17 octobre 2011

Les mots (1)

Humour :
Sonne comme amour, mais sans la gravité et le poids que suppose le second terme. En fait, je les verrais bien se souder et faire corps ensemble, comme un couple uni. En un mot comme en mille, que leur étreinte soit un aboutissement qui rend grâce à la légèreté, sans que ni l'un ni l'autre ne se prennent au sérieux.

Vent :
Décoiffe et transporte. Chez moi, il écorne les bœufs lorsqu’il est en colère. Plus au sud, il saccage. Il laisse anticiper le changement et nous bouscule alors même que le repos nous ferait le plus grand bien. Mais le vent est libre, il ne peut être harnaché et il agit parfois comme un cheval fou si nous ne suivons pas sa cadence. Dans le cas contraire, il nous expédie dans des lieux inimaginables en nous soulevant avec précaution par la taille et le cœur, pour ne pas nous blesser.

Geai bleu :
Chaque fois, lors d’observation, je ne peux m’empêcher de le comparer à nous, les êtres humains. La livrée du geai possède ce bleu du ciel qui accapare notre regard, et sa coiffe empesée, de haute tenue et accentuée par une raie noire, ne laisse pas de nous étonner. Mais dès qu’il ouvre le bec, c’est là que tout se gâte… Henri Thoreau décrivait le son le plus caractéristique du geai bleu comme un « cri glacial incessant ».

Nuit :
Porte conseil. En d’autres lieux, elle devient blanche. Elle mime notre effroi quand nous la regardons passer avec lenteur, trop angoissés ou excités que nous sommes. Souvent utile pour exécuter nos forfaits. D’aucuns préfèrent s'en servir pour pénétrer par infraction dans le monde des rêves et du silence.   

Enfant :
Synonyme d’adulte. Nous voulons tant pour lui, nous voulons tant qu’il réussisse, qu’il excelle. Tout est possible, tout est permis, c’est un génie, un sauveur! En attendant, il nous déçoit ce petit adulte stupide, on dirait qu' il le fait exprès. Il ne pense qu’à s’amuser, à courir, à sauter, à faire des dessins et des bruits avec sa bouche.

Adulte :
Synonyme d’enfant.   

Fraise :
Fruit de mes étés, de mes vacances. Fruits du jardin enchanté de mes grands-parents. Fruit d’escapades à vélo pour ces cueillettes en bordures des chemins de campagne. Petit fruit rouge d’un grand bonheur ensoleillé.

Photo :
Arrêt sur image. Agit comme la raison qui aime stopper le monde pour se persuader qu’il le contrôle et le comprend. Cesse donc de bouger, que nous lui disons! Mais la réalité a la tête dure, elle ne fait que danser. Faire de la photo est tout de même un art en soi, car il nous permet de saisir l’instant présent d’une réalité toute personnelle. C’est là sa beauté et sa leçon. Sa leçon d’humilité…


12 octobre 2011

Le silence est bon


Quelques citations tirées du livre de l’anthropologue David Le Breton, Du Silence.


* Le silence résonne comme une nostalgie, il appelle le désir d’une écoute sans hâte du bruissement du monde.

* L’impératif de tout dire se dissout dans la fiction que tout a été dit, même s’il laisse sans voix ceux qui auraient autre chose à dire, ou auraient choisi de tenir un discours différent. Dire ne suffit pas, ne suffit jamais, si l’autre n’a pas le temps d’entendre, d’assimiler, de répondre.

* Le vrai drame serait le silence des médias, une panne généralisée des ordinateurs, bref un monde livré à la parole des plus proches, à la seule appréciation personnelle.

* Le silence n’est pas un reste, une scorie à élaguer, un vide à remplir, même si le souci du trop plein de la modernité s’efforce sans relâche de l’éradiquer pour induire une permanence sonore.

* S’il était possible de tout dire de soi, ou de tout dire de l’autre, toute individualité serait anéantie. La disparition du secret est simultanément celle du mystère. L’ombre est nécessaire à la lumière.

* Le silence n’est jamais une réalité en soi, mais une relation. Il se donne toujours pour la condition humaine à l’intérieur d’un rapport au monde.

* Le silence est parfois si intense qu’il sonne comme la signature d’un lieu.

* Allié à la beauté d’un paysage le silence est un chemin menant à soi, à la réconciliation avec le monde. Moment de suspension du temps où s’ouvre un passage octroyant à l’homme la possibilité de retrouver sa place, de gagner la paix. Provisions de sens, réserve morale avant le retour au vacarme du monde et aux soucis du quotidien.

* Le silence et la nuit se renvoient l’un à l’autre, privant l’homme d’orientation, de repère de sens, le livrant à lui-même, à l’épreuve redoutable de sa liberté.

