15 janvier 2013

L’extrême et le banal


Je n’ai pas d’embarras à manifester mon étonnement. Je ne calcule rien, ça surgit, ça émerge et m’inonde comme une pluie soudaine en été.

Je ne crie pas ce sentiment à la face du monde. L’étonnement (mâtiné d’émerveillement) me stupéfie. Je fige, suspendant tout jugement, sans évaluer la teneur en gras ou en grâce de ce moment unique. Pour qui m’observe et me prend en flagrant délit, tout juste peut-il discerner une grimace ou un sourire de contentement. Ce ne sont pas des mots qui jaillissent mais une humeur enfantine, des yeux qui s’agrandissent, cheveux qui se dressent ou parfois une démarche bondissante comme un ballon de plage.

Exister n’est pas banal et, comme bien d’autres l’ont dit avant moi, je m’étonne même qu’il y ait un monde et que nous l’habitions. Pourquoi tout ça? Il n’y a rien de naturel, il n’y a rien du pur hasard d’une mécanique subtile. On entre plutôt de plain-pied dans le mystère. Et on n’en sort pas indemne…  

« La vie ne se révèle qu’à ceux dont les sens sont vigilants et qui s’avancent, félins tendus, vers le moindre signal », nous dit Christine Singer.

Mais qu’est-ce qu’on peut bien venir foutre ici-bas? Ce n’est pas banal. Pourtant, je m’étonne que tant de monde s’étonne si peu. « Il y a des gens qui, comme les bêtes, ne s’inquiètent de rien, que de l’herbe! » nous mentionne Épictète dans ses Entretiens.

Il n’y a rien de banal autour de nous, sinon peut-être dans cet égo surdimensionné « dilué dans un tout le monde qui de tout a tout vu, ou le verra sous peu. » (L. Jerphagnon). Il n’y a rien de banal dans l’apparition de la première neige et des premiers bourgeons au printemps. Rien de banal dans le regard attendrissant d’un vieillard et celui d’un enfant comblé d’un simple jouet. Il n’y a rien de banal dans notre grand fleuve et ses espaces montagneux qui le bordent.

Dépourvus d’un regard, dépourvus d’une sensibilité, dépourvus de culture, ignorant d’ignorer, ne sommes-nous pas plutôt condamnés à une recherche constante d’un extrême qui nous ébloui et nous transporte? Condamné aussi à combler un vide qui nous gruge du dedans, car nous refusons qu’il ne se passe rien et encore moins de nous identifier à un banal devenu abject.

Jean-Jacques Pelletier expose avec rigueur, brio et moult exemples cette montée apparemment sans fin aux extrêmes qui définit le genre de vie que nous privilégions de nos jours. Dans ses deux derniers essais, Les taupes frénétiques et La fabrique des extrêmes, il jette un regard quelque peu cynique, mais néanmoins lucide de cette tendance que nous avons à nous délecter du spectacle sans fin de l’existence véhiculé dans les médias. Comme l’affirme Pelletier, n’a droit d’existence que ce qui peut être vu et entendu maintenant. Nous sommes inondés par un tsunami d’informations, chérissons notre dose et en redemandons, car cet extrême crée une accoutumance délétère.

Hier, il y a douze heures, il y a une heure entrent dans le déjà assimilé, consommé, vu et entendu, et y revenir endosse le label « banal ». Piégé à l’intérieur d’un cercle vicieux, nous voulons plus, nous voulons une « euphorie perpétuelle » puis nous nous enfonçons, pareils aux autres, tout en cherchant à nous démarquer dans le pas pareil. L’extrême soluble dans la prétention et la suffisance. Je pense ici à l’émission « Les Bobos » présentée par Marc Labrèche et qui illustre d’une manière truculente ces travers que nous avons développés à force de vouloir nous montrer en spectacle.

Les grands perdants de cette course sans fin? L’intimité, la discrétion, la retenu et l’art de prendre du recul. Qu’avons-nous fait aussi du silence et de la contemplation, seuls moyens efficaces de nous retrouver un tant soit peu dans le tintamarre incessant de cette existence?
 
Qu’avons-nous fait pour en venir à nous satisfaire d’un tel bruit?

18 décembre 2012

Pourquoi?

« (…) devant la question “pourquoi suis-je sur terre?”, il est rare que les patients nous parlent d’unité morphologique et fonctionnelle constitutive de l’être vivant, formée en général d’un noyau entouré d’un cytoplasme, lui-même limité par une membrane périphérique. Par contre, tous nous parlent de Dieu, les athées comme les autres. Quand on leur demande de quoi ils souffrent, aucun d’eux ne répond avec son code génétique. »

Maxime Olivier Moutier, La Gestion des Produits.

