23 juillet 2012

Le chemin le plus beau et... le GPS


J’hésite encore à me munir d’un GPS. Il y a les cartes, il y a le pif. Et puis j’ai encore et toujours cette manie de vouloir prendre un chemin à l’écart du plus connu et emprunté. Juste pour voir, juste pour explorer. Un attrait, une beauté seraient peut-être perdus à tout jamais. Pas nécessaire d’aller bien loin. À pied, dans notre ville, à vélo, en campagne, dans un coin perdu du pays. Autant de découvertes et d’inattendu qui brillent dans l’espoir d’être reconnus.

Ce matin, je tombe sur ce texte de Foglia dans La Presse. Voici ce qu’il en dit. Croustillant…

« Parlant de cyclos, l'autre samedi j'en croise un petit groupe à l'arrêt, à la croisée de plusieurs chemins. J'arrête. Vous êtes perdus?

On ne peut pas se perdre avec ça, me répond un des gars en montrant un GPS fixé à son avant-bras. Ils allaient à Philipsburg. J'y allais aussi. On a roulé un peu ensemble, et puis ils ont tourné à gauche, moi je suis allé tout droit.

Hé hé c'est par là, m'a crié le gars en vérifiant sur son GPS.

Il avait raison. Enfin, son GPS avait raison. C'est incroyable ces trucs-là. Ça sait tout. Quel chemin est le plus direct, quel chemin est le plus plat, quel chemin est en gravelle, ma foi je pense que le GPS sait même s'il y a des bananes au dépanneur du village. Il y a juste un truc que le GPS ne sait pas et ne saura jamais: quel chemin est le plus beau. »

19 juillet 2012

Le vent se lève...


Le vent se lève!… Il faut tenter de vivre!
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs!

Paul Valéry

18 juillet 2012

Les mots (9)


Oreiller :
Nous reposons sur l’oreiller à l’aube de toutes les vérités. Niche à mystère, des mondes sans fin s’y engouffrent. Cet oreiller de plumes transforme en oiseau l’être onirique, un autre recueille les plus touchantes des émotions. Un dialogue avec notre oreiller vaut mille monologues avec un psy… 

Rue :
Dans la rue, la vie commence. Le carré de sable, c’est pour s’amuser… La rue conduit vers ailleurs, l’ailleurs au creux de soi, et en soi nous parcourons les ruelles de l’âme à l’affût des désirs cachés et des ambitions inavouées. Toutes les rues du monde cartographient des territoires à conquérir.

Merle :
Son chant est louange au printemps : chante, merle, chante! À l’aube, lorsque tout est silence, il annonce la lumière. Au crépuscule, il glorifie le calme du repos. Nous sommes des merles, le savons-nous?

Guitare :
J’avais passé un accord avec elle. Elle chanterait mes joies, mes peines, collée contre mon corps, à portée de doigts. Sur chacune de ses cordes glissèrent des milliers de mots imprononçables, sur chacune de ses cordes jaillirent la délivrance, la vibration intime du non-dit.

Nez :
Seul au milieu du visage, tu renifles le temps, la chair et les parfums du monde. Tu es seul, mais tu as du pif. Tu vois l’invisible, ce n’est pas rien. Tu es mon préféré, tu es la partie émergée de la grande profondeur intuitive de l’être. Je te veux subtil et fin.

Tomate :
Il ne faut pas lancer la tomate, elle est « pomme d’amour »! Plutôt faut-il rougir en sa compagnie en la tâtant, en la humant puis la croquer et savourer sa chaire délicieuse. Une tomate par jour nous éloigne de la bête déprime.

Étoile :
Il y aurait une étoile dans le ciel pour chaque personne ici-bas, dit-on. Si elle attend la nuit pour se révéler, il faut se garder de l’oublier. Jamais elle ne disparaîtra. Elle se laisse désirer pour mieux nous guider lorsque notre lumière personnelle termine de nous éblouir.   

16 juillet 2012

Cailloux blancs, chocs de l’existence…


Vous vous souvenez de ces petits cailloux tout blancs que nous prenions pour jouer durant notre enfance? Nous ramassions et conservions les plus beaux spécimens afin de les utiliser pour une expérience qui nous fascinait chaque fois. Deux cailloux suffisaient. Nous trouvions un endroit sombre et ensuite notre bonheur était de produire des étincelles en faisant s’entrechoquer les deux pierres blanches et lisses en question.

Nous avions le pouvoir du feu. Le pouvoir de créer une lueur avec presque rien, de faire de la lumière.

Est-il possible d’y voir un rapprochement avec notre vie et la relation que nous entretenons avec les autres que nous côtoyons dans notre cheminement? Même chose avec nos idées?

Je vois le contact avec le dissemblable, le fait de se heurter comme un entraînement à la réflexion ou une remise en question de notre assurance, parfois même de notre suffisance. Nous pensons sans doute qu’il nous faut éviter le plus possible les différends, l’opposition ou les chocs causés par le manque d’harmonie. Je prétends qu’ils sont nécessaires, car c’est souvent de cette expérience de confrontation que naît une compréhension nouvelle sur notre situation et celle du monde qui nous entoure. L’essentiel demeurant d’apprendre, de comprendre et d’aimer.

Cet essentiel, c’est aussi l’étincelle. Et il faut être deux pierres pour faire jaillir une lumière…
  
J’ai mis bien du temps à reconnaître ce fait. La lassitude, un certain désespoir et même l’envie de fuir m’a déjà conduit à rejeter tout affrontement préjudiciable à mon état. Une hypersensibilité me retenait aussi d’argumenter outre mesure. Je me cherchais un refuge, évitais tout débordement. Je voulais la paix.

