27 août 2012

Pierre Bertrand, philosophe québécois.


J’ai déjà cité dans ce blogue l’auteur Pierre Bertrand. Je trouve remarquable son humanité ainsi que sa capacité à expliquer simplement les choses de la vie sans emprunter des termes abstrus et incompréhensibles.

Il démontre, il dévoile ici et là, nuance. C’est tout et c’est énorme. Personnellement, je n’en demande pas plus.

Je suis à lire « La part d’ombre », un de ses derniers et multiples ouvrages. Il est très prolifique, il faut le dire…

Voici ce que j’en ai retenu.

D’abord une remarque magnifique sur le rôle du philosophe :

  • « Si le philosophe peut aider, ce n’est pas en révélant une quelconque vérité ou en faisant la morale, mais en indiquant au contraire les nombreuses raisons d’être modestes et sceptiques. L’enjeu est de demeurer fidèle à une vie plus grande que nous. (…) Il faut voir au-delà des frontières dans lesquelles nous nous situons. L’enjeu du combat n’est ni la blessure ou la mort, mais la vie. Nous combattons pour protéger la vie de ce qui l’abaisse, l’entrave, l’étouffe et la détruit. »

  • « Notre volonté trop exclusive de raison ou de logique nous induit en erreur. Nous acceptons mal nos contradictions. Nous pensons que ce sont nos contradictions qui nous rendent faux, alors que c’est plutôt notre volonté de ne pas en avoir, d’être logiques, d’être homogènes ou tout d’une pièce. Des contradictions nous nous sentons coupables. »

  • « La vérité n’est pas quelque chose que l’on puisse identifier, saisir, définir et nommer. Elle déborde la pensée et le langage. La part de fausseté, de fabulation ou de fiction ne s’oppose pas à la vérité, mais en fait plutôt partie, la vérité n’étant qu’un autre nom pour la réalité ou la vie. (…) Il ne s’agit pas d’être vrai, mais de tenir compte de la part irréductible de fabulation ou de fausseté. »

  • « Quand nous sommes jeunes, nous voyons paradoxalement les choses de haut, jugeant facilement les gens, comme si nous-mêmes étions et allions toujours être impeccables. »

  • « La réalité n’est pas celle que nous nommons et à laquelle nous aspirons dans nos idéaux, mais elle est plutôt chaos. De toutes nos actions, je privilégie l’action créatrice, car elle est celle qui tente de donner une forme au chaos de manière à ce qu’il devienne vivable. L’action de créer transforme l’obstacle en tremplin, l’impasse en chemin, la souffrance en joie. (…) Cette action créatrice ne nie pas la réalité, mais au contraire part d’elle. (…) Loin de moi l’idée d’entretenir le mythe de l’artiste maudit, mais si nous nous trouvions dans des conditions idéales, nous n’aurions plus à créer, nous n’aurions, comme des dieux, qu’à contempler! »

  • « L’amour est le vrai sel de la terre, sans lequel tout le reste semble fade. Il nous donne des ailes, nous incite à donner le meilleur de nous-mêmes et à nous dépasser. L’amour est le sens de la vie. Dans l’amour, on n’aspire pas à autre chose, on sent que le but est atteint, un but qui nous accompagne, loin de se trouver devant nous. L’amour nous donne des forces. »

16 août 2012

Maturité


« L’homme qui manque de maturité veut mourir noblement pour une cause. L’homme qui a atteint la maturité veut vivre humblement pour une cause. »

Wilhelm Stekel. Citation tirée de L’attrape-cœurs de J.D. Salinger.

Pour l’anecdote, lors de l'avènement au pouvoir du nazisme, Stekel qui était fils d’un Juif orthodoxe et psychanalyste dans la lignée de Freud prend l'avion via Zurich pour Londres où il se suicidera le 25 juin 1940.

15 août 2012

Le vélo, le bonheur!