7 décembre 2012

L'homme qui s'interroge

« Ma voix est simplement celle d’un homme qui s’interroge; qui, comme tous ses frères, lutte pour faire face à une existence agitée, mystérieuse, exigeante, intéressante, décevante, confuse où presque rien n’est vraiment prévisible, où toutes les définitions, explications et justifications deviennent incroyables avant d’être prononcées, où les êtres souffrent et sont parfois admirables, ou terriblement pitoyables. Une vie où beaucoup de choses sont effrayantes, où tout ce qui est public est manifestement faux, et où il y a en même temps un immense fond d’authenticité personnelle, sous nos yeux, si évident que personne n’en parle et ne peut même pas croire qu’il existe. »

Thomas Merton, Contemplation in a world of action.

Le métier d'être humain

« (…) J’aimerais pousser cette vérité un peu plus loin, là où la distinction s’abolirait, là où être écrivain et intellectuel serait une seule et même chose, un même métier qui consiste, sinon à sauver le monde, du moins à maintenir vivantes les valeurs qui en retardent l’avilissement ou la destruction. Un métier qu’on exerce aussi bien lorsqu’on écrit que lorsqu’on agit, un métier qui ne requiert aucun don particulier et qui exige même parfois d’en avoir aucun, un métier qu’on devrait exercer sans relâche, le seul métier à l’abri du chômage puisqu’en fait ce métier c’est celui qui nous oblige à être humain, à conquérir notre humanité. »

Yvon Rivard, Une idée simple, Boréal.

6 décembre 2012

Redoutable beauté

« Le miracle, esthétiquement parlant, c’est qu’il y ait un monde. Que ce qui est soit » Ludwig Wittgenstein.
« Le beau oblige » Félix-Antoine Savard
« Le beau est ce qui rend heureux » Thomas de Koninck
« Pourquoi, malgré d’innombrables divergences de nature et de goût, tout être humain est-il attiré par le beau et s’écarte de ce qui lui semble laid, pourquoi sommes-nous ainsi faits? » Thomas de Koninck


De grosses bêtes protéiformes broutaient librement dans le ciel. Il y en avait une justement, là devant moi, que j’embrassais du regard à travers le pare-brise de mon auto. Je roulais à travers la campagne sur une petite route en lacet et mes yeux n’arrêtaient pas de fixer l’immense cortège de cette masse blanchâtre. Je ralentis, subjugué.

Quelques minutes auparavant j’avais inséré dans la chaîne stéréo une cassette d’un compositeur polonais que je venais de découvrir : Henryk Gorecki. « Les chants plaintifs » de sa symphonie no 3 envahissait l’espace restreint de ma voiture et je montai le son à mesure que cette lente mélopée m’imprégnait. Elle se déploya à la cadence du nuage en expansion.

Deux géants complices d’une terrible mise en scène.

J’aimerais dire que la beauté parfois me jette à terre ou me fait plier les genoux. J’aimerais dire qu’elle est redoutable, qu’elle dégage une puissance supérieure à mille bombes atomiques. Je voudrais dire surtout que le monde est et demeure d’une extraordinaire beauté et que cette beauté, pour peu que nous la reconnaissions dans nos vies, nous sert de nourriture. Elle est le pain et l’eau de nos émotions ainsi que de nos sentiments profonds envers l’existence. Elle nous guide vers la création d’un sens qui aime à se déployer à l’image de la musique et de la lumière des nuages.

La beauté n’exige qu’étonnement et tendre admiration. Elle nous sert à basculer dans une zone franche dépouillée de la douleur, des doutes et de la honte. Elle remet en selle.

La beauté n’est pas un luxe puisqu’elle part de tous les regards existants, elle git dans tous les êtres et ne désire que partage et cette assurance que tout va pour le mieux malgré les contrariétés et la dureté d’un monde imparfait décriée avec tant de ferveur. Pas de doute qu’il est imparfait, grossier, violent et sanguinaire. Mais il est aussi son contraire et cette seule certitude devrait nous porter comme elle a porté tant d’artistes et de visionnaires.

La beauté est redoutable. Elle force à admettre notre humilité, notre humanité.

5 décembre 2012

Apophatisme et autres mignardises de même acabit


Si vous cherchez le terme sur Wikipédia, vous verrez qu’apophatisme vient du mot grec apophēmi qui signifie nier. Par définition, c’est une approche philosophique fondée sur la négation. Et, je ne vous le cacherai pas, ça concerne surtout la théologie : ce que Dieu n’est pas. Non pas ceci, non pas cela… Jusqu’à ce qu’on en arrive à si peu qu’il ne reste plus rien : le vide, le silence. Ce qui n’a pas été sans apporter son lot de problème aux tenants de cette approche dans la chrétienté. Dogmes obligent…

Comme je suis plus terre-à-terre, j’utilise cette même méthode afin de tenter de résoudre certains problèmes qui me chatouillent. J’y vais par élimination. Ça ne peut être ceci ou cela, égale donc à la toute fin : la bonne réponse. Et souvent il n’y a pas de quoi fouetter un chat.