Avant d’en arriver là, j’avais cependant abusé de mes forces. Se frotter à l’autre demeure un art, un art qui demande discernement et respect. Je m’étais brûlé les fesses. Abuser des chocs et trop d’étincelles peuvent nous consumer. À tout le moins faut-il comprendre la leçon.

C’est encore une fois en écoutant de la musique, bien calé dans un fauteuil, abasourdi et un peu sonné par les événements, que j’ai vu la direction à prendre. Je l’ai écrit dans mon journal :

« Une musique splendide m’a touché droit au cœur, ce soir. Elle m’a touché comme les yeux amoureux d’une femme. J’ai échappé à l’état d’apesanteur puis, l’âme délivrée, j’ai imaginé que cette musique pourrait servir à embellir la mort, ma mort, au moment de mes premiers pas dans l’au-delà. Je me suis ensuite retrouvé à quelques mètres du sol et mon regard a embrassé l’assistance venue à mon départ dans une cathédrale construite au cœur de la forêt.

J’étais tout sourire. J’étais comme un oiseau fou de liberté qui dessine des arabesques dans l’air, grisé par la joie. Je savais tous ces gens dans un autre état que le mien. Il ne pouvait me voir, moi si. Et mes yeux se penchèrent sur leurs têtes, celles que j’avais connues et qui avaient jalonné le parcours de mon existence. Ils étaient tous là. Pas seulement mes amis… Tous.

Je les remerciai du fond du cœur de m’avoir assisté dans cette mystérieuse aventure vécue ici-bas. Surtout ceux et celles qui m’ont tendu des pièges si brillants qui ne font qu’augmenter l’attrait de la liberté. Surtout ceux et celles qui, avec régularité, m’ont arraché de la torpeur en m’attirant vers de si nombreuses et vraisemblables illusions.

Comment ne pas les remercier en effet? Ils furent les nuits noires qui annoncent la brillance du jour. Ils furent le bruit des rumeurs et du désordre se dispersant à travers la brûlure du silence. Ils furent l’hiver de toutes mes douleurs qui fondent à l’apogée de l’été.

Au retour de ce voyage, j’ai lu le texte qui a inspiré l’auteur de cette musique, Johann Fischer. Il me dit ceci :

« À présent je souhaite maintes bonnes nuits,
À toi, monde, et à ton existence,
Car mon Seigneur m’a rappelé,
Et je suis à présent guéri.
Salut à toi, ciel étoilé,
Je quitte les désordres de ce monde!
Sois saluée, route de la vie,
Sois abandonné, ciel fallacieux!

Je te salue donc route de la Vie sans laquelle aucune destination n’est possible! »

9 juillet 2012

Le noeud du mystère


De quelle manière le visible est-il relié à l’invisible, le sacré au profane, le corps à l’âme? Par mille fils emmêlés les uns aux autres et réunis en un nœud. Couper le nœud entérine le drame de l’Occident. (…) Le nœud exprime le mystère du monde créé. Rien n’est linéaire, ni causal, ni prévisible. Le nœud nous dit : prends soin du monde et de tout ce que tu rencontres. L’inattention te coûterait cher, te ferait rater les plus grands rendez-vous. Tu ne sais jamais à quoi le fil que tu tiens est relié de l’autre côté. À l’autre bout.

Christiane Singer. 

8 juillet 2012

Les parfums de la vérité


Il y a des odeurs qui ont le don de me faire chavirer. Des senteurs de la forêt, de petites fragrances délicates qui grimpent le long du corps et se frayent un chemin jusqu’au frétillement des narines. Je pense, entre autres, au parfum qui émane du tapis douillet d’épines brunâtres éparpillées sous un bouquet de pins. Cette odeur suave si singulière, elle vient me prendre une parcelle de raison. Elle me monte à la tête le temps de quelques soupirs puis s’envole, disparaît. Je voudrais bien la retenir, elle me glisse plutôt entre les doigts du nez, si je peux dire. Je reviens sur mes pas, comme une fois dans une forêt humide près d’un cours d’eau; je veux la retrouver avec empressement, mais elle a disparu…

Je ne contrôle rien. Je sens que je suis plutôt la proie des odeurs de la terre.

Voilà une métaphore de la vérité, me suis-je déjà dit. On croit avoir saisi, on croit avoir enfin perçu l’ultime, le moment de grâce, l’absolu au-delà duquel il n’y a plus rien. Mais il y a un hic.

C’est plus subtil. On ne peut retenir la vérité, elle a une vie propre…

Nous passons la première partie de notre existence à nous construire une raison et à nous faire une idée ou une image du monde et du réel dans lequel nous vivons. Nous élevons un bel échafaudage avec tout ce que nous connaissons, avec nos tendances, notre instinct. Nous n’en sommes pas peu fiers. Puis surgit lentement cet autre versant, la deuxième partie de la vie, celui de la vieillesse.

Arrive le temps de prendre le temps. L’être que nous sommes s’est gorgé de sensations et d’apprentissages. Il peut opter pour la sécurité et reproduire inlassablement les mêmes expériences et se conforter avec ce qu’il a édifié. Il peut dire qu’il en a assez, qu’il en a assez vu et entendu. Il a besoin de repos et de confort, il a besoin de quelque chose de solide jusqu’à la fin. Il a besoin de certitudes.

Existe-t-il une autre option? Je le pense.    