* Le silence n’est pas une fin en soi, sa qualité importe davantage, il n’est rien s’il ne traduit pas une approche de Dieu. En un sens la parole vaut le silence si l’un et l’autre sont imprégnés d’amour.

6 octobre 2011

S’arracher un morceau de chair


Je n’aime pas vraiment les expressions telles que : « Soyez disposés à mettre le prix! » ou encore : « Qu’êtes-vous prêts à sacrifier? » Elles contiennent un petit côté maso et misérabiliste qui enlève du piment au simple plaisir de l’existence. Il faut toutefois admettre qu’elles possèdent sans doute une bonne teneur en vérité, juste assez en tout cas pour accepter le fait « qu’il n’y en a pas de facile », surtout lorsque nous affrontons de véritables difficultés qui exigent créativité, effort d’invention et courage dans la recherche de solutions.

Dans l’histoire qui suit et que nous retrouvons dans son livre En vivant, en écrivant, Annie Dillard fait ainsi le parallèle entre l’écriture et l’obligation parfois de s’arracher un morceau de chair pour survivre et aboutir à un résultat ou une délivrance. Christian Bobin, lui, parle de « saigner de l’encre et perdre ce qu’on est au profit de ce qu’on voit. »

« Par un mauvais hiver, dans l’Arctique, il n’y a pas si longtemps, une femme algonquine et son bébé restèrent seuls après que tous leurs compagnons furent morts de faim dans leur camp d’hiver. Ernest Thompson Seton rapporte cette histoire. Cette femme s’éloigna à pied du camp où tous les autres étaient morts et elle trouva une cachette au bord d’un lac. La cachette contenait un petit hameçon. Elle n’eut pas de mal à y accrocher une ligne, mais elle n’avait pas d’appât et aucun espoir d’en trouver un. Elle prit un couteau et découpa un morceau de chair sur sa propre cuisse. Elle pêcha ainsi avec sa propre chair pour appât et attrapa une perche; en nourrit son propre enfant et se nourrit. Elle mit bien sûr de côté les viscères du poisson pour son prochain appât. Elle vécut seule au bord du lac, se nourrissant de poissons, jusqu’au printemps, quand elle repartit à pied et rencontra des gens. »

De la montagne


Tomas Tranströmer, poète suédois, prix Nobel de la littérature 2011.


Je suis sur la montagne et contemple la baie.
Les bateaux reposent à la surface de l’été.
« Nous sommes des somnambules. Des lunes à la dérive. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.

« Nous errons dans une maison assoupie.
Nous poussons doucement les portes.
Nous nous appuyons à la liberté. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent. 

J’ai vu un jour les volontés du monde s’en aller.
Elles suivaient le même cours—une seule flotte.
« Nous sommes dispersées maintenant. Compagnes de personne. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.

5 octobre 2011

Rapporter l'infime à dos de chameau

Ça ne devrait plus me surprendre… mais ça me surprend encore. Une image, une pensée, des mots qui surgissent comme un éclair dans l’obscurité, sans que je m’y attende, ou péniblement, à la dure, après avoir creusé, approfondi, peaufiné.

Il y a ce léger plus, le détail oublié, l’angle de vue différent qui oblige à respirer et prendre du recul, accepter l’inconnu. Il y a le mouvement, et cette vie et cette mort qui changent tout.

Je suis curieux et je cherche à comprendre, depuis toujours. Jeune adulte, j’essayais parfois de donner mon opinion sur différents sujets. Je me souviens de la difficulté à m’exprimer clairement, à préciser ma pensée, à poser quelques mots sensés les uns à la suite des autres. J’employais tout le temps qu’il faut... pour me faire couper la parole. On ne supporte pas l’hésitation, précisons-le. Alors, j’ai pris l’habitude de me taire, d’écouter. Il me semblait entendre toutes sortes de propos intelligents qui coulaient de source de la part de mes amis, parents ou connaissances. Comment faisaient-ils? Était-ce un don? J’enviais leurs certitudes, j’enviais leur aisance, leur clarté. Mais n’avaient-ils pas de doutes, aucun espace pour le doute, pour la nuance?

J’ai dû apprendre à penser, à imaginer ce monde en mouvement avec ses pas de danse insensés. J’ai dû apprendre à m’exprimer, à préciser. Cette incapacité du début me rendait fou, mon orgueil en prenait un coup et je m’en sortais tant bien que mal en louvoyant ou en faisant le pitre et feignant de ne rien prendre au sérieux. Mais plus je m’enfonçais dans cette attitude plus je me renfrognais. C’était sans issues.