Il y a quelques années, mon auto me fit faux bond à plusieurs reprises. La pile rendait l’âme, une après l’autre. Le Club Automobile (CAA) venait me dépanner, en installait une nouvelle, et ça recommençait. Pourtant, l’alternateur était neuf, le filage OK, l’auto démarrait bien même par temps froid. Désespéré, je dis alors à mon mécanicien à une énième visite au garage que si on procédait par élimination il ne restait plus grand-chose à vérifier. Peut-être une lumière qui persiste à demeurer allumer lorsque la voiture est arrêtée. Et comme c’était l’hiver, la pile se vide. Le mécanicien fit le tour des lumières et bingo, découvrit la suspecte dans le coffre à bagage.

Le diable est dans les détails. Sans doute pour cela que l’Église a toujours régné dans la louange de ses grands dogmes abstraits et immuables…

Par la même méthode, j’ai mis le doigt sur le pointu d’un problème survenu dernièrement. Cette fois-ci sur la santé de mes yeux. J’ai mentionné à mon ophtalmologue que je voyais des filets lorsque je me tournais les yeux en face d’une surface pâle, mais je ne m’en inquiétais pas outre mesure. Au secondaire, à l’école, je me suis passionné pour l’étude des yeux dans mes cours de bio. J’ai dit à la blague au médecin que le problème était dû à ma « mauvaise humeur vitrée », car j’avais fait le tour de la question et je ne voyais rien d’autre que l’intérieur de l’œil comme la source du problème. Il me confirma le diagnostic : l’humeur vitrée. Je lui posai d’autres questions et, à la fin, lui mentionnai que ce devait être de petites concrétions dans l’humeur vitrée qui me jouaient des tours. Il me montra ses notes sur mon dossier. Il avait écrit exactement la même chose : concrétion.

Je ne suis ni médecin encore moins mécanicien. L’approche par la négation me permet cependant d’éviter des écueils. Entre autres, d’appréhender des mystères et des conspirations partout, ensuite de me raconter des histoires afin d’éviter de voir les choses en face.  

La peur et l’anticipation à outrance agissent comme agents provocateurs de débordements et d’une accumulation de données souvent superflues. C’est plus stimulant émotionnellement, plus sexy. Il y a aussi cette impression d’agir, d’être proactif, d’intervenir et faire avancer les choses. Peu pour moi.

L’apophatisme, une méthode scientifique pour réfuter l’illusoire et les fardeaux inutiles. Un mode de vie.

L’apophatisme garant d’une bonne santé physique et mentale.

L’apophatisme favorise la régularité…

L’apophatisme.

L’apo.

L’.
… 

28 novembre 2012

La jouer filou ou la jouer fairplay?

À la radio, une émission avec des spécialistes se penche sur la question de l’honnêteté dans notre vie de tous les jours. On fait grand cas d’institutions, politiciens et entrepreneurs qui se font une spécialité de déjouer le système pour encaisser plus gros. Mais qu’en est-il de nous, simples individus et citoyens? Une lettre est lue en onde. Une personne raconte avoir tellement été volée dans sa vie qu’elle n’a plus honte, à son tour, de piger dans le sac et se permettre des petites malhonnêtetés personnelles.

Je me souviens d’une discussion autour d’une machine à café au bureau. Souvent les gens oubliaient leur petit change, dix cents, vingt-cinq et même cinquante cents après la prise de leur boisson matinale. Les suivants ramassaient le magot ou le laissaient sur place. Un collègue me raconta qu’il prenait toujours l’argent en précisant que « de toute façon ce n’est pas payant être honnête… »

Être honnête doit-il vraiment être payant?

Il y a l’idée que nous devons empocher à tout prix pendant que l’occasion se présente, l’idée aussi qu’il est permis de tricher parce que tout le monde le fait et pour se montrer plus fin et plus rusé que les autres. Un bon petit Bougon quoi. S’il y a un gain à faire, on se pose pas de questions, la fin justifiant tous les moyens. Et puis il y a le « thrill » de ne pas se faire prendre.

En deux occasions j’ai assisté à des exemples d’adultes qui prêchèrent les « bonnes manières » à des enfants dans le sport. Pour devenir des filous de première et s’en tirer plus tard avec les honneurs, il faut commencer jeune à s’exercer.