Allez, je le répète une fois de plus: le bonheur, c’est de rouler à vélo. Le vrai bonheur, je veux dire. Pas un succédané, pas une pâle imitation. Je pense plutôt à une porte ouverte à la transcendance qui déborde du commun, un dépassement de soi-même qui conduit directement au sublime. Voyez seulement les gens que vous croisez sur les pistes cyclables, la route ou la rue. Qu’est-ce que vous remarquez en premier? Un sourire de contentement, des yeux brillants, une décontraction dans l’effort. Ce n’est pas rien… Il y a là un fait indéniable.

Il faut le souligner à grands traits. Rouler n’est pas se faire rouler. D’où ce bonheur à peu de frais.

Je vois deux raisons à cette extase païenne nouveau genre.

D’abord, le simple fait d’avancer et savoir que nous en sommes l’unique raison, l’unique agent. La voie devant nous s’entrouvre à chaque coup de pédale. Nous agissons, nous avançons, en toute conscience, ici maintenant. C’est le prodige! Réaliser avec acuité et certitude que nous demeurons les seuls responsables, en toute liberté il va sans dire, de notre avancée sur un chemin, quel qu’il soit, n’a pas de prix. Enfin, nous savons hors de tout doute que nous contrôlons un processus.

Ensuite, bénédiction absolue, nous en venons, tout naturellement, sans effort, à ne plus penser. À ne penser à rien, comme on dit. Le vide, le silence. Hors de la ceinture de soucis habituelle qui nous coince l’esprit et tout le reste.

Priceless!

Un moment de grâce.

Nous sommes heureux.

Nous aimons.

Une récompense méritée.

Je devrais fonder une religion, à bien y penser.


Murmures nocturnes


« L'homme est une légende dont le sens s'est perdu. Mais le sens est toujours là, déposé au creux du langage, dans les récits que nous murmurons la nuit quand le sommeil nous fuit. »

Olivier Cohen

13 août 2012

Ce qu’enseigne la rivière…


Je me rends souvent à vélo jusqu’à la rivière St-Charles qui serpente à travers Wendake, le village des Hurons près de Québec. Je pars tôt le matin, à la recherche d’une tranquillité que je retrouve chaque fois près des chutes Kabir Kouba. Je m’assois sur un talus d’herbes ou une grosse roche et là je regarde la rivière se dandiner les fesses devant moi…

Comme la flamme ou le regard d’un jeune enfant, la rivière hypnotise. Elle conduit au silence, à la contemplation.

Je m’enfonce. Les certitudes, les engouements, les emportements, tout ça diminue et finit par s’estomper, à se liquéfier au rythme des flots dans leur force mouvante.

Il n’y a pas à avoir peur, il n’y a pas à avoir honte de douter et de remettre en question ses attachements ou croyances, idées ou vision des choses. Cette pensée me vient à l’esprit, et son contraire me semble vrai aussi : il n’y a pas de honte à croire résolument. Ne serait-ce qu’en ses propres moyens, qu’en ses capacités à se forger un destin unique, un destin d’homme qui s’efforce inlassablement à devenir ce qu’il est. Croire est bon, est humain. Il importe cependant ne pas ignorer que nous croyons et de feindre que nous savons hors de tout doute. Les certitudes, les dogmes sont tenaces. Une fois en place, ils s’enferment sur eux-mêmes et se « trounoirisent » afin d’absorber tout ce qui gravite autour.

La rivière m’apaise. Au bout d’un moment, d’autres pensées viennent affleurer ma conscience. Elles surgissent tout en douceur, sans faire de bruit.

Tu ne sais rien. Mais ne tombe pas dans la crédulité afin de compenser cette ignorance. Sache seulement que tu ignores et ne fais pas semblant de connaître. Explore.

Ne prétends pas maîtriser la vie si tu ne sais pas même maîtriser tes propres pensées.

Sois bon.