Elle exige de perdre la raison. Non pas d’un coup, à petite dose seulement, question de demeurer en prise avec la réalité de tous les jours et de laisser savoir que nous avons quand même les deux pieds sur terre, en temps voulu. Elle exige de l’espace, de l’air, de la liberté. Elle demande surtout de s’affranchir des millions de données qui nous ont envahis, avec notre assentiment ou non, tout au long de notre parcours ici-bas.

Cette autre option prône le détachement, l’effritement du bloc compact qui a servi à construire la première partie de notre vie. Elle prône l’abandon.

Je perçois l’âme de chaque être comme une corde tendue entre la terre et le ciel, entre le visible et l’invisible, le temps et l’éternité. Cette corde a le désir de vibrer et d’exprimer sa musique subtile, c’est sa nécessité. Prisonnière dans un bloc compact de certitude, elle n’a pas d’avenir. Elle nous dit, chaque fois qu’elle le peut, elle nous dit de toutes les manières possibles qu’elle en a assez du lourd fardeau de nos constructions mentales et de nos vérités à rabais.

C’est pourquoi elle nous entraîne sur des chemins d’odeurs afin de nous faire goûter aux parfums de vérité qui nous délogeront lentement de notre suffisance.


6 juillet 2012

Je suis d’une indécrottable innocence


Qui voudrait d’un plaidoyer sur l’innocence, c’est un peu tristounet, non? Je vais l’assumer plutôt. Discrètement.

Je veux dire que je ne vois rien. J’ai beau regarder l’existence autour de moi avec curiosité, je m’informe, parfois avec avidité, tout m’intéresse. Je grappille et picore ici et là comme un oiseau cherchant sa pitance. C’est la philosophie du moineau, comme l’aime à dire Christian Bobin. Mais je le répète, je ne vois rien, pire je ne sais rien. Je suspends mon jugement sur toutes choses, je cherche et j’explore en profondeur. Après avoir vu bien en face, après avoir marché, parlé et mangé avec, expérimenté, après un temps considérable à sentir, toucher, entendre, lire et étudier, j’ose alors me faire une pensée, une compréhension. Pas avant.

Prenez par exemple la question de la corruption. Elle prend de la place cette question, un peu partout dans le monde, y compris au Québec. À lire chroniqueurs, réseaux sociaux, nos voisins et amis et à entendre certains groupes de pression, nous sommes à l’ère du tout corrompu. D’où l’indignation, d’où les parades bruyantes, les cris et les vociférations. Nous voyons le mal partout autour de nous, ce qui contribue aux inégalités, à l’injustice et préfigure plein de catastrophes à venir.

Moi je ne vois rien, je suis fait d’innocence…

J’entendais l’autre jour un artiste-animateur claironner que ça va très, très, très mal au Québec. Je vois plutôt un endroit merveilleux où il fait bon vivre, librement, à travers l’abondance et la diversité, avec des opportunités à profusion. Je vois une démocratie modeste, fragile certes, avec ses institutions qui nous protègent adéquatement malgré parfois ses manques et ses maladresses, il faut le reconnaître. Mais, somme toute, est-ce que ça va si mal que ça? Je suis prêt à accepter l’existence de manigances, de combines et d’entourloupes pour s’attribuer une faveur, qu’elle soit en espèce ou de toute autre manière. Je peux sentir la tricherie, la malhonnêteté. Mais en est-il autrement depuis l’aube des temps? L’espèce humaine n’est-elle pas ainsi faite? Y compris, donc, soi-même en premier lieu!

Je suis surpris de la vitesse fulgurante que nous prenons pour cataloguer et juger n’importe quel sujet. Rapide sur la gâchette, tu dis! Nous tirons plus vite que notre ombre. Ce qui nous branche, c’est la recherche d’un bouc émissaire ou d’un coupable désigné afin de remplir notre cartographie des malheurs et des imperfections du monde. Ce qui nous dispense par ailleurs de jeter un regard en nous-mêmes, il fait trop noir et on ne verrait rien de toute façon, alors à quoi bon?

N’empêche. Ne serait-il pas salutaire parfois d’aller jeter un coup d’œil à notre propre esprit, question de lever le lièvre de la corruption? La chasse est toujours ouverte, il me semble.

À travers la forêt touffue de l’ignorance, je vois et entends une multitude de mots qui sautillent et gambadent en toute impunité, des mots qui font pourrir les idées. On se traite de fascistes, d’hitlérien et le tour est joué, inutile de dialoguer et d’argumenter, trop fatigant. On ne devrait jamais sous-estimer notre paresse ou notre inculture quand vient le temps d’exprimer notre opinion. Nous préférons sans doute surfer sur la rumeur ambiante et nous coller au conformisme afin de nous rassurer sur notre bonne conscience, d’être du bon bord, du côté du bien il va sans dire. En passant, ce côté du bien se trouve toujours dans ce qui devrait être, dans ce qui n’existe pas, donc qui est parfait en soi puisqu’il a pour origine notre propre idéal. Qu’il serait bon, nous disons-nous, que tous pensent comme moi, ça irait si bien!

Mais le réel est tellement insondable, incontrôlable et fou.

Autre corruption : réduire l’existence, la vie cette chose incommensurable, grandiose et mystérieuse à sa seule réalité sociale et économique. N’est-ce pas un tantinet exagéré? N’est-ce pas une variante du « tout est politique » qui a marqué l’existence du totalitarisme au 20e siècle?

