19 avril 2013

Croire


Croyances, visions des choses, idées sur le monde, la vie, la mort, la grande parade du sens que nous accordons à notre existence, foi en Dieu, foi en l’homme : une constance dans l’histoire qui a encore un bel avenir, surtout en période de troubles comme celle que nous vivons actuellement.

Nous devons croire. Nous devons croire, car nous avons une conscience aigüe de notre durée et de la mort qui nous attend. Le seul espoir qui nous reste se cache alors dans une continuité (de soi, de la vie) qui expliquerait et complèterait par le fait même notre mortelle présence sur terre.

Croire et avoir confiance en notre croire parce que nous nous sentons incomplets.

Jean-Louis Servan-Schreiber dans Aimer (quand même) le XXIe siècle nous dit ceci: « On ne peut pas fonctionner sans une petite modélisation du monde dans la tête; bricolée, lacunaire certes, mais c’est la nôtre. Nous avons intérêt à bien la connaître, à la tester constamment, à savoir la compléter, la mettre en doute, vérifier si elle nous aide à vivre, ou si elle nous envoie dans le mur. »

Voilà la question : est-ce que notre croyance nous aide à vivre? Et précisons : à vivre une vie qui a un sens, une vie réussie qui apporte quelque chose de positif aux autres et à soi-même?

Je sais à quel point nous aimons nous raconter des histoires. Quelque chose nous échappe et il y a plein de trucs que nous ne comprenons pas. C’est ce quelque chose d’indéfinissable dont nous ne savons presque rien que nous cherchons à clarifier afin de nous guider. Nous désirons ardemment la preuve de son existence afin de soulager notre angoisse. Une fois convaincus de l’avoir trouvé, nous la chérissons comme un bien précieux, un bien que nous voulons protéger à tout prix, car il nous conduira avec assurance vers le salut ou une récompense qui adoucira toutes nos souffrances vécues.

Cependant, ce spectre éblouissant de la preuve définitive ne finirait-il pas par nous aveugler au point de nous déposséder de nous-mêmes et nous faire perdre cette part d’humanité qui nous rattache à tous? Ne chercherions-nous pas aussi à nous démarquer par l’exclusivité de notre trouvaille, ce qui expliquerait la multiplicité des croyances, religions, sectes et autres idéologies qui pullulent depuis toujours?

Notre croyance, affirmons-nous avec éloquence et ferveur, étant la bonne et unique, une puissance, enfin, s’occupe de nous et nous mène à bon port. Nous sommes protégés, rassurés, et c’est tout ce qui compte.

Pendant quelque temps au travail, j’ai eu un ami qui était joueur d’échecs comme moi. On se voyait pour des parties endiablées, mais nous avions aussi de longues conversations ensemble. Un jour il m’avoua qu’il était un disciple de la foi baha’is. Il m’expliqua en long et en large la teneur de sa religion. Ce que je me souviens et qui me faisait sourciller, c’est que pour les baha’is l’unification de l’humanité demeure un sujet primordial. Ils sont d’ailleurs convaincus que le temps approche où la paix mondiale s’installera pour de bon. Je décelais un engouement et une exaltation chez lui et j’avais beau lui signifier qu’il me semblait utopique de voir les choses ainsi, rien n’y faisait. Le plus étonnant demeurait l’ensemble hétéroclite de preuves et de signes qu’il découvrait chaque jour dans l’actualité afin d’étayer ses affirmations. « Tu vois bien, ce n’est qu’une question de temps, me répétait-il. »

Je n’ai rien contre la paix sur terre, ça va de soi. Cependant, je ne voyais rien de probant, je ne croyais pas comme lui… Par contre, je discernais dans son approche une sorte de théorie du complot, mais à sens positif : on conspirait pour le bien de l’humanité entière et il en lisait des signes partout, dans tous les événements de l’époque.

Malgré tout, nous devons croire. Au moins pour ne pas désespérer, pour ne pas entretenir cette passion du désespoir que nous retrouvons parfois chez les jeunes, souvent pour des raisons dramatiques ou esthétiques. Croire humblement pour en arriver à espérer sans impatience et découvrir une part de sérénité malgré la folie du monde, malgré le mal, la souffrance.

Il n’y a pas de raccourcis. Comprendre la vie, le fait d’exister demande du temps et ne se manifeste que dans la lenteur et le silence, sans une pression indue de l’extérieur ou d’une puissance autoproclamée. Je pense à une recherche continue qui s’étale sur le long terme, comme une traversée à la nage de tous les océans de la terre.

Je pose comme hypothèse que les croyances existent avec une ambition inavouée, celle de court-circuiter le délai nécessaire à toutes transformations profondes de notre être. Ils prétendent à un lien direct avec la vérité, avec une puissance divine ou un substitut terrestre. Y adhérer donne alors un sentiment d’élection qu’il suffit d’entretenir en devenant dévot, c’est-à-dire celui qui prononce les bons mots, les bonnes paroles et se nourrit des bonnes écritures.

Nous devons croire, mais je ne suis pas sans savoir que mettre au-devant de soi sa croyance au détriment de la réalité, du visage du monde et de sa propre humanité peut conduire aux pires excès.

Il y a des maladies de la croyance qui enlèvent toute crédibilité à cette attitude capitale devant la vie. Ces maux naissent d’une paresse rédhibitoire devant la complexité de l’existence et en raison de notre impatience à trouver une solution définitive à notre incomplétude. Ces maux s’apparentent à une démission de la pensée et de la réflexion, comme si une dispense de recherche et d’approfondissement se voyait accordée aux seuls adeptes, dispense rendue possible par une mythologie ou une imagerie toute faite et parfaite de la vie ici-bas et au-delà. Si ce penchant se concrétise pendant de longues années, puis des décennies et des siècles, l’obscurantisme finit par prévaloir et recouvrir de sa chape de plomb toute lumière cherchant à poindre quelque part dans le firmament des idées.

Dans son livre Comme un chant d’oiseau, Anthony de Mello raconte cette histoire : « Le diable un jour partit en promenade avec un ami. Ils virent devant eux un homme se pencher et ramasser quelque chose sur la route.