Me vient finalement à l’esprit cette phrase de Dany Laferrière puisée dans son livre L’art presque perdu de ne rien faire. L’auteur raconte comment il aimait jouer avec les fourmis durant sa jeune enfance à Haïti, sa grand-mère le surveillant du coin de l’œil en se berçant sur sa galerie. Il écrit ces mots magnifiques, quasiment insensés : « Nous ne faisions rien de mal cet après-midi-là. Et c’est cela à mon avis le seul sens à donner à sa vie : trouver son bonheur sans augmenter la douleur du monde. »


12 août 2012

Coup de balai


La poussière s’accumule dans la maison. Les planchers s’amusent à ramasser tout ce qui traîne. Ces petits minous avec lesquels on pourrait se tricoter un chandail, comme dirait ma douce. J’embraye donc, empoigne le balai solidement, chantonne ou sifflote un air quelconque puis exécute mon pas de deux. Le coup de balai c’est plus zen et calmant que l’aspirateur, soit dit en passant. Un petit labeur tout en simplicité et douceur. Un petit labeur nécessaire qui me rappelle chaque fois la très belle histoire de Yunus Emré racontée dans un des livres d’Henri Gougaud.

Lui aussi en a balayé un coup. Il était venu au monastère d’un vieux maître aveugle afin de découvrir la vérité. "Elle te viendra peu à peu, lui promit-il. Mais pour l'instant, ton travail sera de balayer sept fois par jour la cour du monastère."

Ce qu’il fit. Sauf que personne ne le remarquait, personne ne lui parlait, pas même son maître. On le laissait à sa tâche ingrate mais nécessaire, le monastère se trouvant dans le désert, alors pour ce qui est de balayer…

C’est d’Arnaud Desjardins que j’ai retenu ces mots : « L’important n’est pas tant de faire de belles et grandes choses, mais de faire ce que tu es en train de faire avec grandeur et beauté. »

Une bonne attitude donc. Avec beaucoup de patience, dans la joie, sans rien attendre de personne, simplement parce qu’il est bien et bon de faire.

Afin de participer à l’humble création de la beauté et de l’harmonie autour de soi.

Est-ce bien ce que le maître de Yunus voulait lui enseigner : oublier les attentes personnelles, oublier la reconnaissance, les récompenses, agir plutôt pour "apporter un peu de vie à cette vie ingrate et imparfaite qui en a bien besoin". Apprendre à donner sans rien attendre en retour. Créer du beau dans la mesure de ses capacités?

Je mets en relief cette attitude non pas pour l’opposer au fait de travailler et de gagner sa vie, au fait d’avoir des ambitions et un désir tout naturel d’améliorer le monde autour de soi. Rien de plus normal, il va sans dire. Donner un coup de balai est plutôt une métaphore dans le sens de dépoussiérer le dogmatisme des croyances. Je pense à celles qui sont des havres de repos et de consolations pour ses dévots. Je pense à celles qui promettent délices de l’après vie ou sur cette terre aussi. Faites ce qu’on vous dit et vous serez gagnant! Vous n’aurez plus besoin de vous réincarner, ne vous en faites pas! Il faut seulement servir la cause, employer les bons mots.

Un arrêt. Que plus rien ne bouge. Certitude absolue. Propreté absolue. Manger des raisins en jouant de la harpe sur un nuage. Un million de vierges qui vous attendent au ciel suite à votre martyr. Suivez la règle, ne pensez plus, ne doutez plus.

Croyances égalent récompenses et un arrêt définitif de tous doutes.

Cependant, avec le temps, la poussière s’accumule.

J’ai souvent perçu la conscience humaine comme un miroir reflétant un univers de possible, un intérieur inconnu sans limites. Ce miroir ne faut-il pas le nettoyer quand le moment l’exige? Sinon un miroir ne reflète plus rien, hormis la poussière de ses ambitions personnelles.

Sommes-nous que poussière finalement?

6 août 2012

Sceptique?


« Le fait qu'un croyant est plus heureux qu'un sceptique n'est pas plus pertinent que le fait qu'un homme ivre est plus heureux qu'un homme sobre. »

George Bernard Shaw

25 juillet 2012

Asphaltage


"Ma pire crainte? L’asphaltage! L’asphalte prolifère sur notre terre, recouvre dans son avancée pétrifiante et mortifère ce qui hier encore était un verger, une prairie! Le chiffre de la superficie gagnée chaque jour par cette marée noire est si effrayant que je me suis hâtée de l’oublier. Asphalte dehors, asphalte en nous. Mon épouvante, c’est l’asphaltage de nos terres intérieures, les coupes sombres dans la forêt tropicale de nos imaginaires."