Est-ce que tout est noir ou blanc?  La diversité infinie de couleurs n’est-elle pas plus attrayante et conforme au réel? Tout comme la diversité des êtres, des langues, des religions et conceptions du monde?

Je suis le parangon de l’innocence. Je ne vois rien, ne comprends rien. Je ne sais pas, je cherche. Je cherche, je ne sais pas…

S'il vous plait, n’essayez pas de me changer!    

28 juin 2012

Logique déraisonnable


« J’ai des problèmes avec la logique. Je n’ai jamais compris comment on pouvait dire une chose et faire son contraire. Jurer qu’on aime quelqu’un et le blesser, avoir un ami et l’oublier, se dire de la même famille et s’ignorer comme des étrangers, revendiquer des grands principes et ne pas les pratiquer, affirmer qu’on croit en Dieu et agir comme s’il n’existait pas, se prendre pour un héros quand on se comporte comme un salaud. »

Jean-Michel Guenassia, Le Club des incorrigibles optimistes.
   

23 juin 2012

18 juin 2012

Lune


« Papa, Saturnin dit que la lune c’est plus utile que le soleil. C’est vrai? Qu’est-ce qui te fait dire ça? demanda l’homme au gamin. La lune éclaire la nuit, le soleil n’éclaire que le jour, c’est moins dur. »

Michel Folco, Dieu et nous seuls pouvons.

16 juin 2012

Histoire de montres


Le temps fuit… et les montres se brisent. Les aiguilles ralentissent, le mécanisme s’empoussière. La pile a des ratés tels un vieux cœur malade et fatigué, et vient un temps où elle doit passer sous le bistouri comme toute bonne matière qui respecte cette mystérieuse loi de l’entropie.

Je reviens d’une visite à mon vieux père Alzheimer. Sa montre ne tient plus le temps, elle ironise sur sa mémoire, elle garde toujours la même heure. « Je vais la faire réparer, lui dis-je ».  « Non, non, elle va bien, ce n’est pas nécessaire ». Le temps s’est arrêté, a disparu, mais quelle importance pour lui. Il est entré corps et âme dans un éternel présent qu’aucune montre, si précise soit-elle, ne saurait faire dévier.

Plus tard dans la journée, je vais faire une marche rapide, pour entretenir le cœur justement, pour qu’il ne me laisse pas tomber trop vite et que son tic-tac se maintienne de façon régulière. À quelques pas d’une intersection achalandée, je croise un vieil homme aveugle. Il marche difficilement. Je lui propose de l’aider à traverser la rue. Il accepte avec joie. À la blague, je lui dis qu’il va trop vite pour moi, je suis essoufflé… Nous rions de bon cœur.  Nous continuons à marcher, il me tient le bras. La conversation s’engage sur son handicap. Il me dit qu’il lui reste un 3% de vision sur son œil gauche et que jusqu’à l’âge de 26 ans il voyait correctement. Puis tout a basculé suite à une maladie.

Autre intersection. Nous traversons la rue à la vitesse d’un escargot. Je remarque alors la montre qu’il porte. La vitre qui recouvre le cadran s’ouvre et se referme à la cadence du mouvement de son bras. Il me dit qu’elle est faite ainsi. D’un coup de poignet, la vitre se pousse pour lui permettre d’apposer ses doigts sur des petits pointillés qui lui indiquent l’heure. Il ajoute cependant qu’elle aurait besoin d’un entretien, « elle est pleine de saleté et la vitre est tout le temps ouverte ». Il rit de nouveau. Rien n’a d’importance, le temps, la vitesse qu’il se déplace, la rue, les autos, la folie du monde.

Nous nous laissons. Il me remercie chaleureusement et je pars de mon côté en pensant à son courage.

11 juin 2012

Faire le bien...


« Il était fort dévot; il croyait avoir avec le Seigneur un pacte secret, qui le dispensait de faire le bien, en échange de force prières et actes de dévotion. »

Borgès, L'Aleph. 

9 juin 2012

Courir, la nuit...


Je n’ai jamais compris le phénomène. Est-il dérisoire? Peut-être bien, mais comme il me revient souvent en mémoire et affleure mon esprit encore aujourd’hui, je m’interroge.

Enfant, je n’en avais que pour la course. Nous avions beaucoup d’espace, faut-il le préciser. Beaucoup d’espace pour beaucoup d’enfants, beaucoup de jeux et de liberté. Nous avions de l’ardeur et de l’énergie à revendre et notre environnement permettait des débordements qui se soulageaient sans être brimés constamment.

Nous avions des milles à courir sur tous les terrains, dans toutes les rues. Nous avions surtout du temps, car le temps à cette époque coulait lentement. Il coulait à travers champs en fleur et sentiers sur le cap en surplomb du grand fleuve, dans ma ville encore humaine dans ses dimensions et dans mes veines. Il coulait en abondance et je devais en profiter, pas question d’en perdre une seule goutte.

Mes jambes m’obligeaient à prendre d’assaut ce qui m’appartenait. Donc je courais d’une place à l’autre, je volais. Parfois j’étais grisé par la rapidité de mes déplacements, il me semblait battre tous les records. J’avais la shape, le physique de l’emploi.

Même le soir venu, il n’était pas question de ralentir. Je courais encore. C’est alors que je me suis aperçu, vers l’âge de sept ou huit ans pas plus, que ma course semblait plus rapide le jour tombé. Comme si, à la noirceur, la distance entre deux points rétrécissait. Je répétais souvent l’expérience, et à chaque fois même constat : aussitôt la nuit tombée, je dévalais les distances à une vitesse encore plus folle que le jour. Pourquoi cette impression?