- Qu’est-ce que cet homme a trouvé? demanda l’ami.

- Une parcelle de vérité, répondit le diable.

- Ça ne vous dérange pas? demanda encore l’ami.

- Oh non! repartit le diable : je vais lui permettre d’en faire une croyance…

Croire est noble. S’il ne se contente que d’une attente de récompenses ou d’un soulagement à notre malaise de vivre, notre croire perd alors de cette noblesse au détriment d’un égocentrisme inavoué ou d’une suffisance arrogante. Mais s’il est accompagné d’une transformation en profondeur de notre être, transformations issus d’expériences qui ont un sens, alors il reprend vie et ne se fossilise plus dans le dogmatisme et les certitudes défraîchies.

Le croire s’articule dans un constant dialogue avec le doute et l’incertitude, il est méthode de recherche, il s’élabore dans l’humble tâche de compréhension de la vie avec le seul instrument disponible à l’homme, sa raison.

Il y a cependant un paradoxe : la raison seule n’est et ne sera jamais satisfaisante. Devant le mystère de l’existence ainsi que de notre présence consciente sur terre, la raison n’a pas de repère tangible, c’est-à-dire de mesures quantifiables et précises. Elle doit reconnaître que la science et ses vues matérialistes ne produisent qu’une réduction du mystère, jamais une explication définitive, malgré leurs prétentions.  

Il reste le croire dans le doute et la raison dans l’humble acceptation de ses limites.
  

7 mars 2013

Nuits et jours


Nuits et jours
Vont et viennent,
Infatigables sans relâche.
Voyons-les s’embrasser
Des amants de toujours qui soupirent
Au moment de se délaisser.
Ils vont ils viennent
Se dévoilent l’un à l’autre
Se caressent un instant
Qui n’en finit plus
Leur ronde s’achève.

Oh mon enfant,
Mon enfant perdu fragile
Que l’innocence illumine
Regarde et vois le jour
Et vois la nuit
Ils ne trompent pas.
Regarde ces amants chasseurs
Qui tuent à coup d’éclairs
La noirceur des désirs
Qui tuent la blancheur la pureté.

Vont et viennent  
Ces jours ces nuits
Alternent le repos le vent
Ils n’en finissent plus. 

31 janvier 2013

Les mots(10)

Nuit :
La nuit éclaire notre vie comme des millions d’étoiles qui inspirent les plus sûrs des destins. Intime du silence, elle laisse entendre le pas feutré d’animaux mythiques, se fait le présage de rêves délicieux, inavoués, fantastiques, incompréhensibles. La nuit dessine une porte qui nous conduit fatalement à notre propre humanité.

Crayon :
N’eut été de sa présence, comment aurais-je pu apprendre à dessiner et exprimer tout le pouvoir des mots? L’humble bout de bois a enfanté mon intelligence du doigté, l’humble bout de bois m’a appris qu’un savoir se démontre sur une ligne définie et que l’ardeur d’un amour se dit souvent sur un fond de papier blanc.  

Chien :
Notre quatre pattes adoré, chéri. Notre compagnon. Le mot chien provient du Chinois et veut dire : celui dont la queue démontre l’état archaïque du sentiment, celui dont les yeux recherchent la tendresse et tout l’amour qui ne se dira jamais avec des mots.

Bibliothèque :
Une bibliothèque comme lieu d’hospitalité pour des univers écrits à la gloire de la connaissance. Une bibliothèque comme restaurant et comme appel de nourriture pour ceux qui ont faim. Une bibliothèque infinie au fond de soi à la recherche du lecteur de tous les mots cachés de l’âme.

Oreille :
Chapelle des bruits de la terre. Lieu secret par où transitent beauté et horreur, rythme et volupté des soupirs. Pavillon d’or attentif aux chuchotements du monde, à l’éveil d’un désir partagé. Sanctuaire sacré aux portes de l’entendement.

Marguerite :
Dentelle immaculée perchée à son bouton d’or. Marguerite célèbre les étés de nos jardins, marguerite se dandine au vent et ondule sur les vagues de chansons éternelles. Elle est la mère bouquetière de tous les enfants à naître dans ce mariage insolite de la poésie et d’un destin ignoré.

30 janvier 2013

L’avis du chat qui baille…

C’est l’histoire d’un chat esseulé.

Je l’ai aperçu une première fois sur le terrain à l’arrière de ma résidence, il se faufilait à travers les arbustes et les fleurs. D’un bond élégant, il sauta ensuite sur le rebord de la clôture de bois. Il demeura assis plusieurs minutes, regarda autour de lui, levant parfois le nez comme pour respirer une odeur qui l’excitait. Sa fourrure avait un mélange égal de noir et de blanc. Enfin, il bailla à s’arracher la mâchoire, sauta dans la cour du voisin et disparut.

Le lendemain, je le vis jaillir du dessous d’une voiture stationnée dans la rue. Il s’approcha de mon entrée, regarda autour de lui puis grimpa ensuite les quatre marches menant à ma galerie. Je l’observai par la grande fenêtre du salon. Il se coucha, s’étira comme un chat, fit comme chez lui. Je courus chercher un reste de poulet au frigo pour lui donner. J’ouvris la porte lentement pour ne pas l’effaroucher et déposai le plat, sans rien attendre.  

C’est seulement quelques jours plus tard que nous avons fait connaissance. Il miaula devant ma porte, sans doute avait-il faim. Je lui donnai deux sardines qu’il avala d’un coup. Je pus l’observer un peu pendant qu’il mangeait. Il avait l’oreille gauche affaissée. Sur son dos le poil était emmêlé. Il leva la tête et je vis que la pupille d’un de ses yeux me semblait dilatée comme le jaune d’un œuf qui vient d’être crevé dans le fond d’une assiette. Un chat échaudé par la vie… Je lui flattai le cou. Il miaula puis déguerpit en bondissant en bas de la galerie. Je me rendis à l’épicerie du coin pour lui acheter de la nourriture, s’il revient encore j’aurai quelque chose à lui offrir.