Christine Singer in Nouvelles Clés

23 juillet 2012

Changer d'oeil


« Un homme de 50 ans qui voit le monde du même œil que lorsqu’il avait 20 ans a perdu 30 ans de sa vie…" 
Mohamed Ali 

Le chemin le plus beau et... le GPS


J’hésite encore à me munir d’un GPS. Il y a les cartes, il y a le pif. Et puis j’ai encore et toujours cette manie de vouloir prendre un chemin à l’écart du plus connu et emprunté. Juste pour voir, juste pour explorer. Un attrait, une beauté seraient peut-être perdus à tout jamais. Pas nécessaire d’aller bien loin. À pied, dans notre ville, à vélo, en campagne, dans un coin perdu du pays. Autant de découvertes et d’inattendu qui brillent dans l’espoir d’être reconnus.

Ce matin, je tombe sur ce texte de Foglia dans La Presse. Voici ce qu’il en dit. Croustillant…

« Parlant de cyclos, l'autre samedi j'en croise un petit groupe à l'arrêt, à la croisée de plusieurs chemins. J'arrête. Vous êtes perdus?

On ne peut pas se perdre avec ça, me répond un des gars en montrant un GPS fixé à son avant-bras. Ils allaient à Philipsburg. J'y allais aussi. On a roulé un peu ensemble, et puis ils ont tourné à gauche, moi je suis allé tout droit.

Hé hé c'est par là, m'a crié le gars en vérifiant sur son GPS.

Il avait raison. Enfin, son GPS avait raison. C'est incroyable ces trucs-là. Ça sait tout. Quel chemin est le plus direct, quel chemin est le plus plat, quel chemin est en gravelle, ma foi je pense que le GPS sait même s'il y a des bananes au dépanneur du village. Il y a juste un truc que le GPS ne sait pas et ne saura jamais: quel chemin est le plus beau. »

19 juillet 2012

Le vent se lève...


Le vent se lève!… Il faut tenter de vivre!
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs!

Paul Valéry

18 juillet 2012

Les mots (9)


Oreiller :
Nous reposons sur l’oreiller à l’aube de toutes les vérités. Niche à mystère, des mondes sans fin s’y engouffrent. Cet oreiller de plumes transforme en oiseau l’être onirique, un autre recueille les plus touchantes des émotions. Un dialogue avec notre oreiller vaut mille monologues avec un psy… 

Rue :
Dans la rue, la vie commence. Le carré de sable, c’est pour s’amuser… La rue conduit vers ailleurs, l’ailleurs au creux de soi, et en soi nous parcourons les ruelles de l’âme à l’affût des désirs cachés et des ambitions inavouées. Toutes les rues du monde cartographient des territoires à conquérir.

Merle :
Son chant est louange au printemps : chante, merle, chante! À l’aube, lorsque tout est silence, il annonce la lumière. Au crépuscule, il glorifie le calme du repos. Nous sommes des merles, le savons-nous?

Guitare :
J’avais passé un accord avec elle. Elle chanterait mes joies, mes peines, collée contre mon corps, à portée de doigts. Sur chacune de ses cordes glissèrent des milliers de mots imprononçables, sur chacune de ses cordes jaillirent la délivrance, la vibration intime du non-dit.

Nez :
Seul au milieu du visage, tu renifles le temps, la chair et les parfums du monde. Tu es seul, mais tu as du pif. Tu vois l’invisible, ce n’est pas rien. Tu es mon préféré, tu es la partie émergée de la grande profondeur intuitive de l’être. Je te veux subtil et fin.

Tomate :
Il ne faut pas lancer la tomate, elle est « pomme d’amour »! Plutôt faut-il rougir en sa compagnie en la tâtant, en la humant puis la croquer et savourer sa chaire délicieuse. Une tomate par jour nous éloigne de la bête déprime.

Étoile :
Il y aurait une étoile dans le ciel pour chaque personne ici-bas, dit-on. Si elle attend la nuit pour se révéler, il faut se garder de l’oublier. Jamais elle ne disparaîtra. Elle se laisse désirer pour mieux nous guider lorsque notre lumière personnelle termine de nous éblouir.   

