entendais l’autre jour un artiste-animateur claironner que ça va très, très, très mal au Québec. Je vois plutôt un endroit merveilleux où il fait bon vivre, librement, à travers l’abondance et la diversité, avec des opportunités à profusion. Je vois une démocratie modeste, fragile certes, avec ses institutions qui nous protègent adéquatement malgré parfois ses manques et ses maladresses, il faut le reconnaître. Mais, somme toute, est-ce que ça va si mal que ça? Je suis prêt à accepter l’existence de manigances, de combines et d’entourloupes pour s’attribuer une faveur, qu’elle soit en espèce ou de toute autre manière. Je peux sentir la tricherie, la malhonnêteté. Mais en est-il autrement depuis l’aube des temps? L’espèce humaine n’est-elle pas ainsi faite? Y compris, donc, soi-même en premier lieu!

Je suis surpris de la vitesse fulgurante que nous prenons pour cataloguer et juger n’importe quel sujet. Rapide sur la gâchette, tu dis! Nous tirons plus vite que notre ombre. Ce qui nous branche, c’est la recherche d’un bouc émissaire ou d’un coupable désigné afin de remplir notre cartographie des malheurs et des imperfections du monde. Ce qui nous dispense par ailleurs de jeter un regard en nous-mêmes, il fait trop noir et on ne verrait rien de toute façon, alors à quoi bon?

N’empêche. Ne serait-il pas salutaire parfois d’aller jeter un coup d’œil à notre propre esprit, question de lever le lièvre de la corruption? La chasse est toujours ouverte, il me semble.

À travers la forêt touffue de l’ignorance, je vois et entends une multitude de mots qui sautillent et gambadent en toute impunité, des mots qui font pourrir les idées. On se traite de fascistes, d’hitlérien et le tour est joué, inutile de dialoguer et d’argumenter, trop fatigant. On ne devrait jamais sous-estimer notre paresse ou notre inculture quand vient le temps d’exprimer notre opinion. Nous préférons sans doute surfer sur la rumeur ambiante et nous coller au conformisme afin de nous rassurer sur notre bonne conscience, d’être du bon bord, du côté du bien il va sans dire. En passant, ce côté du bien se trouve toujours dans ce qui devrait être, dans ce qui n’existe pas, donc qui est parfait en soi puisqu’il a pour origine notre propre idéal. Qu’il serait bon, nous disons-nous, que tous pensent comme moi, ça irait si bien!

Mais le réel est tellement insondable, incontrôlable et fou.

Autre corruption : réduire l’existence, la vie cette chose incommensurable, grandiose et mystérieuse à sa seule réalité sociale et économique. N’est-ce pas un tantinet exagéré? N’est-ce pas une variante du « tout est politique » qui a marqué l’existence du totalitarisme au 20e siècle?

Est-ce que tout est noir ou blanc?  La diversité infinie de couleurs n’est-elle pas plus attrayante et conforme au réel? Tout comme la diversité des êtres, des langues, des religions et conceptions du monde?

Je suis le parangon de l’innocence. Je ne vois rien, ne comprends rien. Je ne sais pas, je cherche. Je cherche, je ne sais pas…

S'il vous plait, n’essayez pas de me changer!    

28 juin 2012

Logique déraisonnable


« J’ai des problèmes avec la logique. Je n’ai jamais compris comment on pouvait dire une chose et faire son contraire. Jurer qu’on aime quelqu’un et le blesser, avoir un ami et l’oublier, se dire de la même famille et s’ignorer comme des étrangers, revendiquer des grands principes et ne pas les pratiquer, affirmer qu’on croit en Dieu et agir comme s’il n’existait pas, se prendre pour un héros quand on se comporte comme un salaud. »

Jean-Michel Guenassia, Le Club des incorrigibles optimistes.
   

23 juin 2012

18 juin 2012

Lune


« Papa, Saturnin dit que la lune c’est plus utile que le soleil. C’est vrai? Qu’est-ce qui te fait dire ça? demanda l’homme au gamin. La lune éclaire la nuit, le soleil n’éclaire que le jour, c’est moins dur. »

Michel Folco, Dieu et nous seuls pouvons.

16 juin 2012

Histoire de montres


Le temps fuit… et les montres se brisent. Les aiguilles ralentissent, le mécanisme s’empoussière. La pile a des ratés tels un vieux cœur malade et fatigué, et vient un temps où elle doit passer sous le bistouri comme toute bonne matière qui respecte cette mystérieuse loi de l’entropie.