J’ai été entraîneur au soccer pour des jeunes de 8 et 9 ans. À ce niveau d’âge, la partie dure un temps maximum, pas une seconde de plus. Quand le ballon sort des lignes de jeu, on le récupère le plus rapidement possible et on recommence pour ne pas perdre de temps. Jouer fairplay, c’est de ne pas faire exprès pour expédier le ballon très loin hors des lignes lorsque le pointage nous avantage et qu’il ne reste que quelques minutes à jouer. Un petit stratège qu’un entraîneur adverse employa tout de même contre mon équipe lorsque nous perdions dans un match. Je l’ai vu dire à un de ses jeunes de botter carrément le ballon en dehors des lignes en fin de partie pour gagner plus facilement. Un bel exemple à donner, ce que je ne me suis pas privé de lui dire en fin de rencontre, sans lui serrer la main ni le féliciter.

Pour le baseball même principe, la durée de la partie est limitée. Cette fois-ci, l’instructeur en défaut était celui de mon fils alors âgé de 11 ans. Nous avions l’avantage dans la partie et il eut la pas très subtile idée de demander à un jeune de faire semblant de rattacher ses lacets de souliers et gagner du temps avant de prendre position au bâton. Mon amour pour le sport organisé a pris fin cette journée-là. Ce genre d’attitude m’a toujours dégoûté. Et, par ricochet, enseigner aux jeunes à tricher a de quoi me laisser perplexe, faut-il le préciser.

Gagner à tout prix, voir à court terme, empocher le plus possible quand la manne passe sans se soucier des conséquences, est-ce bien la tendance actuelle?

Si le propre de l’humain en société est d’agir par mimétisme uniquement, je ne donne pas cher de sa peau. Je ne crois pas qu’il y a beaucoup d’avenir dans le « tout le monde le fait, pourquoi pas moi ».

26 novembre 2012

Opinion

"Une règle d'or : on ne doit point juger les hommes d'après leurs opinions, mais selon ce que leurs opinions font d'eux." 
G.C. Lichtenberg 

Gauche, droite, gauche, droite. Présentez armes!


La bipolarisation dans les débats a encore beaucoup d’avenir. Nous l’avons constaté dans le psychodrame engendré ce printemps par la demande des hausses des frais de scolarité au niveau universitaire au Québec.

L’être humain a le génie pour les divisions primaires, entre les pour et les contre, les bons et les mauvais, les oui et les non, les croyants et les non-croyants. Il faut prendre parti et ce parti doit être absolu. Il n’y a pas de place au doute et à l’hésitation. Tout se voit relégué à un degré d’évidences à admettre, en raison de quoi le simple bon sens devient dogme, la moindre opinion un enseignement.    
Dorénavant le chic c’est d’être de gauche ou de droite. En Europe, particulièrement en France, tout ça fait partie des mœurs sinon des meubles depuis longtemps.

Chez nous, c’est un fait nouveau. Nous avions le nationalisme versus le fédéralisme, le français contre l’anglais, le Québec contre le reste du Canada. Nous venons de basculer dans les ligues majeures, comme en Europe, comme aux États-Unis. Nous entrons dans le grand monde. Est-ce une évolution?

Comment me situer?  

Je serais de gauche si ce n’était de l’extrême gauche. Je serais de droite si ce n’était de l’extrême droite. Et puis je me pose cette grave question : la gauche ou la droite sans idéologie, est-ce le centre?

Ou suis-je dans ce monde docteur? Comment me positionner en toute liberté et en toute sérénité sans craindre les « IMPITOYABLES D »?

D pour démolition.
D pour dénigrement.
D pour dévalorisation.
D pour déni.
D pour damnation.
D pour décrier.
D pour déblatérer.
D pour dramatiser.
D débordement.
D pour domination.
D pour dogmatisme.
D pour démission.
D pour démoraliser.
D pour débagouler (vomir, proférer une suite de paroles souvent désagréables).
D pour dénonciation.
D pour débrider.

Suis-je normal si je m’en tiens qu’aux deux pitoyables?

Se tenir Debout, dans le Doute.

8 novembre 2012

Sans peur

À l’été de mes quatorze ans, j’ai cessé d’avoir peur.

Je travaillais comme moniteur dans un terrain de jeux près de chez moi, à cinq dollars la semaine, durant les vacances. Un jour, ma mère vint m’annoncer : « Rentre à la maison et fait ta valise, on va te reconduire dans un camp sur l’Île d’Orléans. » À cet âge-là, durant les années soixante, on se posait pas de questions, on exécutait. Je quittai la maison sans rien dire et rejoignis une centaine d’autres jeunes dans des baraquements pour une sorte de happening religieux et musical. J’étais en compagnie de deux confrères de classe. J’appris plus tard que le collège où j’étudiais avait payé les frais. Pourquoi? Pensait-on que j’avais une fibre religieuse particulière?

Je n’ai jamais été à l’aise dans un groupe. Mon séjour fut donc assez pénible, sauf pendant que nous chantions. Et il y avait les filles…

C’est au retour que le phénomène s’est produit. Mon humeur changea. Mon comportement aussi. C’est comme si tous les fardeaux du monde avaient disparu, toutes les peurs aussi. Je souriais béatement à mon entourage, les soucis envolés. Durant deux jours au moins. Puis le naturel revint avec ma timidité, l’inquiétude, les préoccupations… et les boutons d’acné.

