28 juin 2012

Logique déraisonnable


« J’ai des problèmes avec la logique. Je n’ai jamais compris comment on pouvait dire une chose et faire son contraire. Jurer qu’on aime quelqu’un et le blesser, avoir un ami et l’oublier, se dire de la même famille et s’ignorer comme des étrangers, revendiquer des grands principes et ne pas les pratiquer, affirmer qu’on croit en Dieu et agir comme s’il n’existait pas, se prendre pour un héros quand on se comporte comme un salaud. »

Jean-Michel Guenassia, Le Club des incorrigibles optimistes.
   

23 juin 2012

18 juin 2012

Lune


« Papa, Saturnin dit que la lune c’est plus utile que le soleil. C’est vrai? Qu’est-ce qui te fait dire ça? demanda l’homme au gamin. La lune éclaire la nuit, le soleil n’éclaire que le jour, c’est moins dur. »

Michel Folco, Dieu et nous seuls pouvons.

16 juin 2012

Histoire de montres


Le temps fuit… et les montres se brisent. Les aiguilles ralentissent, le mécanisme s’empoussière. La pile a des ratés tels un vieux cœur malade et fatigué, et vient un temps où elle doit passer sous le bistouri comme toute bonne matière qui respecte cette mystérieuse loi de l’entropie.

Je reviens d’une visite à mon vieux père Alzheimer. Sa montre ne tient plus le temps, elle ironise sur sa mémoire, elle garde toujours la même heure. « Je vais la faire réparer, lui dis-je ».  « Non, non, elle va bien, ce n’est pas nécessaire ». Le temps s’est arrêté, a disparu, mais quelle importance pour lui. Il est entré corps et âme dans un éternel présent qu’aucune montre, si précise soit-elle, ne saurait faire dévier.

Plus tard dans la journée, je vais faire une marche rapide, pour entretenir le cœur justement, pour qu’il ne me laisse pas tomber trop vite et que son tic-tac se maintienne de façon régulière. À quelques pas d’une intersection achalandée, je croise un vieil homme aveugle. Il marche difficilement. Je lui propose de l’aider à traverser la rue. Il accepte avec joie. À la blague, je lui dis qu’il va trop vite pour moi, je suis essoufflé… Nous rions de bon cœur.  Nous continuons à marcher, il me tient le bras. La conversation s’engage sur son handicap. Il me dit qu’il lui reste un 3% de vision sur son œil gauche et que jusqu’à l’âge de 26 ans il voyait correctement. Puis tout a basculé suite à une maladie.

Autre intersection. Nous traversons la rue à la vitesse d’un escargot. Je remarque alors la montre qu’il porte. La vitre qui recouvre le cadran s’ouvre et se referme à la cadence du mouvement de son bras. Il me dit qu’elle est faite ainsi. D’un coup de poignet, la vitre se pousse pour lui permettre d’apposer ses doigts sur des petits pointillés qui lui indiquent l’heure. Il ajoute cependant qu’elle aurait besoin d’un entretien, « elle est pleine de saleté et la vitre est tout le temps ouverte ». Il rit de nouveau. Rien n’a d’importance, le temps, la vitesse qu’il se déplace, la rue, les autos, la folie du monde.

Nous nous laissons. Il me remercie chaleureusement et je pars de mon côté en pensant à son courage.

11 juin 2012

Faire le bien...


« Il était fort dévot; il croyait avoir avec le Seigneur un pacte secret, qui le dispensait de faire le bien, en échange de force prières et actes de dévotion. »

Borgès, L'Aleph. 

9 juin 2012

Courir, la nuit...


Je n’ai jamais compris le phénomène. Est-il dérisoire? Peut-être bien, mais comme il me revient souvent en mémoire et affleure mon esprit encore aujourd’hui, je m’interroge.

Enfant, je n’en avais que pour la course. Nous avions beaucoup d’espace, faut-il le préciser. Beaucoup d’espace pour beaucoup d’enfants, beaucoup de jeux et de liberté. Nous avions de l’ardeur et de l’énergie à revendre et notre environnement permettait des débordements qui se soulageaient sans être brimés constamment.

Nous avions des milles à courir sur tous les terrains, dans toutes les rues. Nous avions surtout du temps, car le temps à cette époque coulait lentement. Il coulait à travers champs en fleur et sentiers sur le cap en surplomb du grand fleuve, dans ma ville encore humaine dans ses dimensions et dans mes veines. Il coulait en abondance et je devais en profiter, pas question d’en perdre une seule goutte.