Vivre ne va pas de soi, car, au départ, n’avons-nous pas à digérer notre apparition sur terre, à reconnaître et accepter pleinement notre existence? Mais nous sommes condamnés à essayer, à nous aventurer, à jouer. J’ai donc délaissé les mots pour apprendre à jouer, pour apprendre à essayer et me gaver d’expériences. Puis j’ai enfin compris qu’il n’y avait rien de solide, de définitif et que je ne devais pas me leurrer moi-même par les pseudo certitudes que j’attribuais à la vie.

Tout bouge, tout change et n’importe quoi est en relation avec n’importe quoi, en interdépendance. Ceci explique donc cela : je comprends pourquoi j’avais tant de difficultés à m’exprimer. Je voyais un film devant moi, non pas un album photo. Je voyais la fluidité, le mouvement, la naissance et la mort, l’arrivée et le départ. Et ma raison et mes mots voguaient sans trêve et sans entraves dans les grands espaces du réel. 

Maintenant, je fouille dans le sable et rapporte l’infime à dos de chameau.
« La grande aventure, c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu, chaque jour, dans le même visage. C’est plus grand que tous les voyages autour du monde », m’invite Giacometti, le grand sculpteur et peintre suisse. Je fouille dans le sable qui coule entre mes doigts pour ne retenir que quelques grains d’une sagesse toujours à reconstruire et à revoir, une sagesse transformée par ce présent qui illumine le visage des hommes.

Je suis toujours aussi hésitant dans mes paroles, toujours aussi malhabile et je ne comprends pas cette assurance toute souveraine dans les discours que j’entends et lis à gauche et à droite. Nous voulons tellement du solide, du certain et de la sécurité que nous avons fini par oublier cette grande aventure dans l’inconnu qui oblige à nous tenir constamment sur la pointe des pieds.

Je sais seulement que me détacher (voilà le plus difficile) m’amène de surprise en surprise.   


3 octobre 2011

Voir autrement

« Plus je travaille, plus je vois autrement, c’est-à-dire tout grandit jour par jour, au fond, cela devient de plus en plus inconnu, de plus en plus beau. Plus je m’approche, plus cela grandit, plus cela s’éloigne. »

Alberto Giacometti

22 septembre 2011

Vieux schnock

Vieillir a ce petit côté paradoxal qui ne cesse de nous surprendre. Combien de fois avons-nous entendu des gens âgés dire en toute sincérité? : « J’ai l’impression d’avoir 15 ans, 20 ans. Je me sens encore tout jeune! » Vieillir contient une bonne réserve de non-sens et il nous vient à l’esprit que concevoir son existence relève parfois même de l’absurdité pure et simple.

Dans la revue Nouvelles Clés de février-mars 2011, j’ai trouvé ces mots sur la vieillesse qui ne manquent pas de croustillant.

« Si le vieillard vieillit deux fois moins vite que le jeune homme, c’est en raison de la différence d’âge. Un jeune homme et un vieillard du même âge vieilliraient à la même vitesse. »

« Des siècles avant notre ère, les Mongols de la tribu des Ouchis vénérèrent un adolescent qui, ayant atteint l’âge de la puberté, cessa soudain de vieillir. Ils en firent aussitôt leur chef. Le jeune homme mourut toutefois à l’âge de 73 ans. La légende dit cette phrase étrange : " Seul son corps avait vieilli."»
  
Le maître et le disciple :

Le disciple : Comment reconnaître la vieille mouche de la jeune?
Le maître : La vieille mouche feint la jeunesse, disciple.

Le disciple : Quand devient-on vieux, maître?
Le maître : Le jour où on cesse d’être un homme jeune qui souffre de vieillesse.

Le disciple : Maître, pourquoi, quand l’homme vieillit, tout perd-il de l’importance?
Le maître : Quand nous pissons, regarde devant toi, disciple.


21 septembre 2011

Fanfaronnade

Il y a ce petit homme, pas plus de trois ans et peut-être quelques poussières : trois ans, trois mois, trois semaines, trois jours… Il joue sur la terre avec de petites autos en traçant des chemins avec ses doigts comme il l’avait vu faire par ses frères et sœurs. Il s’amuse. Il ne craint rien puisque sa mère est là, tout près, dans la maison, juste de l’autre côté de la clôture qui entoure son terrain de jeu. Deux grands érables le protègent du soleil qui se fait ardent en cette belle journée d’été.

Jusque-là tout va bien. Tout à coup le petit homme entend comme un grognement sourd dans le lointain. Il tend l’oreille, cesse de jouer. Des bruits de tambours! Une musique éclate ensuite quelques instants puis se tait. Les tambours continuent de marteler l’atmosphère au rythme des dizaines de fanfarons qui avancent comme des pantins mécaniques.

L’enfant prend peur. Ces tambours approchent pour venir l’assommer puis le transporter loin de la maison, loin de sa mère. Ces tambours-là sont des êtres maléfiques qui tuent!