Que s’était-il passé? J’ai longtemps désiré revivre cet épisode de calme et de paix intérieure absolu. Mais peine perdue, sauf durant de courts moments de grâce ou d’exaltation. L’épisode a été aussi soudain qu’inattendu, et sans reprises. Était-ce à cause de l’éloignement de mes repères habituels, de cette semaine au camp transformée en une sorte de rite de passage? L’esprit scientifique qui règne en maître de nos jours dirait que c’est une banale histoire de sécrétions hormonales, sans plus. Peut-être bien. Mais pourquoi, deux jours seulement? Et si c’est juste une question d’hormones, trouvez-moi la recette docteur? J’en veux plus!

J’ai souvent réfléchi sur cet état de conscience affranchi de toute peur. L’absence de peur transforme l’être d’une manière si totale qu’elle le laisse ébahi. Cet état serait-il souhaitable alors? Devant les vicissitudes de la vie, ne serait-il pas dangereux de sombrer dans une sorte de léthargie ou de passivité engendrées par le vide laissé de la disparition de l’émotion? Je ne le crois pas. Selon mon souvenir, je ne me suis jamais senti avec autant d’allant durant mes deux jours de « sevrage ». Je me sentais d’attaque à faire face à n’importe quelle situation.

La peur est une émotion puissante. Puissante et envahissante. Elle se décline dans des teintes qui nous la font expérimenter de multiples manières, à tel point que nous avons fini par la croire naturelle ou comme une condition inhérente à notre culture dite d’abondance. Nous avons peur de perdre. De perdre notre travail, la santé, l’amour des autres, nos privilèges, notre aisance matérielle.

La peur se transforme. N’est-il pas amusant de la voir se pavaner en compagnie de ses petites sœurs jumelles : inquiétude et insécurité? Ou bras dessus, bras dessous en compagnie de ses vieilles tantes : angoisse et anxiété? N’est-il pas paradoxal que du fait d’avoir tant nous sommes si mal à l’aise, au point de faire de la consommation d’antidépresseurs et d’anxiolytiques la pierre d’assise de notre bonheur factice?   

La peur est-elle nécessaire? Sinon, comment s’en débarrasser?

La réponse serait-elle cachée dans ce qui pourrait la remplacer d’une manière aussi puissante et envahissante? La nature a horreur du vide, nous le savons.

Quelle est cette réponse?

4 novembre 2012

Lumière et ténèbres


« Tant que nous ne concevons pas que les choses pourraient ne pas être, nous ne pouvons concevoir qu’elles soient. Tant que nous n’avons pas vu l’arrière-plan des ténèbres, nous ne pouvons admirer la lumière comme une chose unique et créée. Dès que nous avons vu ces ténèbres, toute lumière est claire, soudaine, aveuglante et divine »

Chesterton, cité par Thomas de Koninck dans le livre De la dignité humaine.

3 novembre 2012

Jordi Savall – connaissance et liberté


« J’ai toujours répété à mes élèves que pour être un bon musicien, il faut connaître le plus possible. La connaissance nous fait libres et, quand nous sommes libres, nous pouvons trouver le bonheur. Sans liberté, pas de bonheur, et sans connaissance, pas de liberté. Ce sont des choses simples, mais essentielles. Un musicien très doué n’arrivera à rien s’il ne l’applique pas à connaître la musique, son histoire, ses techniques. C’est la connaissance qui nous donne la possibilité de choisir. L’homme libre est celui qui peut choisir. L’ignorant croit à une seule vérité absolue. Il ne peut pas penser par lui-même. Ça donne le fanatisme, qui peut, dans certains cas, déboucher sur le terrorisme. »  

Jordi Savall. Extrait d’une entrevue pour le journal Le Soleil, le 3 novembre 2012.

2 novembre 2012

Tac-tics

J’ai un tic, une manie disons : me sentir le nez. J’accomplis l’exploit pour réfléchir, lire, me recueillir et écrire. Précision : je me taponne et triture le bout du nez avec le bout de l’index et le pouce. Ce bout à bout déclenche alors une réaction chimique complexe et des effluves se précipitent en un lieu secret de mon lobe frontal. Juste au bon endroit, là où ça compte…

J’apprécie une odeur délicate, tout en finesse, mais aussi un relent capiteux qui bouscule et enivre. Autour de moi cependant, il doit régner un silence olfactif, chose de plus en plus rare de nos jours. Partout ça pue le parfum et les odeurs fabriquées. C’est à ce moment que mon système limbique prend le dessus. Je déguerpis…

Parfois un reste de molécules s’acharne à maculer mes doigts. Tâter de la fraise, du citron et même l’ail, pour ne nommer que ces nourritures, laisse une empreinte qui ne va pas sans me ravir et me transporter en des lieux insoupçonnés. J’évite alors de me frotter trop fort en me lavant les mains afin de ne pas me débarrasser complètement de ces arômes imprégnés.