Mes jambes m’obligeaient à prendre d’assaut ce qui m’appartenait. Donc je courais d’une place à l’autre, je volais. Parfois j’étais grisé par la rapidité de mes déplacements, il me semblait battre tous les records. J’avais la shape, le physique de l’emploi.

Même le soir venu, il n’était pas question de ralentir. Je courais encore. C’est alors que je me suis aperçu, vers l’âge de sept ou huit ans pas plus, que ma course semblait plus rapide le jour tombé. Comme si, à la noirceur, la distance entre deux points rétrécissait. Je répétais souvent l’expérience, et à chaque fois même constat : aussitôt la nuit tombée, je dévalais les distances à une vitesse encore plus folle que le jour. Pourquoi cette impression?

Marcher dans le noir apporte le repos de la raison, me suis-je souvent dit. La noirceur nous illumine-t-elle de ce fait? Nous suggère-t-elle d’essayer de nous envoler et de retrouver une liberté perdue au main de cette tyrannie de la raison toute puissante? Même notre corps le saurait et nous ouvrirait le chemin. Est-ce le message que ce jeune corps d’enfant voulait me laisser savoir?

Il serait alors bon de délaisser un peu le confort de notre raison et de magnifier le désir de liberté en augmentant la vitesse de notre envol.

La noirceur porte conseil, assurément.


4 juin 2012

Le diable est dans les détails


J’étais assis confortablement dans la salle d’attente, au garage. Pour une réparation mineure de mon auto. Une heure trente environ, à patienter. Avec le temps, les choses se brisent, la matière se dégrade ou s’abime. C’est une loi de la nature, aussi bien se faire une idée…

Donc, j’attendais. Mais avec une lecture sous la main : C.G. Jung, l’Âme et la Vie. Rien que du solide, une pensée à méditer la vie durant, si le cœur vous en dit. Moi, il m’en dit. Et je me trouvais quelque part entre la lune et Jupiter à soupeser un paragraphe, quand une présence me tira subitement du lit douillet de la contemplation. Je fis une pirouette suivie d’un salto arrière avec coefficient de difficulté à 9,2, et je me retrouvai à nouveau dans mon corps, sain et sauf.

La présence, une dame dans la cinquantaine avec un joli sourire à l’avenant, s’assit sur la chaise à côté de moi. Elle entreprit la conversation en soulignant son étonnement de me voir avec un livre dont le titre possède le mot "Âme". Moi aussi je m’intéresse à l’âme, me dit-elle. Me vint furtivement l’idée de lui demander de préciser ce qu’elle entendait par ce mot, mais je m’abstins. Trop ceci, trop cela… Puis elle me sortit l’artillerie lourde : la bible, La tour de garde. J’avais à côté de moi un « témoin de la vérité, une amie de Jéhovah ». Elle parla, j’écoutai. À un moment donné, je lui dis sincèrement que je trouvais belle sa ferveur, que j’admirais son enthousiasme, son envie d’absolu. Elle me remercia. Toutefois, je lui fis part aussi que, bien franchement, je ne pouvais pas souscrire à son interprétation des choses, telle que voir le mal partout, voir ce diable fou en action dans le désordre de la vie et ses institutions, voir la corruption à l’œuvre dans chaque geste et décision prises autour de nous. Je lui dis ça pour la soulager quelque peu en pensant qu’il ne devait pas être drôle de porter en soi à chaque heure du jour un message d’apocalypse et d’Armageddon à venir. Ne faites-vous pas un peu de boudin et de projection, osai-je alors lui susurrer à l’oreille? Là elle se raidit et je sus que c’en était terminé. À vrai dire, j’avais fait exprès. Je ne voulais pas me faire contaminer davantage.

Ce discours si prévisible et cousu de fil blanc sur l’horreur du monde et ce besoin de perfection me bouleverse à chaque fois. Je vois des gens inquiets et désorientés à la recherche d’une lumière dehors, là quelque part, incarnée dans une personne, une religion, une idéologie, qui viendrait prendre en charge la vie entière et qui donnerait enfin un sens à ce foutu bordel inexplicable. Toujours la même affliction sur l’imperfection du monde, toujours cette attente après quelque chose de grandiose et d’immuable, un paradis définitif. Puis nous finissons par désespérer, car l’ignominie semble se perpétuer à jamais.