Autre journée, autre miaulement. Cette fois-ci je déposai la nourriture, de petites croquettes de viande sèches, à l’intérieur de la maison, dans le couloir. J’attendis. Il entra lentement. Il me semblait boiter un peu. Il mangea en jetant des coups d’œil à droite et à gauche. Il termina rapidement et resta assis, figé. Je le trouvais beau malgré ses cicatrices de guerre. Je me présentai et lui dis de faire comme chez lui, de prendre ses aises. Comme s’il m’avait approuvé, il grimpa sur un tabouret puis sauta sur le radiateur à l’entrée.

Il devint mon inséparable ami à partir de cet instant. Où que j’aille à l’intérieur et autour de la maison, il me suivait. J’avais l’impression qu’il cherchait à me comprendre et à me donner son avis sur ce que je faisais et parfois même sur ce que je pensais. Je lui avouai qu’un chat qui avait vécu autant de tribulations et d’infortunes comme lui était sans doute digne d’être écouté. Il m’obligeait à m’arrêter et m’interroger. Il veillait sur moi comme je veillais sur lui. C’est drôle à dire, mais j’avais le vague sentiment qu’il cherchait à me faire économiser du temps et de l’énergie, qu’il me conduisait avec subtilité vers l’essentiel. Comment s’y prenait-il?

En bâillant…

Il avait une façon de me regarder… Il s’approchait à quelques centimètres de mon visage puis bâillait une fois, deux fois, jusqu’à ce que je lui accorde une attention soutenue. Au début, je ne voyais rien, je ne comprenais pas son manège. Un jour, je fis le lien. Je regardais la télé, je zappais. J’étais un télévore lobotomisé qui perdait manifestement son temps à regarder des inepties. Je me secouai, pris une revue et lus. Chat s’approcha et ronronna. Pour la première fois, l’effet Pavlov fonctionna. Et du même coup, je lui trouvai un nom. Il approuva son baptême, ronronna de plaisir.

Un après-midi, j’étais à l’ordinateur. Comme à son habitude, Pavlov avait pris sa place sur mon bureau près du clavier. Couché. Sa queue en mouvement continu ramassait la poussière sur les touches comme un petit linge. Je savais qu’il souriait… J’écrivais un texte qui me donnait du fil à retordre, mais temporisais en fuyant et surfant sur internet. Tout à coup, mon chat leva la tête puis vint s’asseoir directement devant l’écran. Je le suppliai de ne pas bâiller. Il bâilla. J’ai compris, lui dis-je.

Je dormais. Une présence me réveilla. Au cadran, les aiguilles notaient 2h15. Pavlov tournait sur lui-même, me léchait le visage. Je m’assis sur le bord du lit. Je le vis bondir en courant vers la porte arrière de ma résidence. Il voulait sortir. J’étais curieux d’en connaître la raison, je m’habillai et le suivis. La nuit était magnifique, une nuit d’été chaude et paisible. Ensemble, on se rendit jusqu’au fond du terrain, dans les broussailles à travers les arbustes et les fleurs. Le cabanon trônait à quelques mètres à notre gauche. Pavlov se coucha et fixa un point tout près du grand tilleul. Sans discuter, je pris la même position au ras du sol. J’observai le chat, observai ce qui l’absorbait. En silence, aucun geste. Au bout de quelques minutes, je vidai mon esprit de toutes pensées et appréhensions. Le silence partout, le silence total. La scène se transforma, grossit, s’illumina. Ma conscience pénétra en douceur un monde nouveau.

Je traquais.

À un moment pile, je peux vous jurer que je bondis en même temps que mon chat sur une proie qui ne vit que du feu. Un mulot.

Je retournai ensuite dans ma chambre. Il était cinq heures au cadran, le soleil grimpait à l’horizon, les étoiles se couchaient les unes après les autres dans la nouvelle lumière du jour.   

Pavlov dormait près de mon oreiller. Je songeai : tout est question de patience, d’attention, de profond silence. Et d’être sans bavure en temps voulu.

Je m’étais habitué à aimer ce chat magnifique. Il me comblait, ronronnait, bâillait… Je ne voulais rien d’autre qu'en prendre soin. Tous les jours, j’ouvrais ma porte, il partait, revenait plus tard. Heureux? Oui, j’en suis sûr, comme moi.

Une journée d’automne, je m’en souviens très bien, il pleuvait de fines gouttelettes sur la ville, je trouvai un mulot mort dans mon entrée en sortant à l’extérieur. J’eus une appréhension.

Le lendemain puis les jours qui suivirent, j’attendis mon chat, j’attendis qu’il entre me rejoindre dans la maison et partage ma vie comme avant. Peine perdue.

Pour ne rien vous cacher, j’ai longtemps pleuré sa disparition. Aujourd’hui encore, je me souviens de lui avec émotion et respect.

Je pense avoir maintenant compris la raison de son départ.

J’en suis presque certain, il avait d’autres chats à fouetter…

24 janvier 2013

Humain fort fragile

«Nous sommes des êtres fragiles et la réalité sociale dans laquelle nous nous trouvons en tient fort peu compte, nous proposant au contraire un idéal de performance ou d’excellence. Une part de ce qu’il y a en nous d’humain est oubliée, comme si nous avions honte de notre humanité et des imperfections qui lui sont inhérentes, et que nous nous rêvions surhumains, dieu ou machine. Il en a d’ailleurs toujours été ainsi sur le plan collectif. L’idéal de sainteté puis celui de sagesse ont précédé l’idéal d’excellence, l’idéal d’aujourd’hui. Toujours l’humanité de l’humain est déniée, telle une tare. Ces idéaux détruisent l’être humain, loin de l’aider à se développer et à réaliser la puissance de son être vivant. En fait, il s’agit d’abord et avant tout de voir la réalité telle qu’elle est. C’est grâce à la vision qu’une solution allant dans le sens de la puissance de vivre peut concrètement se trouver ou  s’inventer au sein de la réalité telle qu’elle est. L’important est que la vision, même au sein de la répression, que celle-ci soit brutale ou douce, absurde ou  argumentée, demeure intacte, que, mieux encore, elle soit rendue plus vive, plus aiguisée par le défi ou l’épreuve. La vision de la réalité est plus puissante que toute injonction émanant de l’idéal.»