Si vous me voyez avec deux doigts sollicitant mon appendice nasal, prenez note de ne pas me déranger. Je suis dans un autre état, un espace du tic, un lieu mythique, un royaume barricadé à double tour. Il y a une frontière dont je suis le seul à pouvoir franchir…

J’ai une autre manie, une sorte de rituel. C’est un moment d’évasion. La surprise, c’est que je ne suis pas le seul à l’utiliser. J’ai vu dernièrement un film fort intéressant sur l’écrivain portugais José Saramago. On le voit octogénaire à la maison puis dans de nombreuses sorties après la réception de son Nobel de littérature. Une séquence en particulier fait sourire. Saramago est assis à son bureau devant son portable. On le perçoit de côté, en plan rapproché. Il se fait craquer les doigts, bouge la souris de l’ordinateur, se met au travail et s’apprête à pondre des lignes de son nouveau roman. Du moins, c’est ce qu’on croit. Le plan suivant nous montre l’image sur l’ordinateur. Nous apercevons un jeu de cartes, il joue au « solitaire »!  

Moi aussi je joue au solitaire. Pour espérer l’éclosion d’une inspiration soudaine, chercher sans chercher, attirer le gros poisson. Voilà mon rituel.

Patience, patience. Tactiques saugrenues, tout est bon.

31 octobre 2012

Changer


"On fait sur soi-même le changement que l'on veut voir dans le monde"

Gandhi 

29 octobre 2012

Métaphore


« La réalité, l’endroit où nous nous trouvons, nous est invisible dès lors que nous nous y trouvons. C’est le processus du “second degré” (imagerie, allusion, intrigue) qui nous permet de voir où et qui nous sommes. La métaphore, au sens le plus large, constitue notre moyen de saisir (et parfois presque de comprendre) le monde et les êtres, si déconcertants soient-ils. Il est possible que toute notre littérature puisse être comprise comme métaphore. »

Alberto Manguel, Nouvel éloge de la folie.

Chute à l’Ours et « œil américain »


Lorsque nos yeux se portent vers le ciel étoilé, nous identifions des formes familières, des formes dessinées par l'homme : un chaudron ici, une croix là… Des dizaines de constellations sont ainsi nées de notre propre regard. Nous nous sommes projetés dans le ciel pour tenter d’expliquer toute cette immensité et ce vide prodigieux. Notre imagination a alors fini par trouver une interprétation « à ce grand silence des espaces infinis ».

Ce qui nous impressionne, ce qui nous fait sentir tout petit et impuissant, nous tentons de le conjurer en le contournant, en le soupesant et l’interprétant. C’est là le pouvoir de l’imaginaire de l’homme. C’est là son génie.

À l’approche des bruyantes cataractes de la « Chute à l’Ours », j’ai senti le même effet se produire sur moi. Je me suis tenu debout de longs instants sur les grands rochers plats bordant cette majestueuse rivière, l’Ashuapmushuan, afin de me laisser pénétrer par toute cette puissance indomptée. Il y d’autres rivières qui viennent se jeter avec panache dans le Lac Saint-Jean au Québec, mais à ce point nommé de la « Chute à l’Ours » près de Normandin, c’est comme si mon cœur avait cessé de battre. Tout d’un coup.

Une question me tarauda pendant l’heure à marcher sur le sentier bordant les rapides. Presque à l’obsession. Comment faire pour naviguer en canot sur les flots d’une telle rivière afin de se rendre sans encombre jusqu’au grand lac?

Mon imagination s’était mise au travail.

Pierre Morency dans son livre « L’œil américain » nous parle de ces premiers Européens qui ont côtoyé les autochtones en les suivant dans la forêt, sur les cours d’eau, à la chasse et la pêche. Ébahis devant leur facilité à se fondre à l’environnement, se tenir cois, scruter et traquer n’importe quels indices autour d’eux, jouer de prudence et de discrétion, bref tout voir et entendre avec acuité autour d’eux, ces Européens décrétèrent que « l’Indien » avait l’œil américain.

J’ai donc joué à l’Indien. Un Indien en compagnie de son clan. J’ai cherché tous les moyens possibles pour traverser les rapides de la Chute à l’Ours. Une impression tenace me disait qu’un passage existait, malgré les risques.

Est-ce que j’accomplirais moi-même cette chevauchée, c’est une autre histoire. Par ailleurs, en adoptant la posture de l’Amérindien, je me suis transformé en un observateur autre d’un problème concret. Avec un autre point de vue.

L’œil américain?