Quand même étonnant de constater que jamais nous ne pensons à chercher une solution en nous-mêmes. Autrement dit, comment prétendre changer quoique ce soit pour le mieux à l’extérieur alors qu’en soi il n’y a que peur, agressivité, envie d’en découdre avec l’autre, ressentiment et j’en passe? Peut-être serait-il temps de commencer à réparer ce monde fissuré de partout qui existe bel et bien en nous. Et retrouver une sorte de paix ou à tout le moins d’accalmie. Non, non et non, qu’on nous dit, nous sommes victimes, et puis à quoi bon!       

Est-il si inconcevable d’aimer le devenir, le changement et l’imperfection des choses? « Nous sommes en permanence nécessaires à la création quotidienne du monde. Nous ne sommes jamais les gardiens d’un accompli, mais toujours les cocréateurs d’un devenir », nous rappelle Christiane Singer.

Ce n’est pas juste un détail. Il y a de l’ouvrage qui nous attend…

« Et soudain la voix à mon oreille : Et qu’attends-tu pour devenir celui que tu attends? » C. Singer


3 juin 2012

Christiane Singer


Quelques citations du magnifique ouvrage de l’auteur Christiane Singer : « Où cours-tu? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi? »


* L’écho du logion 77 de saint-Thomas : « Je suis partout. Quand tu vas pour couper du bois, je suis dans le bois. Quand tu soulèves la pierre, je suis la pierre… » Non pas : je suis le bois, je suis la pierre, mais chaque fois que tu es là, vraiment là, absorbé dans la rencontre du monde crée, alors je suis là! Là où tu es, dans la présence aigüe, je suis aussi. Être là! Le secret. Il n’y a rien d’autre. Il n’est pas d’autre chemin pour sortir des léthargies nauséabondes, des demi-sommeils, des commentaires sans fin, que de naître enfin à ce qui est.

* Dans tous les lieux habités par la souffrance se trouvent aussi les gués, les seuils de passage, les intenses nœuds de mystère. Ces zones tant redoutées recèlent pourtant le secret de notre être au monde, ou comme l’exprime la pensée mythologique : là où se tiennent tapis les dragons sont dissimulés les trésors.
Or notre société contemporaine n’a qu’un but : éradiquer à tout prix de nos existences ces zones incontrôlables—zones de brouillards, de gestation, zones d’ombre—et d’instaurer partout où elle peut le contrôle et la surveillance.
En refusant la nuit, comme le déplorait le poète Novalis, notre imaginaire collectif livre une guerre à mort contre le réel et provoque la montée de tout ce qu’il voulait éviter : la peur, le désespoir, la violence déchaînée, la recrudescence de l’irrationnel.

* La vie ne se révèle qu’à ceux dont les sens sont vigilants et qui avancent, félins tendus, vers le moindre signal.

* « Tu ne sais pas à quel point tu ne sais pas ce que tu ne sais pas » (Rabbi Nahwan)

* La vie n’a pas de sens, ni sens interdit, ni sens obligatoire. Et si elle n’a pas de sens, c’est qu’elle va dans tous les sens et déborde de sens, inonde tout. Elle fait mal aussi longtemps qu’on veut lui imposer un sens, la tordre dans une direction ou dans une autre. Si elle n’a pas de sens, c’est qu’elle est le sens.

* Le monde menace de tomber à en agonie si nous ne réveillons pas en nous cette faculté de louange. C’est l’intensité qui manque le plus à l’homme d’aujourd’hui. Où est en nous le désir, l’ardeur? Où est cet amour qui tient éveillé? Ce n’est pas l’ascèse, disait Hrabia, qui fait que nous traversons la nuit sans dormir, c’est l’amour qui tient éveillés. Tous ces êtres autour de nous qui se plaignent d’un manque d’énergie oublient la ferveur.

* Le miracle de l’amour, c’est d’être debout dans la nuit, plein de silence dans le fracas de l’insignifiance, plein de louanges au milieu de la haine.

30 mai 2012

Attaque d’une étoile indolente


Vous êtes transporté, la nuit, dans une clairière en pleine forêt. Au milieu de la clairière, un étang. Vous êtes troublé, le silence vous accable. Vous êtes habitué aux bruits, vous absorbez sans ménagement les rumeurs qui circulent; la clameur et l’agitation vous font sentir membre d’une grande famille, et ce sentiment d’appartenance vous comble, car vous redoutez la solitude plus que toute autre chose.