Le petit homme pleure de toutes ses larmes. Il crie et veut rentrer, la tempête fait rage. Sa mère finit par l’entendre et sort tranquillement de la maison. Elle le prend dans ses bras pour le consoler.

La fanfaronnade s’éloigne, ses bruits de tambours, ses éclats s’effritent. La peur s’envole elle aussi.

Depuis ce jour, le gamin sait distinguer la véritable musique, celle qui réconforte, des prétentions de l’autre, celle qui assomme.

On ne dérange pas de son jeu sacré un petit homme de trois ans et quelques poussières…


20 septembre 2011

Être le plus vivant


« Être simplement heureux d’être en vie, sentir le long de l’épine dorsale comme un frisson et une excitation au pur contact de l’air, n’est-ce pas la plus intense des prières, la plus sublime des actions de grâces, l’acte religieux par excellence? Notre corps vivant n’est-il pas le temple abritant la divinité? Que peut être celle-ci sinon la vie infinie apte à prendre toutes les formes? Ne sommes-nous pas partie intégrante de cette divinité? La seule foi, la seule pratique, le seul culte auxquels nous soyons tenus ne consistent-ils pas à être le plus vivant? 
Pierre Bertrand, Pour l'amour du monde, Ed. Liber.

18 septembre 2011

Les essentiels


Antonine Maillet n’est plus une jeunesse avec ses 82 ans bien sonnés. Elle nous étonne encore toutefois par sa verdeur et son pétillant. Voici ce qu’elle a à nous dire : « Il y a des urgences et puis il y a des essentiels. Il y a des gens qui ont passé leur vie, et je crois que c’est la majorité des gens, qui répondent aux urgences, mais jamais de temps aux essentiels. Eh bien l’écrivain qui ferait cela, n’écrirait pas! »

Extrait tiré d’un portrait documentaire sur l’auteure acadienne récipiendaire du prix Goncourt 1979 pour son roman Pélagie-la-Charrette. 

16 septembre 2011

"Messe pour le temps présent"


Le monde n’a-t-il pas profondément changé depuis un siècle, mille ans, dix mille ans? Et qu’entendons-nous dire encore? Il faut changer le monde…

Pauvre présent. Que de reproches, que de blâmes nous pouvons lire et entendre sur lui! Il a le dos large. Il supporte tout. Mais on voit bien qu’il est malade, en phase terminale. Les médias, chaque jour, nous rapportent l’évolution de son cancer et je ne parle pas d’internet qui fouille allègrement dans chaque recoin de son corps à la recherche de quelques métastases cachées. C’est à se demander si nous ne voulons pas sa fin. Tu nous dégoûtes, meurs donc!

Rien ne semble surpasser notre mépris pour le monde actuel, au point que j’y vois une sorte de délectation dans son malheur ou, à tout le moins, une vantardise dans sa reconnaissance. « Je vous l’avais bien dit, je l’avais vu venir celle-là, ils n’ont que ce qu’ils méritent! » Et puis la catastrophe serait à ce point imminente que nous ne pouvons même pas signifier un tant soit peu le contraire sans être accusés d’être à la solde de puissances obscures ou de souffrir d’aveuglement volontaire.

N’exagère-t-on pas un peu? Mais en est-il autrement depuis toujours? Le passé a la cote, c’est bien connu. Ah le bon vieux temps! Les jeunes aujourd’hui ne s’intéressent plus à rien, avant nous étions solidaires, nous avions des rêves…  

Annie Dillard s’exprime ainsi : « Il n’y a pas d’ancien temps héroïque, il n’y a pas d’anciennes générations pures. Il n’y a que nous autres, ici, pauvres poltrons, et il en a toujours été ainsi : un peuple affairé et puissant, bien informé, ambivalent, important, effrayant et conscient de lui-même; un peuple qui manœuvre, influence, trompe, conquiert; qui prie pour ceux qui lui sont chers et rêve de fuir le malheur et d’échapper à la mort. » (Au présent)

Nous persistons pourtant. D’ailleurs la vérité n’a-t-elle pas été tout écrite il y a deux mille ans et plus? Loin dans le passé et, bien sûr, à l’autre bout du monde, de grands sages se sont tenus debout, ont vécu, donné l’exemple, et depuis lors, pfft, plus rien. Nous n’avons qu’à nous conformer à leurs dires et tout ira bien. Et si tout va pour le pire aujourd’hui, c’est parce que nous les ignorons au profit de chimères, de faux maîtres, de la raison, et j’en passe.