Quelques jours plus tard, en lisant une énième fois articles de journaux et chroniques d’humeur sur le conflit étudiant au Québec ainsi que la violence générée par les manifestations, j’ai pensé qu’il y avait un lien à faire avec ce passage à haut risque des Chutes à l’Ours. C’était peut-être ça mon obsession...

Vaut-il mieux s’aventurer avec témérité et impatience sur ces dangereux rapides ou plutôt réfléchir tranquillement aux moyens possibles de passer au travers sans nous noyer ou nous blesser inutilement?

Le chemin est long jusqu’au lac puis au fleuve puis à l’océan.

22 octobre 2012

"Rien ne va de soi"


« (…) L’existence elle-même va-t-elle de soi? Le fait de voir ou d’entendre, d’imaginer et de penser, d’aimer, va-t-il de soi? Rien ne va de soi ni ne peut aller de soi pour qui s’arrête à réfléchir. Le monde où nous sommes est extraordinaire—extraordinairement beau—et l’humain encore davantage ainsi que ne laisse pas d’en témoigner les grands artistes qui tentent sans cesse de le créer à neuf comme pour mieux nous le faire éprouver et pressentir à la fois. Et le beau est ce qui rend heureux. »

Thomas de Koninck, Philosophie de l’éducation-Essai sur le devenir humain. 

11 octobre 2012

Le génie de la pierre


Sur ma table de chevet il y a quelques pierres dispersées autour d’une pile de livres. Quartz, jaspe, agate, grappillées ici et là lors de voyages et promenades sur les grèves en bordure de la mer ainsi qu’en d’autres occasions. Ces pierres me captivent. Elles insufflent chez moi le respect de la lenteur, de la longévité ainsi que de la fragile beauté des choses. Elles me tiennent compagnie, je les observe, je les caresse parfois avant d’entreprendre mes nuits.

Ce sont mes capteurs de rêves…

Il y a un drôle de génie qui préside à l’élaboration de toutes ces images et scénarios à l’intérieur de notre sommeil. Chaque nuit, nous avons rendez-vous avec l’insoupçonné où l’imaginaire reprend une place subtilisée par nos prétendus problèmes importants et concrets. Pourtant, notre imagination vaut son pesant d’or. Ne serait-ce pas d’ailleurs la première leçon à tirer de nos rêves que de les percevoir comme guide à travers la somme d’inattendus que nous réserve la vie de tous les jours? 

Le rêve utilise nos intérêts et passions pour nous conduire dans une direction qui a une valeur pour soi. Par exemple, je ne connaissais rien à cette pierre, le jade, jusqu’à ce qu’un rêve m’en offre un aperçu pour le moins étonnant.

Je suis assis au bord de l’eau sur une plage et je regarde devant moi trois magnifiques aigrettes d’une blancheur éclatante qui marchent d’un air souverain dans la vase. J’ai un papier entre les mains. Je le froisse en le pliant, ce qui produit un son : crouk! Aussitôt les grands oiseaux blancs se tournent dans ma direction, comme étonnés. Puis ils se dirigent vers moi en marchant lentement. Peut-être, pensai-je, que j’ai émis un son significatif connu d’eux seuls et que ce son les perturbe! Ils sont maintenant debout, majestueux, juste en face de moi. Je leur demande, en m’excusant, si je les ai importunés par maladresse. Une des aigrettes se penche alors un peu, avec une manière de sourire à son immense bec, et me dit : « Non, pas du tout! » « Mais vous savez parler, leur dis-je étonné? » Aucune réponse. Les trois oiseaux se retournent alors et marchent dans une autre direction. Je les regarde s’en aller puis, subitement, une des aigrettes virevolte en battant des ailes et vient me chuchoter ces mots énigmatiques : « Conservez l’esprit du jade. »

Ce rêve fut marquant dans ma vie. D'abord, il survint durant une période trouble alors que je quittais mon emploi pour me consacrer à l’écriture. Marquant aussi par sa couleur et sa texture même. Lorsque les trois oiseaux repartent, je les vois de dos. Mais le plus bizarre, c’est que chacun porte des shorts bleus. Je distingue donc devant moi trois paires de fesses bleues allant leur chemin vers une direction inconnue... L’humour dans les rêves ne fait pas de doute pour moi.

Je fis ensuite une recherche sur cette pierre que je ne connaissais que de nom. J’appris qu’elle était très prisée par les Chinois. Ils l’appellent la pierre de Yu. Les sages chinois de l’antiquité avaient l’habitude de comparer la vertu au jade. Par exemple, à leurs yeux le poli et le brillant de la pierre figurent la vertu discrète d’humanité. Le jade est l’image de la bonté, car il est doux et onctueux au toucher. Son éclat n’étant pas voilé par ses défauts ni ses défauts par son éclat, il représente également la sincérité et l’authenticité. Il est même l’emblème de la musique, car il rend un son pur et soutenu qui s’arrête brusquement lorsqu’il est frappé.