Pierre Bertrand, Cette vie en nous, Liber.

21 janvier 2013

Le sens de la contemplation

« Celui qui s’efforce d’agir pour les autres ou pour le monde sans approfondir sa compréhension personnelle, sa liberté, son intégrité et sa faculté d’aimer n’aura rien à donner aux autres. Il ne leur communiquera que la contagion de ses obsessions, son agressivité, ses ambitions égocentriques, ses illusions sur les fins et les moyens, ses préjugés doctrinaires. Rien n’est plus tragique, dans le monde moderne, que le mauvais usage du pouvoir et de l’action auquel les hommes sont poussés par leurs malentendus et incompréhensions.

Nous avons actuellement plus de puissance que jamais et cependant nous sommes aliénés, plus étrangers au domaine intérieur de l’amour et du véritable sens des choses que jamais. Le résultat est évident. Nous traversons la plus grande crise de l’histoire humaine; et cette crise a son centre dans la nation même qui a le culte de l’action et a perdu (ou n’a peut-être jamais eu) le sens de la contemplation. »

Thomas Merton, Le retour au silence.

18 janvier 2013

Avaler sa pilule

Petit tour en pharmacie accompagné par ma douce et ma grippe. Main dans la main. Le défi était trop grand pour me rendre seul, je m’y serais perdu, c’est certain. L’aventure aux limites du possible consistait à trouver une simple bouteille de Tylénol en format ordinaire, de base. En cinq minutes, top chrono.

Je pensai à Thérèse d’Avila…

En face de deux rayonnages débordant de pilules de toutes sortes, un haut-le-cœur s’accrocha à mes lèvres sèches. Je me suis mis à psalmodier, chercher un mantra et un sens à la vie. Une chatte aurait eu de la peine à retrouver ses petits. Douze gigazillions de bouteilles, de formats, de boîtes qui me narguaient : « Je suis ce qu’il te faut! »

Ma fièvre empira. J’hallucinai un produit pour combattre la sinusite pour nez aquilin, un autre pour nez épaté seulement. Pilule pour soigner une gorge nouée, une autre pour gorge profonde, une toux grasse, rauque, déchirante, nerveuse. Nous avons de tout!

Je revins à la maison, tremblotant. C’en était trop, j’allais mourir. Mais avant de trépasser, je me suis assis au salon avec la dernière revue Actualité. J’ai lu sur la page couverture : « Et si on se simplifiait la vie? » Ce serait tendance pour 2013.

Je pensai à Thérèse d’Avila…

Le titre de la revue me semblait prometteur. Désenchantement… Moi qui vois la simplicité comme un art du détachement, un désencombrement minutieux dans ses pensées et une approche teintée de grand respect envers la nature, voilà qu’on me sert la même poutine grasse dans sa sauce brune de la gestion de notre temps et de nos achats, seules critères d’une vie réussie et bien remplie, il va sans dire. Il faut acheter la bonne tablette, l’iPad évidemment. Tellement plus intuitif. Mon intuition à moi me dit de me méfier. Rien ne nous oblige à nous embarrasser de tous les derniers gadgets à la mode. Puis on nous exhorte à assainir nos finances personnelles, concilier travail et famille, faire des listes et même de mieux manger au restaurant. Si vous ne le faites pas, c’est vous le pire. On ne vous souhaite pas de culpabiliser, mais c’est tout comme. Il y a quelques décennies à peine, il fallait aller à la messe tous les dimanches, se confesser, savoir le petit catéchisme par cœur et écouter notre curé. Garantie à vie, gestion idéale pour l’éternité! Sinon, l’enfer.

Je pensai à Thérèse d’Avila.

Le gros bouquin de Marcelle Auclair sur la vie de la sainte espagnole du 16e siècle trône sur la table du salon depuis quelques semaines.

Je lis qu’elle était une femme exceptionnelle, une féministe avant son temps, et belle, intelligente, gracieuse. Une femme d’action qui a eu maille à partir avec tous les énormes préjugés de son époque. Et j’ajouterais avec nos préjugés actuels. Connaissons-nous vraiment cette femme?

« Tout n’est rien, le monde est vanité, la vie est brève. » Est-ce la fièvre qui me fait accepter sans rechigner ces mots de la carmélite? La maladie nous apporte quelquefois de ces moments de lucidité, une fêlure dans l’édifice de nos croyances et une petite lumière se fraye péniblement un chemin dans notre conscience.

Cette grande dame, j’aurais donc aimé la rencontrer! D’autant plus qu’elle adorait rire, chanter, danser. Et, imaginez, elle savait jouer aux échecs. Elle pratiquait le noble jeu régulièrement. Elle s’en servait comme image pour expliquer le processus de développement intérieur.

Nous avons besoin de si peu. L’essentiel se cache en nous.

J’avalai ma pilule…

15 janvier 2013

L’extrême et le banal


Je n’ai pas d’embarras à manifester mon étonnement. Je ne calcule rien, ça surgit, ça émerge et m’inonde comme une pluie soudaine en été.

Je ne crie pas ce sentiment à la face du monde. L’étonnement (mâtiné d’émerveillement) me stupéfie. Je fige, suspendant tout jugement, sans évaluer la teneur en gras ou en grâce de ce moment unique. Pour qui m’observe et me prend en flagrant délit, tout juste peut-il discerner une grimace ou un sourire de contentement. Ce ne sont pas des mots qui jaillissent mais une humeur enfantine, des yeux qui s’agrandissent, cheveux qui se dressent ou parfois une démarche bondissante comme un ballon de plage.

Exister n’est pas banal et, comme bien d’autres l’ont dit avant moi, je m’étonne même qu’il y ait un monde et que nous l’habitions. Pourquoi tout ça? Il n’y a rien de naturel, il n’y a rien du pur hasard d’une mécanique subtile. On entre plutôt de plain-pied dans le mystère. Et on n’en sort pas indemne…  

« La vie ne se révèle qu’à ceux dont les sens sont vigilants et qui s’avancent, félins tendus, vers le moindre signal », nous dit Christine Singer.