Simpliste, et je n’y crois rien. « En réalité, nous dit A. Dillard, l’absolu est à la portée de tous et en tout temps. Jamais époque ne fut plus bénite que la nôtre, et jamais époque ne le fut moins. L’arbre de votre rue est tout aussi propice à l’éveil spirituel que le figuier pipal de Bouddha. »

S’il y a quelque chose d’accru de nos jours, c’est peut-être l’intensité de la peur ainsi que la présence de ses deux sœurs jumelles : insécurité et incertitude. (Contrastant avec les tours jumelles du World Trade Center qui représentaient sécurité et certitude.)Ne nous viendrait-il pas alors à l’idée de d’abord corriger notre propre manière d’envisager les choses, donc nous changer, nous, plutôt que vouloir changer les autres, le monde?

Allons fouiller quelques instants au fond de nous-mêmes. N’y a-t-il pas un peu de cette peur obscène qui nous grignote les entrailles? Peur de la mort, de la douleur, de perdre son travail, sa maison, sa santé...

Pourquoi le présent fait-il si peur? C’est parce qu’il est le seul réel et c’est pour ça que nous cherchons à l’atténuer, le diminuer, le cacher, le vaincre ou nous en débarrasser. Patience, ça devrait passer! Ne serait-il pas plus sage et productif de l’affronter avec courage sans nous faire d’illusions?

« Ça (Dieu) n’a rien d’autre à donner que ce que Ça vous donne dans l’immédiat. Que tout le monde et en tout temps peut profiter de Ça, et que ceux qui en ont conscience ne connaissent pas la peur, pas même la peur de la mort. » J. Goldsmith cité par A. Dillard   



11 septembre 2011

Le chiffre 11

Que pourrais-je ajouter de plus sur cette journée malheureuse? Tant de choses ont été dites et écrites. Voici mon témoignage. Humble.

Quelques jours auparavant, on m’avait demandé de faire un exposé sur la joie et le développement spirituel dans le cadre d’un séminaire en région. J’avais accepté avec plaisir, loin de me douter de la secousse à venir. Mais l’impensable survint…

Je m’en souviens comme si c’était hier. Le 11 septembre 2001 me jeta à terre. Je ne pus remplir mon mandat comme de raison — faire une conférence sur la joie dans de telles conditions me rebutait, je me sentais d’ailleurs vidé de cette substance. Je demeurai bouleversé pendant de longs mois.

Comment expliquer l’émotion lorsqu’une onde de choc te transperce de part en part? C’est comme tenter de décrire à un auditoire ce que tu ressens de ta propre mort au moment même où elle se produit et dans les minutes qui suivent.

L’indignation viendra plus tard.

Je ne porte pas en moi le gène de la révolte ou de cette indignation volage que l’on brandit comme un drapeau à chaque événement inhabituel qui relève de l’injustice ou d’un mal incompris. Ce monde est imparfait et nos propres vies sont là pour le démontrer. J’ai pourtant avalé de travers cette grosse bouchée (boucherie) indigeste qu’on me força à bouffer ce jour-là. Pendant plusieurs jours je n’ai cessé de geindre : « pauvre humanité qui se plait à tuer ses propres enfants comme si c’était du menu fretin ». Est-ce que c’est prendre soin du monde ça? Est-ce que c’est prendre soin de la vie, est-ce que c’est une tentative de l’améliorer?

Je fus envahi par un questionnement que je savais sans réponses valables. Indignation?

Pour nous tous, êtres humains, la réalité est déjà tragique en soi avec son lot de maladies, d’accidents, de cataclysmes naturels. Pourquoi faut-il que nous en rajoutions en nous entretuant bêtement? À partir de combien de morts une cause ne vaut plus la peine d’être appuyée? Est-il nécessaire de toujours insister sur nos différences (religions, races, langues, etc.) pour ensuite nous dénigrer et enfin chercher à nous éliminer complètement, car nous faisons ombrage à l’autre, que soi-disant nous l’empêchons de s’épanouir? Nous cherchons désespérément à résoudre le problème de la souffrance. Et comme il n’y a pas de réponses adéquates, universelles, faciles (nous aimons tellement la facilité) nous préférons utiliser la violence, jouer au plus fort, éliminer l’autre. Voilà peut-être la seule et véritable tragédie : l’absence d’effort, la paresse, le manque d’imagination dans la résolution des problèmes communs. Nous préférons jouer aux gros bras ou bien nous baissons ces mêmes gros bras en jurant qu’il n’y a que la main de Dieu pour nous sauver. Nous pensons jouer une partie à l’échelle planétaire, une partie dont la règle première est celle-ci : il n’y a pas de règles, c’est le plus puissant qui gagne. Certains prennent le jeu au sérieux, bombent le torse et détruisent tout sur leur passage, la fin justifiant bien sûr tous les moyens. D’autres, moins agressifs, se résignent et abandonnent leur sort dans les mains des plus intelligents, dans l’attente d’un deus ex machina les délivrant de l’obligation de jouer le jeu sans risques. Mais pourquoi ces extrêmes? N’y a-t-il pas un juste milieu?