Marcher dans le noir apporte le repos de la raison, me suis-je souvent dit. La noirceur nous illumine-t-elle de ce fait? Nous suggère-t-elle d’essayer de nous envoler et de retrouver une liberté perdue au main de cette tyrannie de la raison toute puissante? Même notre corps le saurait et nous ouvrirait le chemin. Est-ce le message que ce jeune corps d’enfant voulait me laisser savoir?

Il serait alors bon de délaisser un peu le confort de notre raison et de magnifier le désir de liberté en augmentant la vitesse de notre envol.

La noirceur porte conseil, assurément.


4 juin 2012

Le diable est dans les détails


J’étais assis confortablement dans la salle d’attente, au garage. Pour une réparation mineure de mon auto. Une heure trente environ, à patienter. Avec le temps, les choses se brisent, la matière se dégrade ou s’abime. C’est une loi de la nature, aussi bien se faire une idée…

Donc, j’attendais. Mais avec une lecture sous la main : C.G. Jung, l’Âme et la Vie. Rien que du solide, une pensée à méditer la vie durant, si le cœur vous en dit. Moi, il m’en dit. Et je me trouvais quelque part entre la lune et Jupiter à soupeser un paragraphe, quand une présence me tira subitement du lit douillet de la contemplation. Je fis une pirouette suivie d’un salto arrière avec coefficient de difficulté à 9,2, et je me retrouvai à nouveau dans mon corps, sain et sauf.

La présence, une dame dans la cinquantaine avec un joli sourire à l’avenant, s’assit sur la chaise à côté de moi. Elle entreprit la conversation en soulignant son étonnement de me voir avec un livre dont le titre possède le mot "Âme". Moi aussi je m’intéresse à l’âme, me dit-elle. Me vint furtivement l’idée de lui demander de préciser ce qu’elle entendait par ce mot, mais je m’abstins. Trop ceci, trop cela… Puis elle me sortit l’artillerie lourde : la bible, La tour de garde. J’avais à côté de moi un « témoin de la vérité, une amie de Jéhovah ». Elle parla, j’écoutai. À un moment donné, je lui dis sincèrement que je trouvais belle sa ferveur, que j’admirais son enthousiasme, son envie d’absolu. Elle me remercia. Toutefois, je lui fis part aussi que, bien franchement, je ne pouvais pas souscrire à son interprétation des choses, telle que voir le mal partout, voir ce diable fou en action dans le désordre de la vie et ses institutions, voir la corruption à l’œuvre dans chaque geste et décision prises autour de nous. Je lui dis ça pour la soulager quelque peu en pensant qu’il ne devait pas être drôle de porter en soi à chaque heure du jour un message d’apocalypse et d’Armageddon à venir. Ne faites-vous pas un peu de boudin et de projection, osai-je alors lui susurrer à l’oreille? Là elle se raidit et je sus que c’en était terminé. À vrai dire, j’avais fait exprès. Je ne voulais pas me faire contaminer davantage.

Ce discours si prévisible et cousu de fil blanc sur l’horreur du monde et ce besoin de perfection me bouleverse à chaque fois. Je vois des gens inquiets et désorientés à la recherche d’une lumière dehors, là quelque part, incarnée dans une personne, une religion, une idéologie, qui viendrait prendre en charge la vie entière et qui donnerait enfin un sens à ce foutu bordel inexplicable. Toujours la même affliction sur l’imperfection du monde, toujours cette attente après quelque chose de grandiose et d’immuable, un paradis définitif. Puis nous finissons par désespérer, car l’ignominie semble se perpétuer à jamais.

Quand même étonnant de constater que jamais nous ne pensons à chercher une solution en nous-mêmes. Autrement dit, comment prétendre changer quoique ce soit pour le mieux à l’extérieur alors qu’en soi il n’y a que peur, agressivité, envie d’en découdre avec l’autre, ressentiment et j’en passe? Peut-être serait-il temps de commencer à réparer ce monde fissuré de partout qui existe bel et bien en nous. Et retrouver une sorte de paix ou à tout le moins d’accalmie. Non, non et non, qu’on nous dit, nous sommes victimes, et puis à quoi bon!       

Est-il si inconcevable d’aimer le devenir, le changement et l’imperfection des choses? « Nous sommes en permanence nécessaires à la création quotidienne du monde. Nous ne sommes jamais les gardiens d’un accompli, mais toujours les cocréateurs d’un devenir », nous rappelle Christiane Singer.

Ce n’est pas juste un détail. Il y a de l’ouvrage qui nous attend…

« Et soudain la voix à mon oreille : Et qu’attends-tu pour devenir celui que tu attends? » C. Singer


3 juin 2012

Christiane Singer


Quelques citations du magnifique ouvrage de l’auteur Christiane Singer : « Où cours-tu? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi? »


* L’écho du logion 77 de saint-Thomas : « Je suis partout. Quand tu vas pour couper du bois, je suis dans le bois. Quand tu soulèves la pierre, je suis la pierre… » Non pas : je suis le bois, je suis la pierre, mais chaque fois que tu es là, vraiment là, absorbé dans la rencontre du monde crée, alors je suis là! Là où tu es, dans la présence aigüe, je suis aussi. Être là! Le secret. Il n’y a rien d’autre. Il n’est pas d’autre chemin pour sortir des léthargies nauséabondes, des demi-sommeils, des commentaires sans fin, que de naître enfin à ce qui est.