Mais qu’est-ce qu’on peut bien venir foutre ici-bas? Ce n’est pas banal. Pourtant, je m’étonne que tant de monde s’étonne si peu. « Il y a des gens qui, comme les bêtes, ne s’inquiètent de rien, que de l’herbe! » nous mentionne Épictète dans ses Entretiens.

Il n’y a rien de banal autour de nous, sinon peut-être dans cet égo surdimensionné « dilué dans un tout le monde qui de tout a tout vu, ou le verra sous peu. » (L. Jerphagnon). Il n’y a rien de banal dans l’apparition de la première neige et des premiers bourgeons au printemps. Rien de banal dans le regard attendrissant d’un vieillard et celui d’un enfant comblé d’un simple jouet. Il n’y a rien de banal dans notre grand fleuve et ses espaces montagneux qui le bordent.

Dépourvus d’un regard, dépourvus d’une sensibilité, dépourvus de culture, ignorant d’ignorer, ne sommes-nous pas plutôt condamnés à une recherche constante d’un extrême qui nous ébloui et nous transporte? Condamné aussi à combler un vide qui nous gruge du dedans, car nous refusons qu’il ne se passe rien et encore moins de nous identifier à un banal devenu abject.

Jean-Jacques Pelletier expose avec rigueur, brio et moult exemples cette montée apparemment sans fin aux extrêmes qui définit le genre de vie que nous privilégions de nos jours. Dans ses deux derniers essais, Les taupes frénétiques et La fabrique des extrêmes, il jette un regard quelque peu cynique, mais néanmoins lucide de cette tendance que nous avons à nous délecter du spectacle sans fin de l’existence véhiculé dans les médias. Comme l’affirme Pelletier, n’a droit d’existence que ce qui peut être vu et entendu maintenant. Nous sommes inondés par un tsunami d’informations, chérissons notre dose et en redemandons, car cet extrême crée une accoutumance délétère.

Hier, il y a douze heures, il y a une heure entrent dans le déjà assimilé, consommé, vu et entendu, et y revenir endosse le label « banal ». Piégé à l’intérieur d’un cercle vicieux, nous voulons plus, nous voulons une « euphorie perpétuelle » puis nous nous enfonçons, pareils aux autres, tout en cherchant à nous démarquer dans le pas pareil. L’extrême soluble dans la prétention et la suffisance. Je pense ici à l’émission « Les Bobos » présentée par Marc Labrèche et qui illustre d’une manière truculente ces travers que nous avons développés à force de vouloir nous montrer en spectacle.

Les grands perdants de cette course sans fin? L’intimité, la discrétion, la retenu et l’art de prendre du recul. Qu’avons-nous fait aussi du silence et de la contemplation, seuls moyens efficaces de nous retrouver un tant soit peu dans le tintamarre incessant de cette existence?
 
Qu’avons-nous fait pour en venir à nous satisfaire d’un tel bruit?

18 décembre 2012

Pourquoi?

« (…) devant la question “pourquoi suis-je sur terre?”, il est rare que les patients nous parlent d’unité morphologique et fonctionnelle constitutive de l’être vivant, formée en général d’un noyau entouré d’un cytoplasme, lui-même limité par une membrane périphérique. Par contre, tous nous parlent de Dieu, les athées comme les autres. Quand on leur demande de quoi ils souffrent, aucun d’eux ne répond avec son code génétique. »

Maxime Olivier Moutier, La Gestion des Produits.

7 décembre 2012

L'homme qui s'interroge

« Ma voix est simplement celle d’un homme qui s’interroge; qui, comme tous ses frères, lutte pour faire face à une existence agitée, mystérieuse, exigeante, intéressante, décevante, confuse où presque rien n’est vraiment prévisible, où toutes les définitions, explications et justifications deviennent incroyables avant d’être prononcées, où les êtres souffrent et sont parfois admirables, ou terriblement pitoyables. Une vie où beaucoup de choses sont effrayantes, où tout ce qui est public est manifestement faux, et où il y a en même temps un immense fond d’authenticité personnelle, sous nos yeux, si évident que personne n’en parle et ne peut même pas croire qu’il existe. »

Thomas Merton, Contemplation in a world of action.

Le métier d'être humain

« (…) J’aimerais pousser cette vérité un peu plus loin, là où la distinction s’abolirait, là où être écrivain et intellectuel serait une seule et même chose, un même métier qui consiste, sinon à sauver le monde, du moins à maintenir vivantes les valeurs qui en retardent l’avilissement ou la destruction. Un métier qu’on exerce aussi bien lorsqu’on écrit que lorsqu’on agit, un métier qui ne requiert aucun don particulier et qui exige même parfois d’en avoir aucun, un métier qu’on devrait exercer sans relâche, le seul métier à l’abri du chômage puisqu’en fait ce métier c’est celui qui nous oblige à être humain, à conquérir notre humanité. »

Yvon Rivard, Une idée simple, Boréal.

6 décembre 2012

Redoutable beauté

« Le miracle, esthétiquement parlant, c’est qu’il y ait un monde. Que ce qui est soit » Ludwig Wittgenstein.
« Le beau oblige » Félix-Antoine Savard
« Le beau est ce qui rend heureux » Thomas de Koninck
« Pourquoi, malgré d’innombrables divergences de nature et de goût, tout être humain est-il attiré par le beau et s’écarte de ce qui lui semble laid, pourquoi sommes-nous ainsi faits? » Thomas de Koninck


De grosses bêtes protéiformes broutaient librement dans le ciel. Il y en avait une justement, là devant moi, que j’embrassais du regard à travers le pare-brise de mon auto. Je roulais à travers la campagne sur une petite route en lacet et mes yeux n’arrêtaient pas de fixer l’immense cortège de cette masse blanchâtre. Je ralentis, subjugué.

Quelques minutes auparavant j’avais inséré dans la chaîne stéréo une cassette d’un compositeur polonais que je venais de découvrir : Henryk Gorecki. « Les chants plaintifs » de sa symphonie no 3 envahissait l’espace restreint de ma voiture et je montai le son à mesure que cette lente mélopée m’imprégnait. Elle se déploya à la cadence du nuage en expansion.