16 juillet 2012

Cailloux blancs, chocs de l’existence…


Vous vous souvenez de ces petits cailloux tout blancs que nous prenions pour jouer durant notre enfance? Nous ramassions et conservions les plus beaux spécimens afin de les utiliser pour une expérience qui nous fascinait chaque fois. Deux cailloux suffisaient. Nous trouvions un endroit sombre et ensuite notre bonheur était de produire des étincelles en faisant s’entrechoquer les deux pierres blanches et lisses en question.

Nous avions le pouvoir du feu. Le pouvoir de créer une lueur avec presque rien, de faire de la lumière.

Est-il possible d’y voir un rapprochement avec notre vie et la relation que nous entretenons avec les autres que nous côtoyons dans notre cheminement? Même chose avec nos idées?

Je vois le contact avec le dissemblable, le fait de se heurter comme un entraînement à la réflexion ou une remise en question de notre assurance, parfois même de notre suffisance. Nous pensons sans doute qu’il nous faut éviter le plus possible les différends, l’opposition ou les chocs causés par le manque d’harmonie. Je prétends qu’ils sont nécessaires, car c’est souvent de cette expérience de confrontation que naît une compréhension nouvelle sur notre situation et celle du monde qui nous entoure. L’essentiel demeurant d’apprendre, de comprendre et d’aimer.

Cet essentiel, c’est aussi l’étincelle. Et il faut être deux pierres pour faire jaillir une lumière…
  
J’ai mis bien du temps à reconnaître ce fait. La lassitude, un certain désespoir et même l’envie de fuir m’a déjà conduit à rejeter tout affrontement préjudiciable à mon état. Une hypersensibilité me retenait aussi d’argumenter outre mesure. Je me cherchais un refuge, évitais tout débordement. Je voulais la paix.

Avant d’en arriver là, j’avais cependant abusé de mes forces. Se frotter à l’autre demeure un art, un art qui demande discernement et respect. Je m’étais brûlé les fesses. Abuser des chocs et trop d’étincelles peuvent nous consumer. À tout le moins faut-il comprendre la leçon.

C’est encore une fois en écoutant de la musique, bien calé dans un fauteuil, abasourdi et un peu sonné par les événements, que j’ai vu la direction à prendre. Je l’ai écrit dans mon journal :

« Une musique splendide m’a touché droit au cœur, ce soir. Elle m’a touché comme les yeux amoureux d’une femme. J’ai échappé à l’état d’apesanteur puis, l’âme délivrée, j’ai imaginé que cette musique pourrait servir à embellir la mort, ma mort, au moment de mes premiers pas dans l’au-delà. Je me suis ensuite retrouvé à quelques mètres du sol et mon regard a embrassé l’assistance venue à mon départ dans une cathédrale construite au cœur de la forêt.

J’étais tout sourire. J’étais comme un oiseau fou de liberté qui dessine des arabesques dans l’air, grisé par la joie. Je savais tous ces gens dans un autre état que le mien. Il ne pouvait me voir, moi si. Et mes yeux se penchèrent sur leurs têtes, celles que j’avais connues et qui avaient jalonné le parcours de mon existence. Ils étaient tous là. Pas seulement mes amis… Tous.

Je les remerciai du fond du cœur de m’avoir assisté dans cette mystérieuse aventure vécue ici-bas. Surtout ceux et celles qui m’ont tendu des pièges si brillants qui ne font qu’augmenter l’attrait de la liberté. Surtout ceux et celles qui, avec régularité, m’ont arraché de la torpeur en m’attirant vers de si nombreuses et vraisemblables illusions.

Comment ne pas les remercier en effet? Ils furent les nuits noires qui annoncent la brillance du jour. Ils furent le bruit des rumeurs et du désordre se dispersant à travers la brûlure du silence. Ils furent l’hiver de toutes mes douleurs qui fondent à l’apogée de l’été.