* Dans tous les lieux habités par la souffrance se trouvent aussi les gués, les seuils de passage, les intenses nœuds de mystère. Ces zones tant redoutées recèlent pourtant le secret de notre être au monde, ou comme l’exprime la pensée mythologique : là où se tiennent tapis les dragons sont dissimulés les trésors.
Or notre société contemporaine n’a qu’un but : éradiquer à tout prix de nos existences ces zones incontrôlables—zones de brouillards, de gestation, zones d’ombre—et d’instaurer partout où elle peut le contrôle et la surveillance.
En refusant la nuit, comme le déplorait le poète Novalis, notre imaginaire collectif livre une guerre à mort contre le réel et provoque la montée de tout ce qu’il voulait éviter : la peur, le désespoir, la violence déchaînée, la recrudescence de l’irrationnel.

* La vie ne se révèle qu’à ceux dont les sens sont vigilants et qui avancent, félins tendus, vers le moindre signal.

* « Tu ne sais pas à quel point tu ne sais pas ce que tu ne sais pas » (Rabbi Nahwan)

* La vie n’a pas de sens, ni sens interdit, ni sens obligatoire. Et si elle n’a pas de sens, c’est qu’elle va dans tous les sens et déborde de sens, inonde tout. Elle fait mal aussi longtemps qu’on veut lui imposer un sens, la tordre dans une direction ou dans une autre. Si elle n’a pas de sens, c’est qu’elle est le sens.

* Le monde menace de tomber à en agonie si nous ne réveillons pas en nous cette faculté de louange. C’est l’intensité qui manque le plus à l’homme d’aujourd’hui. Où est en nous le désir, l’ardeur? Où est cet amour qui tient éveillé? Ce n’est pas l’ascèse, disait Hrabia, qui fait que nous traversons la nuit sans dormir, c’est l’amour qui tient éveillés. Tous ces êtres autour de nous qui se plaignent d’un manque d’énergie oublient la ferveur.

* Le miracle de l’amour, c’est d’être debout dans la nuit, plein de silence dans le fracas de l’insignifiance, plein de louanges au milieu de la haine.

30 mai 2012

Attaque d’une étoile indolente


Vous êtes transporté, la nuit, dans une clairière en pleine forêt. Au milieu de la clairière, un étang. Vous êtes troublé, le silence vous accable. Vous êtes habitué aux bruits, vous absorbez sans ménagement les rumeurs qui circulent; la clameur et l’agitation vous font sentir membre d’une grande famille, et ce sentiment d’appartenance vous comble, car vous redoutez la solitude plus que toute autre chose.

Maintenant vous êtes seul avec vous-même. Vous vous assoyez par terre près de l’étang et vous regardez cette eau sombre et étale. Rien ne bouge, le temps semble arrêté.

Vous vous sentez prisonnier de cette langueur, de ce calme, de ce repos inattendus. Vous êtes prêt à tout, au moindre mouvement, à la moindre apparition pour briser votre torpeur et vous accrocher. Vous êtes en état de manque, la privation vous fait mal et tue votre moral.

Le silence, le vide…

Vous remarquez alors une brillance à la surface de l’étang. Un minuscule point lumineux qui semble prendre de l’ampleur. Une étoile. Vous levez les yeux au ciel et, sans surprise, elle se révèle, plus lumineuse, plus grosse que toutes les autres.

Pourquoi?

Qu’arrive-t-il à votre raison? Cette étoile pointe son regard vers vous, vous en êtes certain. Est-ce elle qui vous questionne ou vous-même qui l’interrogez? Pourquoi, que me veux-tu? Elle vous agresse…

Puis elle vous dit :

— Moi je ne veux rien. N’est-ce pas toi qui veux tout?

— Non, au contraire.

— Que veux-tu me faire croire?

— Je n’ai rien à foutre de m’arrêter, d’être dans le silence et de perdre mon temps à rester assis à côté d’un étang à attendre. Attendre quoi, au fait? Mon temps est précieux. Pourquoi suis-je ici? Et ma liberté?

— Allons, calme-toi un peu… Je t’ai choisi pour que tu t’arrêtes quelques secondes, que tu cesses ton agitation et ta frénésie. Je t’ai choisi pour t’aider à retrouver un rythme. Je ne suis pas là pour te brimer.

— Facile à dire…

— Tout ce que j’ai à t’offrir c’est un court moment pour réfléchir et contempler ta vie. C’est si peu que j’en suis désolée. Pourtant, c’est sans doute le plus beau cadeau que je peux faire à un humain comme toi. Tu as l’énergie pour agir, pour bouger et t’activer en oubliant le vide qui te tenaille. Mais serait-ce t’insulter que te faire prendre conscience que tu possèdes aussi la faculté de créer en arrêtant le cours normal et attendu des choses? Paradoxal n’est-ce pas? Tu te crois libre, mais l’es-tu vraiment si tu ne fais que réagir à ce qu’on te dit ou ce qu’on t’entraîne à faire?

— Foutaise! Je sais ce que je fais. Je veux profiter de chaque occasion et il n’y a rien qui m’arrêtera, surtout pas une banale étoile.

— J’ai peu d’éclat, je sais. Je n’apparais que dans la noirceur. Je suis celle qui existe sans nuire. Je suis rien et c’est ce que je veux te faire entendre. Mais toi tu es gagné par la hâte, la colère et l’impatience, tu es une lourde mécanique qui fonce dans la vie les yeux bandés. Tu te crois libre, mais tu n’es qu’une éponge qui absorbe les rumeurs et les courants à la mode. Tu ne fais qu’imiter ce qui te ressemble et tu te perçois comme un être unique. Je veux juste que tu te souviennes de ce moment passé avec moi. Il pourrait te sauver…

— Je suis assez grand pour m’occuper de ma propre vie.