Deux géants complices d’une terrible mise en scène.

J’aimerais dire que la beauté parfois me jette à terre ou me fait plier les genoux. J’aimerais dire qu’elle est redoutable, qu’elle dégage une puissance supérieure à mille bombes atomiques. Je voudrais dire surtout que le monde est et demeure d’une extraordinaire beauté et que cette beauté, pour peu que nous la reconnaissions dans nos vies, nous sert de nourriture. Elle est le pain et l’eau de nos émotions ainsi que de nos sentiments profonds envers l’existence. Elle nous guide vers la création d’un sens qui aime à se déployer à l’image de la musique et de la lumière des nuages.

La beauté n’exige qu’étonnement et tendre admiration. Elle nous sert à basculer dans une zone franche dépouillée de la douleur, des doutes et de la honte. Elle remet en selle.

La beauté n’est pas un luxe puisqu’elle part de tous les regards existants, elle git dans tous les êtres et ne désire que partage et cette assurance que tout va pour le mieux malgré les contrariétés et la dureté d’un monde imparfait décriée avec tant de ferveur. Pas de doute qu’il est imparfait, grossier, violent et sanguinaire. Mais il est aussi son contraire et cette seule certitude devrait nous porter comme elle a porté tant d’artistes et de visionnaires.

La beauté est redoutable. Elle force à admettre notre humilité, notre humanité.

5 décembre 2012

Apophatisme et autres mignardises de même acabit


Si vous cherchez le terme sur Wikipédia, vous verrez qu’apophatisme vient du mot grec apophēmi qui signifie nier. Par définition, c’est une approche philosophique fondée sur la négation. Et, je ne vous le cacherai pas, ça concerne surtout la théologie : ce que Dieu n’est pas. Non pas ceci, non pas cela… Jusqu’à ce qu’on en arrive à si peu qu’il ne reste plus rien : le vide, le silence. Ce qui n’a pas été sans apporter son lot de problème aux tenants de cette approche dans la chrétienté. Dogmes obligent…

Comme je suis plus terre-à-terre, j’utilise cette même méthode afin de tenter de résoudre certains problèmes qui me chatouillent. J’y vais par élimination. Ça ne peut être ceci ou cela, égale donc à la toute fin : la bonne réponse. Et souvent il n’y a pas de quoi fouetter un chat.

Il y a quelques années, mon auto me fit faux bond à plusieurs reprises. La pile rendait l’âme, une après l’autre. Le Club Automobile (CAA) venait me dépanner, en installait une nouvelle, et ça recommençait. Pourtant, l’alternateur était neuf, le filage OK, l’auto démarrait bien même par temps froid. Désespéré, je dis alors à mon mécanicien à une énième visite au garage que si on procédait par élimination il ne restait plus grand-chose à vérifier. Peut-être une lumière qui persiste à demeurer allumer lorsque la voiture est arrêtée. Et comme c’était l’hiver, la pile se vide. Le mécanicien fit le tour des lumières et bingo, découvrit la suspecte dans le coffre à bagage.

Le diable est dans les détails. Sans doute pour cela que l’Église a toujours régné dans la louange de ses grands dogmes abstraits et immuables…

Par la même méthode, j’ai mis le doigt sur le pointu d’un problème survenu dernièrement. Cette fois-ci sur la santé de mes yeux. J’ai mentionné à mon ophtalmologue que je voyais des filets lorsque je me tournais les yeux en face d’une surface pâle, mais je ne m’en inquiétais pas outre mesure. Au secondaire, à l’école, je me suis passionné pour l’étude des yeux dans mes cours de bio. J’ai dit à la blague au médecin que le problème était dû à ma « mauvaise humeur vitrée », car j’avais fait le tour de la question et je ne voyais rien d’autre que l’intérieur de l’œil comme la source du problème. Il me confirma le diagnostic : l’humeur vitrée. Je lui posai d’autres questions et, à la fin, lui mentionnai que ce devait être de petites concrétions dans l’humeur vitrée qui me jouaient des tours. Il me montra ses notes sur mon dossier. Il avait écrit exactement la même chose : concrétion.

Je ne suis ni médecin encore moins mécanicien. L’approche par la négation me permet cependant d’éviter des écueils. Entre autres, d’appréhender des mystères et des conspirations partout, ensuite de me raconter des histoires afin d’éviter de voir les choses en face.  

La peur et l’anticipation à outrance agissent comme agents provocateurs de débordements et d’une accumulation de données souvent superflues. C’est plus stimulant émotionnellement, plus sexy. Il y a aussi cette impression d’agir, d’être proactif, d’intervenir et faire avancer les choses. Peu pour moi.

L’apophatisme, une méthode scientifique pour réfuter l’illusoire et les fardeaux inutiles. Un mode de vie.

L’apophatisme garant d’une bonne santé physique et mentale.

L’apophatisme favorise la régularité…

L’apophatisme.

L’apo.

L’.
… 

28 novembre 2012

La jouer filou ou la jouer fairplay?

À la radio, une émission avec des spécialistes se penche sur la question de l’honnêteté dans notre vie de tous les jours. On fait grand cas d’institutions, politiciens et entrepreneurs qui se font une spécialité de déjouer le système pour encaisser plus gros. Mais qu’en est-il de nous, simples individus et citoyens? Une lettre est lue en onde. Une personne raconte avoir tellement été volée dans sa vie qu’elle n’a plus honte, à son tour, de piger dans le sac et se permettre des petites malhonnêtetés personnelles.

Je me souviens d’une discussion autour d’une machine à café au bureau. Souvent les gens oubliaient leur petit change, dix cents, vingt-cinq et même cinquante cents après la prise de leur boisson matinale. Les suivants ramassaient le magot ou le laissaient sur place. Un collègue me raconta qu’il prenait toujours l’argent en précisant que « de toute façon ce n’est pas payant être honnête… »

Être honnête doit-il vraiment être payant?