Mon esprit s’est même permis de délirer en imaginant tout de sorte de subterfuges pour enrayer la haine des hommes envers son semblable. Ne voit-on pas que nous sommes tous pareils, embarqués sur les mêmes eaux? Non, semble-t-il. J’ai donc rêvé des envahisseurs venus de planètes lointaines, des envahisseurs tellement différents de nous cette fois-ci que nos pseudo différences humaines, celles que nous érigeons sur un piédestal pour nous démarquer et nous valoriser, fonderaient comme neige au soleil devant l’évidence.

Après le 11 septembre 2001, je me suis perçu comme une épave à l’abandon sur une mer démontée. Des requins, à ma droite et à ma gauche, me suivaient et attendaient le moment où j’abandonnerais mon navire et mon courage. J’ai longtemps senti le souffle des prédateurs.

Superstitions et chiffre 13 ne m’ont jamais intéressé.

Le 11?


6 septembre 2011

"Action!"


« Au 17e siècle, Hougren, le maître chinois de bouddhisme chan conseillait : « Travaille, travaille! Ne perds pas un instant… Calme-toi, tranquillise-toi, maîtrise tes sens. Travaille, travaille! Contente-toi de vieilles hardes, mange une nourriture frugale… feins l’ignorance, fait semblant de ne pas savoir t’exprimer. C’est le meilleur moyen d’économiser de l’énergie et cependant c’est efficace.»

« Réussite ou satisfaction personnelle ne méritent pas qu’on s’y arrête (…) Seule vaut l’action », écrivait Teilhard de Chardin. 

Tirées de Annie Dillard, Au présent.

2 septembre 2011

Le chant du grillon

En faisant la file devant l’entrée d'un restaurant, j’écoute le chant des oiseaux et celui du grillon. L’endroit est magnifique, en campagne sur l’Île d’Orléans, et la température, idéale faut-il le dire, nous aide à patienter. Je me prends d’imiter les chants entendus, le grillon surtout. Autour de moi les gens causent ou salivent en silence, anticipent. Moi je m’applique à mon chant et l’air, tout à coup, devient soyeux, léger. Il m’enveloppe tout entier puis rebondit dans quelques interstices laissés entrouverts au-delà des visages impassibles.

On frappe à ma porte, j’ouvre et le vent s’engouffre. Qui est-ce? Celui qui n’a pas de nom…

Suis rassuré.

Il me dit en chuchotant qu’il aime le chant du grillon que j’imite. Il m’exhorte à continuer, la tâche est sérieuse. Il me répète, une autre fois encore, de lui faire confiance lorsqu’il me dit laconiquement que "c’est sérieux lorsque rien ne semble sérieux et que ce n’est pas sérieux lorsque nous sommes sérieux."

Est-ce vrai? Je continue à pratiquer quelques stridulations, à faire honneur au dieu grillon, chercher la bonne note. Mais que suis-je donc? Un homme qui rêve être un grillon ou un grillon rêvant qu’il est un homme?

La file d’attente se résorbe lentement. Une jeune fille souriante vient ensuite nous dire de prendre place pour le repas. Je réintègre le monde.

Pratiquer le chant aiguise l’appétit.
    

31 août 2011

Écriture et responsabilité


Intéressant ce commentaire de Jonathan Franzen lors d’une entrevue publiée dans La Presse du 27 aout 2011 à propos du lancement de son livre Freedom, maintenant traduit en français. Difficile de faire simplement et avec bonheur ce que nous savons faire de mieux, de s’en tenir responsable. Sérieux, humble et sans prétention.

«Je suis un lecteur, dit-il en appuyant sur les mots. Je trouve très difficile d'aimer quelqu'un qui n'est pas un lecteur. Ce sont mes semblables. Quand j'étais un jeune homme, je pensais que je devais changer le monde, et dans ma trentaine, j'ai réalisé que je devais avant tout être responsable envers ma communauté, et ma communauté, ce sont les gens qui prennent soin d'un certain type de fiction. C'est extrêmement sérieux pour moi, et c'est ce qui me permet de rester dans le jeu que de continuer à offrir d'intenses expériences romanesques dans la veine de ce qui s'est fait au XXe siècle et qui continue de se faire aujourd'hui. »   

30 août 2011

"Abolissons la nuit...!"


                                                                        "Ce dont nous avons désespérément 
                                                                                                       besoin, c'est d'affronter la réalité telle
                                                                                                       qu'elle est."   Annie Dillard, Au présent.

« Le réel est tragique mais la joie est possible ». Emmanuel Desjardins, l’auteur de « Prendre soin du monde », commence son livre par ces mots et demande comment nous y réagissons.

Très bien en ce qui me concerne.