Voilà pour la pierre. Mais qu’est-ce que ce rêve voulait me dire? Ce n’est que quelques mois plus tard qu’une interprétation plausible surgit d’une manière inattendue.

J’étais à l’écriture d’un roman. Le personnage principal et narrateur est en phase terminale, cancéreux. Je lui fais raconter ce même rêve du jade à un autre personnage, un frère dominicain danois peu conventionnel venu l’assister dans ses derniers moments. Ce frère je l’avais déjà rencontré dans un autre rêve survenu il y a une douzaine d’années auparavant. Il m’avait exhorté à me souvenir de lui et de son nom. C’est lui, qui trouvera le sens caché du rêve en question.

Dans un dialogue avec le mourant qui, il faut le souligner, tient lui-même un journal intime de ses impressions sur son expérience de fin de vie, le frère lui apprend ceci :

— Quand même! Peux-tu m’expliquer cette présence des trois grands oiseaux blancs et cet esprit du jade en prime?

— Là c’est toi qui en as déjà apporté un élément de réponse en parlant de ton écriture. Je pense tout bonnement que ton âme t’exhorte à continuer cette tâche, à ne pas froisser ou plier et jeter le papier comme dans ton rêve. L’intention de ce rêve est de te démontrer qu’il ne faut pas t’arrêter, car cette écriture te permet de découvrir quelque chose de très précieux, des joyaux qui t’apportent une richesse intérieure, cet « esprit du jade » en fin de compte.

Je poursuivis ma recherche pour en savoir encore un peu plus sur ce jade qui égale Chinois, qui égale Taoïsme…

En voici le résumé: « Taoïsme et jade vont de pair. Dans le Taoïsme on retrouve une variété incroyable de divinités. Il y a des personnages légendaires, mais aussi une sorte de « bureaucratie céleste » parmi laquelle on retrouve les Trois Purs (Sanqing) qui symbolisent trois niveaux d’accomplissement ainsi que trois formes d’énergie. Ces Trois Purs représentent cette capacité de vivre en équilibre avec le monde ou encore d’orienter le travail sur le raffinement de l’esprit pour se fondre dans le Tao, ce qui se nomme la “Pureté du Jade”. Il y à aussi une île imaginaire ou mythique sur laquelle poussent des champignons d’immortalité et qui est décrite comme ceci : tout dans cette île est doré et de jade. Les animaux sont d’une parfaite blancheur, la végétation d’essences précieuses est luxuriante; les fleurs et les fruits, quand on les mange, préservent de la vieillesse et de la mort. Les habitants de cette île sont des génies et des sages… »

Je ne sais quoi dire. Surtout que je ne connaissais à peu près rien sur le Taoïsme ainsi que sur le jade.

Génie de la pierre? Génie du rêve?

9 octobre 2012

L’art perdu de plier une serviette de bain.

Nous étions une vingtaine de personnes regroupées dans un local afin de recevoir une formation d’une semaine sur la communication en entreprise. Autant de femmes que d’hommes, si je me souviens. Un beau mélange dans une ambiance détendue. Les formateurs se présentèrent puis, pour casser la glace, ils sortirent d’une boîte quelques serviettes de bain énigmatiques. Afin d’effectuer un petit exercice…

On nous divisa en cinq groupes, une serviette chacun. On nous demanda ensuite de la plier du mieux que nous pouvions. Avec trois minutes pour s’exécuter. Trois trop courtes minutes.

Est-ce que nous avons réussi? Pas vraiment. « C’est comme ça, ou quoi, que l’on plie une serviette? » « Attends, je vais te montrer, un gars ne sait pas comment faire! » Un gros tumulte pour une si petite tâche. Puis on passa au verdict des formateurs.

Bien sûr, il n’y a pas de bonnes ou mauvaises manières de plier une serviette de bain. On peut même la rouler si on veut. L’exercice avait simplement pour but de communiquer ensemble afin de découvrir qu’il y a effectivement mille et une façons de plier une serviette.

Nous avons bien ri, mais jaune… Ce n’était pas une question d’aptitude, ni de sexe surtout. Il fallait juste se parler, en discuter.

Là est la difficulté pourtant.

Imaginons un peu lorsque le propos ou la tâche à réaliser sont beaucoup plus complexes, avec des conséquences déterminantes. Lorsque nous tombons aussi dans le vaste domaine des idées ou croyances, dans l’interprétation à donner aux événements de la vie.

Que faisons-nous? Avons-nous le courage de nous écouter et d’accepter sincèrement la diversité des points de vue entendus?

C’est ma grande question, mon grand soupir…
                                                  

Le temps des questions


« Chaque chose au monde porte en elle sa réponse, ce qui prend du temps ce sont les questions. » 

Le Dieu manchot, José Saramago