Il y a l’idée que nous devons empocher à tout prix pendant que l’occasion se présente, l’idée aussi qu’il est permis de tricher parce que tout le monde le fait et pour se montrer plus fin et plus rusé que les autres. Un bon petit Bougon quoi. S’il y a un gain à faire, on se pose pas de questions, la fin justifiant tous les moyens. Et puis il y a le « thrill » de ne pas se faire prendre.

En deux occasions j’ai assisté à des exemples d’adultes qui prêchèrent les « bonnes manières » à des enfants dans le sport. Pour devenir des filous de première et s’en tirer plus tard avec les honneurs, il faut commencer jeune à s’exercer.

J’ai été entraîneur au soccer pour des jeunes de 8 et 9 ans. À ce niveau d’âge, la partie dure un temps maximum, pas une seconde de plus. Quand le ballon sort des lignes de jeu, on le récupère le plus rapidement possible et on recommence pour ne pas perdre de temps. Jouer fairplay, c’est de ne pas faire exprès pour expédier le ballon très loin hors des lignes lorsque le pointage nous avantage et qu’il ne reste que quelques minutes à jouer. Un petit stratège qu’un entraîneur adverse employa tout de même contre mon équipe lorsque nous perdions dans un match. Je l’ai vu dire à un de ses jeunes de botter carrément le ballon en dehors des lignes en fin de partie pour gagner plus facilement. Un bel exemple à donner, ce que je ne me suis pas privé de lui dire en fin de rencontre, sans lui serrer la main ni le féliciter.

Pour le baseball même principe, la durée de la partie est limitée. Cette fois-ci, l’instructeur en défaut était celui de mon fils alors âgé de 11 ans. Nous avions l’avantage dans la partie et il eut la pas très subtile idée de demander à un jeune de faire semblant de rattacher ses lacets de souliers et gagner du temps avant de prendre position au bâton. Mon amour pour le sport organisé a pris fin cette journée-là. Ce genre d’attitude m’a toujours dégoûté. Et, par ricochet, enseigner aux jeunes à tricher a de quoi me laisser perplexe, faut-il le préciser.

Gagner à tout prix, voir à court terme, empocher le plus possible quand la manne passe sans se soucier des conséquences, est-ce bien la tendance actuelle?

Si le propre de l’humain en société est d’agir par mimétisme uniquement, je ne donne pas cher de sa peau. Je ne crois pas qu’il y a beaucoup d’avenir dans le « tout le monde le fait, pourquoi pas moi ».

26 novembre 2012

Opinion

"Une règle d'or : on ne doit point juger les hommes d'après leurs opinions, mais selon ce que leurs opinions font d'eux." 
G.C. Lichtenberg 

Gauche, droite, gauche, droite. Présentez armes!


La bipolarisation dans les débats a encore beaucoup d’avenir. Nous l’avons constaté dans le psychodrame engendré ce printemps par la demande des hausses des frais de scolarité au niveau universitaire au Québec.

L’être humain a le génie pour les divisions primaires, entre les pour et les contre, les bons et les mauvais, les oui et les non, les croyants et les non-croyants. Il faut prendre parti et ce parti doit être absolu. Il n’y a pas de place au doute et à l’hésitation. Tout se voit relégué à un degré d’évidences à admettre, en raison de quoi le simple bon sens devient dogme, la moindre opinion un enseignement.    
Dorénavant le chic c’est d’être de gauche ou de droite. En Europe, particulièrement en France, tout ça fait partie des mœurs sinon des meubles depuis longtemps.

Chez nous, c’est un fait nouveau. Nous avions le nationalisme versus le fédéralisme, le français contre l’anglais, le Québec contre le reste du Canada. Nous venons de basculer dans les ligues majeures, comme en Europe, comme aux États-Unis. Nous entrons dans le grand monde. Est-ce une évolution?

Comment me situer?  

Je serais de gauche si ce n’était de l’extrême gauche. Je serais de droite si ce n’était de l’extrême droite. Et puis je me pose cette grave question : la gauche ou la droite sans idéologie, est-ce le centre?

Ou suis-je dans ce monde docteur? Comment me positionner en toute liberté et en toute sérénité sans craindre les « IMPITOYABLES D »?

D pour démolition.
D pour dénigrement.
D pour dévalorisation.
D pour déni.
D pour damnation.
D pour décrier.
D pour déblatérer.
D pour dramatiser.
D débordement.
D pour domination.
D pour dogmatisme.
D pour démission.
D pour démoraliser.
D pour débagouler (vomir, proférer une suite de paroles souvent désagréables).
D pour dénonciation.
D pour débrider.

Suis-je normal si je m’en tiens qu’aux deux pitoyables?

Se tenir Debout, dans le Doute.

8 novembre 2012

Sans peur

À l’été de mes quatorze ans, j’ai cessé d’avoir peur.

Je travaillais comme moniteur dans un terrain de jeux près de chez moi, à cinq dollars la semaine, durant les vacances. Un jour, ma mère vint m’annoncer : « Rentre à la maison et fait ta valise, on va te reconduire dans un camp sur l’Île d’Orléans. » À cet âge-là, durant les années soixante, on se posait pas de questions, on exécutait. Je quittai la maison sans rien dire et rejoignis une centaine d’autres jeunes dans des baraquements pour une sorte de happening religieux et musical. J’étais en compagnie de deux confrères de classe. J’appris plus tard que le collège où j’étudiais avait payé les frais. Pourquoi? Pensait-on que j’avais une fibre religieuse particulière?

Je n’ai jamais été à l’aise dans un groupe. Mon séjour fut donc assez pénible, sauf pendant que nous chantions. Et il y avait les filles…

C’est au retour que le phénomène s’est produit. Mon humeur changea. Mon comportement aussi. C’est comme si tous les fardeaux du monde avaient disparu, toutes les peurs aussi. Je souriais béatement à mon entourage, les soucis envolés. Durant deux jours au moins. Puis le naturel revint avec ma timidité, l’inquiétude, les préoccupations… et les boutons d’acné.