Desjardins prend le temps de nous expliquer dans les premiers chapitres le règne de l’illusion et du déni du réel. « Lorsque la réalité ne répond pas à nos désirs, nous cherchons à l’occulter, et, si nous ne pouvons l’occulter, nous nous contentons de la déformer pour l’adapter à nos désirs. À moins que nous nous révoltions contre elle. » Il s’en prend aussi à l’intransigeance idéaliste et à ses dérapages dans l’idéologie qui conduisent bien souvent à faire le mal tout en recherchant le bien. Il déboulonne le mythe du Progrès et sa croyance que le tragique disparaîtra un jour, cette disparition devenant la finalité de l’aventure humaine sur terre, son paradis.

Je me souviens d’un compagnon de travail adepte d’une religion prônant l’unité de l’humanité et la venue certaine de la paix universelle dans un avenir prochain. « Il y aura un gouvernement mondial, nous adopterons une langue universelle! » Il se faisait un point d’honneur d’apprendre l’Esperanto. Toutes les fois qu’il le pouvait, il ne manquait pas de me souligner le moindre indice attestant sa croyance dans les nouvelles du jour. Il voyait des preuves partout. Pour le taquiner quand nous nous croisions, je  lui lançais des « Abolissons la nuit, aplanissons les montagnes! »

Utopie, paradis sur terre, idéologie égalitariste, catastrophe et fin du monde si nous ne faisons rien, révolution et j’en passe n’ont jamais été ma tasse de thé.

Desjardins nous exhorte au contraire à « prendre de la hauteur ». Il nous précise que c’est « cesser de vouloir un aspect de la réalité sans son contraire : l’amour sans la haine, la justice sans l’injustice, la vie sans la mort, le beau sans le laid. » Il nous dit enfin que prendre soin du monde est nécessaire, mais sans illusions, sans haine, sans manichéisme. La tâche est ingrate, exigeante, car incertaine, jamais assurée. Elle demande d’adopter ce que l’auteur appelle le « regard du physicien »

« Un ami, qui était chercheur et professeur de physique à la faculté de Grenoble, m’avait expliqué ce qu’était le « regard de physicien », un regard qui, selon lui, allie compréhension et émerveillement. À l’opposé du physicien, on trouverait ici « l’ignorant » qui regarde la nature en fonction de son désir. Pour lui, le beau temps est positif, l’orage est négatif, l’éclair effrayant. La compréhension remplace le jugement et calme la peur, elle ne divise pas la réalité en deux, le bien et le mal : il s’agit de comprendre pourquoi la réalité est telle qu’elle est, et non de décider comment elle devrait être pour correspondre à nos désirs. L’émerveillement est à la fois la source et le fruit de la compréhension, la source parce qu’il faut déjà s’émerveiller devant la nature pour avoir l’envie de la comprendre, et le fruit parce que, plus nous comprenons comment la nature fonctionne, plus nous pouvons nous en émerveiller. Plus nous nous familiarisons avec la complexité et l’interdépendance, plus nous sortons du manichéisme qui nous fait diviser le monde entre bien et mal. Transposer ce regard à la réalité humaine est autrement plus compliqué, mais cela permet de sortir de l’illusion, du moralisme et de l’idéalisme. Cela nous aide à nous comprendre nous-mêmes et à comprendre les autres, avec leurs défauts et leurs imperfections. »  

Emmanuel Desjardins, Prendre soin du monde, Éd. Alphée

26 août 2011

Histoire de pêche


Cette histoire s’est déroulée il y a un certain temps, je n’avais que vingt-et-un ans à l’époque. Elle est vraie bien qu’invraisemblable. Comme toutes les histoires de pêche.

Nous avions roulé près de trois heures jusqu’à notre camp de pêche, un endroit perdu dans une nature plus que sauvage. C’était bien ainsi. Mais, en compensation pour ce mal donné, nous n’espérions rien de moins qu’une pêche miraculeuse. L’optimisme était de mise. Après deux jours à pêcher, il fallut tout de même se rendre à l’évidence : ça ne mordait pas. Quelques petites truites ici et là garnissaient nos fonds de panier de bien piètre manière.

Il nous restait peu de temps pour sauver l’honneur. Au dernier jour, un peu las après le dîner, je m’étends sur ma couchette afin d’oublier la pêche et ses frustrations. Je rêvasse. Une idée me vient alors, un peu folle. Elle me dit de faire l’oiseau et de survoler notre lac à l’affut du moindre indice pouvant nous conduire dans une zone poissonneuse. Pourquoi pas. Point de départ : le petit quai.