Je reviens d’une visite à mon vieux père Alzheimer. Sa montre ne tient plus le temps, elle ironise sur sa mémoire, elle garde toujours la même heure. « Je vais la faire réparer, lui dis-je ».  « Non, non, elle va bien, ce n’est pas nécessaire ». Le temps s’est arrêté, a disparu, mais quelle importance pour lui. Il est entré corps et âme dans un éternel présent qu’aucune montre, si précise soit-elle, ne saurait faire dévier.

Plus tard dans la journée, je vais faire une marche rapide, pour entretenir le cœur justement, pour qu’il ne me laisse pas tomber trop vite et que son tic-tac se maintienne de façon régulière. À quelques pas d’une intersection achalandée, je croise un vieil homme aveugle. Il marche difficilement. Je lui propose de l’aider à traverser la rue. Il accepte avec joie. À la blague, je lui dis qu’il va trop vite pour moi, je suis essoufflé… Nous rions de bon cœur.  Nous continuons à marcher, il me tient le bras. La conversation s’engage sur son handicap. Il me dit qu’il lui reste un 3% de vision sur son œil gauche et que jusqu’à l’âge de 26 ans il voyait correctement. Puis tout a basculé suite à une maladie.

Autre intersection. Nous traversons la rue à la vitesse d’un escargot. Je remarque alors la montre qu’il porte. La vitre qui recouvre le cadran s’ouvre et se referme à la cadence du mouvement de son bras. Il me dit qu’elle est faite ainsi. D’un coup de poignet, la vitre se pousse pour lui permettre d’apposer ses doigts sur des petits pointillés qui lui indiquent l’heure. Il ajoute cependant qu’elle aurait besoin d’un entretien, « elle est pleine de saleté et la vitre est tout le temps ouverte ». Il rit de nouveau. Rien n’a d’importance, le temps, la vitesse qu’il se déplace, la rue, les autos, la folie du monde.

Nous nous laissons. Il me remercie chaleureusement et je pars de mon côté en pensant à son courage.

11 juin 2012

Faire le bien...


« Il était fort dévot; il croyait avoir avec le Seigneur un pacte secret, qui le dispensait de faire le bien, en échange de force prières et actes de dévotion. »

Borgès, L'Aleph. 

9 juin 2012

Courir, la nuit...


Je n’ai jamais compris le phénomène. Est-il dérisoire? Peut-être bien, mais comme il me revient souvent en mémoire et affleure mon esprit encore aujourd’hui, je m’interroge.

Enfant, je n’en avais que pour la course. Nous avions beaucoup d’espace, faut-il le préciser. Beaucoup d’espace pour beaucoup d’enfants, beaucoup de jeux et de liberté. Nous avions de l’ardeur et de l’énergie à revendre et notre environnement permettait des débordements qui se soulageaient sans être brimés constamment.

Nous avions des milles à courir sur tous les terrains, dans toutes les rues. Nous avions surtout du temps, car le temps à cette époque coulait lentement. Il coulait à travers champs en fleur et sentiers sur le cap en surplomb du grand fleuve, dans ma ville encore humaine dans ses dimensions et dans mes veines. Il coulait en abondance et je devais en profiter, pas question d’en perdre une seule goutte.

Mes jambes m’obligeaient à prendre d’assaut ce qui m’appartenait. Donc je courais d’une place à l’autre, je volais. Parfois j’étais grisé par la rapidité de mes déplacements, il me semblait battre tous les records. J’avais la shape, le physique de l’emploi.

Même le soir venu, il n’était pas question de ralentir. Je courais encore. C’est alors que je me suis aperçu, vers l’âge de sept ou huit ans pas plus, que ma course semblait plus rapide le jour tombé. Comme si, à la noirceur, la distance entre deux points rétrécissait. Je répétais souvent l’expérience, et à chaque fois même constat : aussitôt la nuit tombée, je dévalais les distances à une vitesse encore plus folle que le jour. Pourquoi cette impression?

Marcher dans le noir apporte le repos de la raison, me suis-je souvent dit. La noirceur nous illumine-t-elle de ce fait? Nous suggère-t-elle d’essayer de nous envoler et de retrouver une liberté perdue au main de cette tyrannie de la raison toute puissante? Même notre corps le saurait et nous ouvrirait le chemin. Est-ce le message que ce jeune corps d’enfant voulait me laisser savoir?

Il serait alors bon de délaisser un peu le confort de notre raison et de magnifier le désir de liberté en augmentant la vitesse de notre envol.

La noirceur porte conseil, assurément.