— Sans doute. Mais tu es aussi assez petit pour la gâcher complètement. Tu es sur le fil du rasoir. N’oublie pas, c’est toujours à partir du silence que tu refais tes choix et que tu crées du nouveau. Un véritable sens…

25 mai 2012

Dialogue avec plus grand que soi


— Qu’es-tu?

— Je suis la pointe extrême de ton humanité. Je suis ta douleur et ton affliction, ton bonheur à partager et ton enthousiasme. Je suis ce que tu ignores, car pour me percevoir et me connaître tu dois m’oublier et t’oublier. Je suis la chaleur qui te nourrit et le froid de tes inquiétudes aussi. Je suis ton abandon, ta force et ta faiblesse, ton courage et même ton désespoir de vivre.

— Je suis donc toi?

— Tu es donc moi?!?!?

— Mais en suis-je digne?

— Tu vis pour retrouver une dignité que tu n’as jamais perdue…

24 mai 2012

Tous les possibles...


« Les physiciens nous disent que tous les possibles seraient déjà contenus entre nous. Ils sommeilleraient sur des cordes entortillées sur de multiples dimensions en attendant la musique de notre temps et notre conscience pour se déployer. Qu'est-ce qui se dépliera dans l'espace de notre rencontre ? Quelles idées danseront dans cette riche conversation que j'espère vivre avec vous ? »

Jean-François Vézina dans Inrees


16 mai 2012

Pierre angulaire


Je ne tiens pas toujours la forme. Quand il y a douleur, il y a douleur, mais la plus part du temps je ne considère pas cela comme une maladie. J’y vois plutôt une souffrance inhérente à la condition d’être humain, au fait de vivre, et de vivre avec intensité. Pousser trop fort fait parfois craquer la machinerie, alors je ralentis. Même chose pour le flot de pensées lorsqu’il y a bourrasques, je me fais alors une cure de silence, contemple et l’équilibre revient tout doucement.

Il n’y a pas de médicaments efficaces contre la douleur du vivre…

Sauf que des alertes nous mettent parfois au défi de trouver des solutions rapides, en cas d’accidents, de crises et de douleurs insistantes, par exemple. Durant ces moments, il se produit une brèche dans le cours normal des choses. Nous devenons vulnérables, humbles. Tout peut arriver, car le contrôle des événements nous échappe. Il est temps alors d’ouvrir grand les yeux et d’admirer la scène qui se déroule devant nous.

Il y a une douzaine d’années, je suis tombé sur un court texte de Montaigne dans ses Essais. Il mentionne ceci : « Il est facile de voir que ce qui aiguise en nous la douleur et la volupté, c’est la pointe de notre esprit… Tout ainsi que l’ennemi se rend plus aigre à votre fuite, aussi s’enorgueillit la douleur à nous voir tomber sous elle. Il se faut opposer et bander contre… La douleur ne tient qu’autant de place en nous que nous lui en faisons… » Je l’ai noté dans un cahier, lu et relu puis partagé avec ma conjointe. La douleur et la pointe de notre esprit… Fascinant.

Une semaine plus tard, au bureau, une douleur inattendue me vrilla le côté droit de l’abdomen. Je tombe sur ma chaise, la sueur au front, légèrement paniqué. Je quitte ensuite mon travail et aboutis à l’urgence. À l’hôpital, dans l’attente du médecin, la douleur fut atroce, inutile de le nier. Je songeai à la phrase de Montaigne puis pouffai de rire. Cette douleur était si intense, donc invraisemblable à mon esprit, qu’il m’était impossible d’y croire. Déjà je pensais bien que c’était une pierre au rein qui me taraudait, une tendance éprouvée dans ma famille. J’avais l’impression de flotter au-dessus de mon corps. Il y avait quelque chose de si irréel dans ma situation que je me demandai si je ne perdais pas la raison ou bien si je vivais une pièce de théâtre spécialement montée pour moi dans un but bien précis. Le médecin se présenta, je lui avouai mon diagnostic personnel, il l’approuva puis on m’appliqua la médication appropriée. La douleur se volatilisa quelques minutes plus tard. Grand soupir de soulagement. Mais je devais continuer ma résidence surveillée afin de passer des radiographies pour statuer sur mon cas. On me trouva un lit et l’attente commença.

La salle d’urgence était encombrée, l’effervescence régnait. La douleur étant disparue, je me sentais très bien et pouvais observer le va-et-vient du personnel en place ainsi que les nouveaux patients qui arrivaient dans leur civière, souvent en état de choc. Au milieu de l’après-midi, une infirmière, dépitée, me dit tristement que je n’avais pas choisi la bonne journée pour me présenter à l’urgence.

- Et pourquoi donc?

- Eh bien, nous sommes le 1er du mois…

- ???

-  C’est le jour de paie pour une partie de la population qui dépend entièrement du gouvernement. Quand arrive l’après-midi, on voit surgir un bon nombre d’individus à l’urgence. Ils sont très éméchés, en état de choc ou drogués à mort. Ils nolisent toute l’attention du personnel.