Au retour de ce voyage, j’ai lu le texte qui a inspiré l’auteur de cette musique, Johann Fischer. Il me dit ceci :

« À présent je souhaite maintes bonnes nuits,
À toi, monde, et à ton existence,
Car mon Seigneur m’a rappelé,
Et je suis à présent guéri.
Salut à toi, ciel étoilé,
Je quitte les désordres de ce monde!
Sois saluée, route de la vie,
Sois abandonné, ciel fallacieux!

Je te salue donc route de la Vie sans laquelle aucune destination n’est possible! »

9 juillet 2012

Le noeud du mystère


De quelle manière le visible est-il relié à l’invisible, le sacré au profane, le corps à l’âme? Par mille fils emmêlés les uns aux autres et réunis en un nœud. Couper le nœud entérine le drame de l’Occident. (…) Le nœud exprime le mystère du monde créé. Rien n’est linéaire, ni causal, ni prévisible. Le nœud nous dit : prends soin du monde et de tout ce que tu rencontres. L’inattention te coûterait cher, te ferait rater les plus grands rendez-vous. Tu ne sais jamais à quoi le fil que tu tiens est relié de l’autre côté. À l’autre bout.

Christiane Singer. 

8 juillet 2012

Les parfums de la vérité


Il y a des odeurs qui ont le don de me faire chavirer. Des senteurs de la forêt, de petites fragrances délicates qui grimpent le long du corps et se frayent un chemin jusqu’au frétillement des narines. Je pense, entre autres, au parfum qui émane du tapis douillet d’épines brunâtres éparpillées sous un bouquet de pins. Cette odeur suave si singulière, elle vient me prendre une parcelle de raison. Elle me monte à la tête le temps de quelques soupirs puis s’envole, disparaît. Je voudrais bien la retenir, elle me glisse plutôt entre les doigts du nez, si je peux dire. Je reviens sur mes pas, comme une fois dans une forêt humide près d’un cours d’eau; je veux la retrouver avec empressement, mais elle a disparu…

Je ne contrôle rien. Je sens que je suis plutôt la proie des odeurs de la terre.

Voilà une métaphore de la vérité, me suis-je déjà dit. On croit avoir saisi, on croit avoir enfin perçu l’ultime, le moment de grâce, l’absolu au-delà duquel il n’y a plus rien. Mais il y a un hic.

C’est plus subtil. On ne peut retenir la vérité, elle a une vie propre…

Nous passons la première partie de notre existence à nous construire une raison et à nous faire une idée ou une image du monde et du réel dans lequel nous vivons. Nous élevons un bel échafaudage avec tout ce que nous connaissons, avec nos tendances, notre instinct. Nous n’en sommes pas peu fiers. Puis surgit lentement cet autre versant, la deuxième partie de la vie, celui de la vieillesse.

Arrive le temps de prendre le temps. L’être que nous sommes s’est gorgé de sensations et d’apprentissages. Il peut opter pour la sécurité et reproduire inlassablement les mêmes expériences et se conforter avec ce qu’il a édifié. Il peut dire qu’il en a assez, qu’il en a assez vu et entendu. Il a besoin de repos et de confort, il a besoin de quelque chose de solide jusqu’à la fin. Il a besoin de certitudes.

Existe-t-il une autre option? Je le pense.    

Elle exige de perdre la raison. Non pas d’un coup, à petite dose seulement, question de demeurer en prise avec la réalité de tous les jours et de laisser savoir que nous avons quand même les deux pieds sur terre, en temps voulu. Elle exige de l’espace, de l’air, de la liberté. Elle demande surtout de s’affranchir des millions de données qui nous ont envahis, avec notre assentiment ou non, tout au long de notre parcours ici-bas.

Cette autre option prône le détachement, l’effritement du bloc compact qui a servi à construire la première partie de notre vie. Elle prône l’abandon.

Je perçois l’âme de chaque être comme une corde tendue entre la terre et le ciel, entre le visible et l’invisible, le temps et l’éternité. Cette corde a le désir de vibrer et d’exprimer sa musique subtile, c’est sa nécessité. Prisonnière dans un bloc compact de certitude, elle n’a pas d’avenir. Elle nous dit, chaque fois qu’elle le peut, elle nous dit de toutes les manières possibles qu’elle en a assez du lourd fardeau de nos constructions mentales et de nos vérités à rabais.