Que s’était-il passé? J’ai longtemps désiré revivre cet épisode de calme et de paix intérieure absolu. Mais peine perdue, sauf durant de courts moments de grâce ou d’exaltation. L’épisode a été aussi soudain qu’inattendu, et sans reprises. Était-ce à cause de l’éloignement de mes repères habituels, de cette semaine au camp transformée en une sorte de rite de passage? L’esprit scientifique qui règne en maître de nos jours dirait que c’est une banale histoire de sécrétions hormonales, sans plus. Peut-être bien. Mais pourquoi, deux jours seulement? Et si c’est juste une question d’hormones, trouvez-moi la recette docteur? J’en veux plus!

J’ai souvent réfléchi sur cet état de conscience affranchi de toute peur. L’absence de peur transforme l’être d’une manière si totale qu’elle le laisse ébahi. Cet état serait-il souhaitable alors? Devant les vicissitudes de la vie, ne serait-il pas dangereux de sombrer dans une sorte de léthargie ou de passivité engendrées par le vide laissé de la disparition de l’émotion? Je ne le crois pas. Selon mon souvenir, je ne me suis jamais senti avec autant d’allant durant mes deux jours de « sevrage ». Je me sentais d’attaque à faire face à n’importe quelle situation.

La peur est une émotion puissante. Puissante et envahissante. Elle se décline dans des teintes qui nous la font expérimenter de multiples manières, à tel point que nous avons fini par la croire naturelle ou comme une condition inhérente à notre culture dite d’abondance. Nous avons peur de perdre. De perdre notre travail, la santé, l’amour des autres, nos privilèges, notre aisance matérielle.

La peur se transforme. N’est-il pas amusant de la voir se pavaner en compagnie de ses petites sœurs jumelles : inquiétude et insécurité? Ou bras dessus, bras dessous en compagnie de ses vieilles tantes : angoisse et anxiété? N’est-il pas paradoxal que du fait d’avoir tant nous sommes si mal à l’aise, au point de faire de la consommation d’antidépresseurs et d’anxiolytiques la pierre d’assise de notre bonheur factice?   

La peur est-elle nécessaire? Sinon, comment s’en débarrasser?

La réponse serait-elle cachée dans ce qui pourrait la remplacer d’une manière aussi puissante et envahissante? La nature a horreur du vide, nous le savons.

Quelle est cette réponse?

4 novembre 2012

Lumière et ténèbres


« Tant que nous ne concevons pas que les choses pourraient ne pas être, nous ne pouvons concevoir qu’elles soient. Tant que nous n’avons pas vu l’arrière-plan des ténèbres, nous ne pouvons admirer la lumière comme une chose unique et créée. Dès que nous avons vu ces ténèbres, toute lumière est claire, soudaine, aveuglante et divine »

Chesterton, cité par Thomas de Koninck dans le livre De la dignité humaine.

3 novembre 2012

Jordi Savall – connaissance et liberté


« J’ai toujours répété à mes élèves que pour être un bon musicien, il faut connaître le plus possible. La connaissance nous fait libres et, quand nous sommes libres, nous pouvons trouver le bonheur. Sans liberté, pas de bonheur, et sans connaissance, pas de liberté. Ce sont des choses simples, mais essentielles. Un musicien très doué n’arrivera à rien s’il ne l’applique pas à connaître la musique, son histoire, ses techniques. C’est la connaissance qui nous donne la possibilité de choisir. L’homme libre est celui qui peut choisir. L’ignorant croit à une seule vérité absolue. Il ne peut pas penser par lui-même. Ça donne le fanatisme, qui peut, dans certains cas, déboucher sur le terrorisme. »  

Jordi Savall. Extrait d’une entrevue pour le journal Le Soleil, le 3 novembre 2012.

2 novembre 2012

Tac-tics

J’ai un tic, une manie disons : me sentir le nez. J’accomplis l’exploit pour réfléchir, lire, me recueillir et écrire. Précision : je me taponne et triture le bout du nez avec le bout de l’index et le pouce. Ce bout à bout déclenche alors une réaction chimique complexe et des effluves se précipitent en un lieu secret de mon lobe frontal. Juste au bon endroit, là où ça compte…

J’apprécie une odeur délicate, tout en finesse, mais aussi un relent capiteux qui bouscule et enivre. Autour de moi cependant, il doit régner un silence olfactif, chose de plus en plus rare de nos jours. Partout ça pue le parfum et les odeurs fabriquées. C’est à ce moment que mon système limbique prend le dessus. Je déguerpis…

Parfois un reste de molécules s’acharne à maculer mes doigts. Tâter de la fraise, du citron et même l’ail, pour ne nommer que ces nourritures, laisse une empreinte qui ne va pas sans me ravir et me transporter en des lieux insoupçonnés. J’évite alors de me frotter trop fort en me lavant les mains afin de ne pas me débarrasser complètement de ces arômes imprégnés.

Si vous me voyez avec deux doigts sollicitant mon appendice nasal, prenez note de ne pas me déranger. Je suis dans un autre état, un espace du tic, un lieu mythique, un royaume barricadé à double tour. Il y a une frontière dont je suis le seul à pouvoir franchir…

J’ai une autre manie, une sorte de rituel. C’est un moment d’évasion. La surprise, c’est que je ne suis pas le seul à l’utiliser. J’ai vu dernièrement un film fort intéressant sur l’écrivain portugais José Saramago. On le voit octogénaire à la maison puis dans de nombreuses sorties après la réception de son Nobel de littérature. Une séquence en particulier fait sourire. Saramago est assis à son bureau devant son portable. On le perçoit de côté, en plan rapproché. Il se fait craquer les doigts, bouge la souris de l’ordinateur, se met au travail et s’apprête à pondre des lignes de son nouveau roman. Du moins, c’est ce qu’on croit. Le plan suivant nous montre l’image sur l’ordinateur. Nous apercevons un jeu de cartes, il joue au « solitaire »!  

Moi aussi je joue au solitaire. Pour espérer l’éclosion d’une inspiration soudaine, chercher sans chercher, attirer le gros poisson. Voilà mon rituel.

Patience, patience. Tactiques saugrenues, tout est bon.