Je vois d’abord l’étendue d’eau, une image de plus en plus précise se dessine. Je bondis ensuite et m’élève dans les airs. J’essaie de ne pas décrocher, de rester attentif, de croire à l’impossible… J’avance à une bonne hauteur en furetant à droite et à gauche jusqu’au moment où une image nette m’apparaît. J’aperçois quelques épinettes efflanquées penchées à 45 degrés au-dessus de l’eau en bordure du lac. Cette scène me fait littéralement bondir hors du lit. Je prends mon gréement puis détale en chaloupe après avoir dit à ma conjointe que je croyais avoir trouvé le bon « spot » de pêche. En fait, pour dire vrai, j’en avais la quasi-certitude.

Je rame plusieurs minutes. Je rame et scrute le rivage. Alors, je distingue les épinettes prètes à plonger dans l’eau, l’exacte image entraperçue quelques minutes plus tôt. Suis euphorique. J’approche la chaloupe lentement, tous mes sens en état d’alerte. Je vois maintenant des centaines de bulles qui explosent à la surface de l’eau. Est-ce un banc de poissons tendant leurs bouches à la recherche d’insectes? Je m’arrête à quelques mètres, descends l’ancre et installe ma ligne. Le tour est joué! Je gesticule dans ma chaloupe en faisant signe aux autres pêcheurs de s’approcher pour profiter de la manne. En une heure à peine nous avons sorti plus de truites que les autres jours réunis.

Difficile à croire? Pour sûr. Pêche miraculeuse? Absolument pas.

Nous sommes tous munis d’un même attirail à pêche hors du commun. Et ce n’est pas la volonté ni la raison. Nous appelons cela le rêve, l’imagination. Quand vient le moment de plonger dans les lacs, les rivières et les vastes océans du réel, nous ne pouvons trouver mieux.

L’imagination est liée au sentiment d’agir, puis de rapporter ce qui est utile pour notre survie et celle des autres.


25 août 2011

Le témoin


« Hors de l’horloge et du calendrier, il y a le moment présent, l’occasion de la vision, et je suis là pour voir et pour y croire. Rien de plus, rien de moins. Si je lâche la plume, tout s’arrête : je ne suis vivant que lorsque je suis témoin. Et je suis témoin qu’en écrivant. C’est comme ça. L’attention ferme boutique dès que j’entreprends d’exister ailleurs et autrement que sur ma page, qui est un prisme, une boule de cristal, mon troisième œil. Si je m’arrête et lève la tête, je deviens nuage qui passe, mouche qui vole, vent qui souffle, chatte qui bâille, chardonneret qui voltige. Qui suis-je, au fond? Un guetteur, un pisteur, un espion et un mouchard : un écrivain. Pour le reste, je suis comme chacun, celui qui se met en file, obéit et espère ressortir vivant (et toujours capable de voir) des échauffourées quotidiennes. »

Robert Lalonde, Le seul instant, Boréal.



18 août 2011

La poursuite


« On s'embarque pour des terres lointaines, on cherche la nature, on est avide de la connaissance des hommes, on invente des êtres de fiction, on cherche Dieu. Et puis on comprend que le fantôme que l'on poursuit n'est autre que Soi même.»
 
 Ernesto Sabato

14 août 2011

Chose


Je ne suis pas seul… Encore une fois, elle me fait des clins d’œil, me donne de légers coups de coude : « va marcher, va à la rivière »! La chose voit juste. Au bout de quelques minutes, un relâchement s’installe, un peu comme avant de s’endormir alors qu’images et sentiments profonds percent la routine du jour et son train-train raisonnable.

Regarde, aime, bénis!

Je croise mes deux vieilles branches qui courent encore. Ils font au moins 150 ans de vitalité à eux deux. Nous nous sourions.

La longue haie d’églantiers me salue au passage. J’ai peu à leur offrir en échange de leur parfum. Ma sueur, de ma chaleur humaine? Plus loin, c’est au tour des hémérocalles qui se dandinent sur un talus escarpé. Je comprends alors que la présence des fleurs m’est essentielle et que mon existence serait bien terne sans leur compagnie.

Je jette un regard sur l’eau. Un huard se promène tête retroussée, au-dessus de ses affaires. Tout à coup il plonge, comme tiré par un ressort. Je me demande s’il ne perçoit pas avec les pattes sa nourriture sous lui. L’idée me vient alors de l’imiter avec mes pieds. Percevoir avec les pieds, pourquoi pas?

Je croise une mère qui fait son jogging tout en poussant le carrosse de son bébé. Je croise des enfants à la recherche de grenouilles en bordure de la rivière. Un peu plus loin, je remarque un homme d’un certain âge qui tient une mandoline dans ses bras et regarde devant lui. Je tente une approche, mais je vois qu’il ne bronche pas. Il semble perdu dans ses pensées. J’aurais aimé l’entendre; une mandoline, quand même…

Je reviens sur mes pas. Chose avait vu juste, en effet.

Elle est remarquable de justesse lorsque j’acquiesce!