C’est pourquoi elle nous entraîne sur des chemins d’odeurs afin de nous faire goûter aux parfums de vérité qui nous délogeront lentement de notre suffisance.


6 juillet 2012

Je suis d’une indécrottable innocence


Qui voudrait d’un plaidoyer sur l’innocence, c’est un peu tristounet, non? Je vais l’assumer plutôt. Discrètement.

Je veux dire que je ne vois rien. J’ai beau regarder l’existence autour de moi avec curiosité, je m’informe, parfois avec avidité, tout m’intéresse. Je grappille et picore ici et là comme un oiseau cherchant sa pitance. C’est la philosophie du moineau, comme l’aime à dire Christian Bobin. Mais je le répète, je ne vois rien, pire je ne sais rien. Je suspends mon jugement sur toutes choses, je cherche et j’explore en profondeur. Après avoir vu bien en face, après avoir marché, parlé et mangé avec, expérimenté, après un temps considérable à sentir, toucher, entendre, lire et étudier, j’ose alors me faire une pensée, une compréhension. Pas avant.

Prenez par exemple la question de la corruption. Elle prend de la place cette question, un peu partout dans le monde, y compris au Québec. À lire chroniqueurs, réseaux sociaux, nos voisins et amis et à entendre certains groupes de pression, nous sommes à l’ère du tout corrompu. D’où l’indignation, d’où les parades bruyantes, les cris et les vociférations. Nous voyons le mal partout autour de nous, ce qui contribue aux inégalités, à l’injustice et préfigure plein de catastrophes à venir.

Moi je ne vois rien, je suis fait d’innocence…

J’entendais l’autre jour un artiste-animateur claironner que ça va très, très, très mal au Québec. Je vois plutôt un endroit merveilleux où il fait bon vivre, librement, à travers l’abondance et la diversité, avec des opportunités à profusion. Je vois une démocratie modeste, fragile certes, avec ses institutions qui nous protègent adéquatement malgré parfois ses manques et ses maladresses, il faut le reconnaître. Mais, somme toute, est-ce que ça va si mal que ça? Je suis prêt à accepter l’existence de manigances, de combines et d’entourloupes pour s’attribuer une faveur, qu’elle soit en espèce ou de toute autre manière. Je peux sentir la tricherie, la malhonnêteté. Mais en est-il autrement depuis l’aube des temps? L’espèce humaine n’est-elle pas ainsi faite? Y compris, donc, soi-même en premier lieu!

Je suis surpris de la vitesse fulgurante que nous prenons pour cataloguer et juger n’importe quel sujet. Rapide sur la gâchette, tu dis! Nous tirons plus vite que notre ombre. Ce qui nous branche, c’est la recherche d’un bouc émissaire ou d’un coupable désigné afin de remplir notre cartographie des malheurs et des imperfections du monde. Ce qui nous dispense par ailleurs de jeter un regard en nous-mêmes, il fait trop noir et on ne verrait rien de toute façon, alors à quoi bon?

N’empêche. Ne serait-il pas salutaire parfois d’aller jeter un coup d’œil à notre propre esprit, question de lever le lièvre de la corruption? La chasse est toujours ouverte, il me semble.

À travers la forêt touffue de l’ignorance, je vois et entends une multitude de mots qui sautillent et gambadent en toute impunité, des mots qui font pourrir les idées. On se traite de fascistes, d’hitlérien et le tour est joué, inutile de dialoguer et d’argumenter, trop fatigant. On ne devrait jamais sous-estimer notre paresse ou notre inculture quand vient le temps d’exprimer notre opinion. Nous préférons sans doute surfer sur la rumeur ambiante et nous coller au conformisme afin de nous rassurer sur notre bonne conscience, d’être du bon bord, du côté du bien il va sans dire. En passant, ce côté du bien se trouve toujours dans ce qui devrait être, dans ce qui n’existe pas, donc qui est parfait en soi puisqu’il a pour origine notre propre idéal. Qu’il serait bon, nous disons-nous, que tous pensent comme moi, ça irait si bien!