Je lui ai dit de ne pas s’en faire pour moi, que j’allais bien. Assis en tailleur sur mon lit, sans exigence ni demande, j’observai en silence les autres patients, la plupart plus âgé que moi, mal en point, en attente eux aussi. En face de moi, un vieil homme, cancéreux, se lamentait discrètement. Son fils à côté de lui essayait de minimiser l’affaire, de le consoler. Il y avait aussi tous les autres, des personnes seules, des personnes habituées à leur souffrance et résignées qui reposaient tranquilles dans leur lit. La misère et la solitude de l’existence…

Vers 18h00, ma douce revint me voir avec mon fiston âgé de huit ans. Je revois la scène : elle a un bouquet de fleurs à la main, mon fils tient une feuille de papier. Ce dernier me donne son dessein qu’il a griffonné juste pour moi. Ma conjointe, quant à elle, bifurque juste à ma droite vers une vieille dame qui a un sourire à ses lèvres. Au lieu de me donner les fleurs, comme je m’y attendais, elle les offre à cette personne plongée dans l’étonnement. Je souris à mon tour. Dans ce geste, il y a toute la beauté du monde, il y a la spontanéité et la gratuité. Les autres patients regardent attentivement, envieux sans doute de cette soudaine délicatesse de la part d’une inconnue

Ce geste inattendu ne me surprit guère. Nous aimons nous étonner et virer de bord le cours normal des choses. C’est un « non-faire », une brèche dans l’habituel. Et surtout, c’est le point culminant d’une magnifique pièce de théâtre dont ma douleur soudaine et fulgurante fut la pierre angulaire, sur laquelle tint tout l’édifice d’un scénario unique.

Ce 1er juin de l’an 2000 demeurera inoubliable. Qu’un épisode douloureux à l’extrême devienne si chargé de surprises inopinées représente pour moi un grand mystère. Pendant plusieurs heures je suis demeuré immobile et dans un silence profond (comme au cinéma). Il m’a semblé toutefois que j’entrais enfin dans le véritable tourbillon du réel, celui qui nous intime de suspendre tout jugement, celui qui nous convie à cette grande danse du transitoire, celui qui nous invite à prendre la décision d’aimer simplement tout ce qui surgit dans notre vie.     

Ce fut un jour de bascule…


10 mai 2012

La peau de chagrin


À la lumière du psychodrame généré par la hausse des frais de scolarité au niveau universitaire au Québec, je me suis demandé comment il se faisait que nous ayons des vues si diamétralement opposées sur un même sujet d’actualité. Les événements sont les mêmes pour tous, les faits sont les mêmes, pourtant le regard et les opinions qui en découlent semblent inconciliables, si contradictoires et d’une telle fermeté qu’ils ont fini par dégénérer en foires d’empoigne, mépris, harcèlement et violence gratuite.

Je ne retire aucun avantage ni renommée à porter ma propre vision des choses concernant un problème donné. Ce que je recherche, à la base, c’est m’approcher le plus prêt possible de ce que j’appelle une vision claire et satisfaisante, de ce qui me semble plausible. Ce qui m’incommode toutefois, c’est cette ardeur à tenir une opinion et une idéologie pour certaines et vraies, du fait principalement qu’elles ne sont pas désintéressées. Je sens plutôt la poursuite d’un avantage, un désir de puissance et de contrôle, une volonté appuyée de régenter de manière totalitaire tout un cadre de connaissance, de savoir et de jugement. Nous entrons alors de plain-pied dans le domaine de la croyance dogmatique.

Nos croyances sont à la recherche de récompenses, ici-bas comme dans l’au-delà. Elles sont en quête d’un soulagement et d’une prise en charge du mal de vivre. C’est pourquoi nous y sommes tant attachées, c’est pourquoi elles peuvent finir par nous aveugler et nous rendre féroces et résolues dans notre volonté de les protéger. Quiconque s’y oppose devient le bouc émissaire idéal ou l’ennemi à éliminer. Une sorte de réflexe animal où l’instinct prédomine prend alors la commande et tout peut arriver.

Je ne veux rien pour moi-même, tout ce que je désire c’est de mettre le doigt sur une réponse acceptable face à l’obligation de vivre et de vivre ensemble. Je réalise que la seule réponse valable passe par le lien de l’amour. Combattre cet amour conduit à la rupture, au néant, aussi bien dire au non-sens. Et toute interprétation du monde se construit avec la conscience ou non de ce lien, par sa reconnaissance ou non, de même que par son acceptation.

Je ne crois en rien, à proprement parler. Ce qui m’intéresse ce sont les faits, les expériences, la réalité crue. Tout est acceptable et digne d’intérêt. Il n’y a rien de bon ou de mauvais, ni de vrai ou de faux, à la limite. Ce qui m’intéresse, c’est comment s’y prend l’homme pour accepter ou refuser ce qu’il y a devant lui, l’évidence de vivre, et de vivre ensemble. Savons-nous que nous sommes tous liés tels des fils de soie uniques sur une immense tapisserie en devenir?

Il y a ceux qui aiment la vie et ceux qui haïssent la vie. Cet amour n’est pas croyance, cet amour n’exige pas de récompenses ou une protection particulière, encore moins une reconnaissance. Cet amour n’apporte qu’un peu de vie, de chaleur, de créativité, de générosité, d’organisation et de folie à son entourage. Il agit comme une fontaine. Finalement, il construit une opinion et une raison qui, à la longue, se réduisent comme une peau de chagrin : je perçois qu’il y a de l’amour ou je perçois qu’il n’y a pas d’amour.

La question demeure si nous acceptons d’endosser et de porter un regard si fragile et minimaliste des choses. Trop simple et naïf?