Mais le réel est tellement insondable, incontrôlable et fou.

Autre corruption : réduire l’existence, la vie cette chose incommensurable, grandiose et mystérieuse à sa seule réalité sociale et économique. N’est-ce pas un tantinet exagéré? N’est-ce pas une variante du « tout est politique » qui a marqué l’existence du totalitarisme au 20e siècle?

Est-ce que tout est noir ou blanc?  La diversité infinie de couleurs n’est-elle pas plus attrayante et conforme au réel? Tout comme la diversité des êtres, des langues, des religions et conceptions du monde?

Je suis le parangon de l’innocence. Je ne vois rien, ne comprends rien. Je ne sais pas, je cherche. Je cherche, je ne sais pas…

S'il vous plait, n’essayez pas de me changer!    

28 juin 2012

Logique déraisonnable


« J’ai des problèmes avec la logique. Je n’ai jamais compris comment on pouvait dire une chose et faire son contraire. Jurer qu’on aime quelqu’un et le blesser, avoir un ami et l’oublier, se dire de la même famille et s’ignorer comme des étrangers, revendiquer des grands principes et ne pas les pratiquer, affirmer qu’on croit en Dieu et agir comme s’il n’existait pas, se prendre pour un héros quand on se comporte comme un salaud. »

Jean-Michel Guenassia, Le Club des incorrigibles optimistes.
   

23 juin 2012

18 juin 2012

Lune


« Papa, Saturnin dit que la lune c’est plus utile que le soleil. C’est vrai? Qu’est-ce qui te fait dire ça? demanda l’homme au gamin. La lune éclaire la nuit, le soleil n’éclaire que le jour, c’est moins dur. »

Michel Folco, Dieu et nous seuls pouvons.

16 juin 2012

Histoire de montres


Le temps fuit… et les montres se brisent. Les aiguilles ralentissent, le mécanisme s’empoussière. La pile a des ratés tels un vieux cœur malade et fatigué, et vient un temps où elle doit passer sous le bistouri comme toute bonne matière qui respecte cette mystérieuse loi de l’entropie.

Je reviens d’une visite à mon vieux père Alzheimer. Sa montre ne tient plus le temps, elle ironise sur sa mémoire, elle garde toujours la même heure. « Je vais la faire réparer, lui dis-je ».  « Non, non, elle va bien, ce n’est pas nécessaire ». Le temps s’est arrêté, a disparu, mais quelle importance pour lui. Il est entré corps et âme dans un éternel présent qu’aucune montre, si précise soit-elle, ne saurait faire dévier.

Plus tard dans la journée, je vais faire une marche rapide, pour entretenir le cœur justement, pour qu’il ne me laisse pas tomber trop vite et que son tic-tac se maintienne de façon régulière. À quelques pas d’une intersection achalandée, je croise un vieil homme aveugle. Il marche difficilement. Je lui propose de l’aider à traverser la rue. Il accepte avec joie. À la blague, je lui dis qu’il va trop vite pour moi, je suis essoufflé… Nous rions de bon cœur.  Nous continuons à marcher, il me tient le bras. La conversation s’engage sur son handicap. Il me dit qu’il lui reste un 3% de vision sur son œil gauche et que jusqu’à l’âge de 26 ans il voyait correctement. Puis tout a basculé suite à une maladie.

Autre intersection. Nous traversons la rue à la vitesse d’un escargot. Je remarque alors la montre qu’il porte. La vitre qui recouvre le cadran s’ouvre et se referme à la cadence du mouvement de son bras. Il me dit qu’elle est faite ainsi. D’un coup de poignet, la vitre se pousse pour lui permettre d’apposer ses doigts sur des petits pointillés qui lui indiquent l’heure. Il ajoute cependant qu’elle aurait besoin d’un entretien, « elle est pleine de saleté et la vitre est tout le temps ouverte ». Il rit de nouveau. Rien n’a d’importance, le temps, la vitesse qu’il se déplace, la rue, les autos, la folie du monde.

Nous nous laissons. Il me remercie chaleureusement et je pars de mon côté en pensant à son courage.