Maintenant vous êtes seul avec vous-même. Vous vous assoyez par terre près de l’étang et vous regardez cette eau sombre et étale. Rien ne bouge, le temps semble arrêté.

Vous vous sentez prisonnier de cette langueur, de ce calme, de ce repos inattendus. Vous êtes prêt à tout, au moindre mouvement, à la moindre apparition pour briser votre torpeur et vous accrocher. Vous êtes en état de manque, la privation vous fait mal et tue votre moral.

Le silence, le vide…

Vous remarquez alors une brillance à la surface de l’étang. Un minuscule point lumineux qui semble prendre de l’ampleur. Une étoile. Vous levez les yeux au ciel et, sans surprise, elle se révèle, plus lumineuse, plus grosse que toutes les autres.

Pourquoi?

Qu’arrive-t-il à votre raison? Cette étoile pointe son regard vers vous, vous en êtes certain. Est-ce elle qui vous questionne ou vous-même qui l’interrogez? Pourquoi, que me veux-tu? Elle vous agresse…

Puis elle vous dit :

— Moi je ne veux rien. N’est-ce pas toi qui veux tout?

— Non, au contraire.

— Que veux-tu me faire croire?

— Je n’ai rien à foutre de m’arrêter, d’être dans le silence et de perdre mon temps à rester assis à côté d’un étang à attendre. Attendre quoi, au fait? Mon temps est précieux. Pourquoi suis-je ici? Et ma liberté?

— Allons, calme-toi un peu… Je t’ai choisi pour que tu t’arrêtes quelques secondes, que tu cesses ton agitation et ta frénésie. Je t’ai choisi pour t’aider à retrouver un rythme. Je ne suis pas là pour te brimer.

— Facile à dire…

— Tout ce que j’ai à t’offrir c’est un court moment pour réfléchir et contempler ta vie. C’est si peu que j’en suis désolée. Pourtant, c’est sans doute le plus beau cadeau que je peux faire à un humain comme toi. Tu as l’énergie pour agir, pour bouger et t’activer en oubliant le vide qui te tenaille. Mais serait-ce t’insulter que te faire prendre conscience que tu possèdes aussi la faculté de créer en arrêtant le cours normal et attendu des choses? Paradoxal n’est-ce pas? Tu te crois libre, mais l’es-tu vraiment si tu ne fais que réagir à ce qu’on te dit ou ce qu’on t’entraîne à faire?

— Foutaise! Je sais ce que je fais. Je veux profiter de chaque occasion et il n’y a rien qui m’arrêtera, surtout pas une banale étoile.

— J’ai peu d’éclat, je sais. Je n’apparais que dans la noirceur. Je suis celle qui existe sans nuire. Je suis rien et c’est ce que je veux te faire entendre. Mais toi tu es gagné par la hâte, la colère et l’impatience, tu es une lourde mécanique qui fonce dans la vie les yeux bandés. Tu te crois libre, mais tu n’es qu’une éponge qui absorbe les rumeurs et les courants à la mode. Tu ne fais qu’imiter ce qui te ressemble et tu te perçois comme un être unique. Je veux juste que tu te souviennes de ce moment passé avec moi. Il pourrait te sauver…

— Je suis assez grand pour m’occuper de ma propre vie.

— Sans doute. Mais tu es aussi assez petit pour la gâcher complètement. Tu es sur le fil du rasoir. N’oublie pas, c’est toujours à partir du silence que tu refais tes choix et que tu crées du nouveau. Un véritable sens…

25 mai 2012

Dialogue avec plus grand que soi


— Qu’es-tu?

— Je suis la pointe extrême de ton humanité. Je suis ta douleur et ton affliction, ton bonheur à partager et ton enthousiasme. Je suis ce que tu ignores, car pour me percevoir et me connaître tu dois m’oublier et t’oublier. Je suis la chaleur qui te nourrit et le froid de tes inquiétudes aussi. Je suis ton abandon, ta force et ta faiblesse, ton courage et même ton désespoir de vivre.

— Je suis donc toi?

— Tu es donc moi?!?!?

— Mais en suis-je digne?

— Tu vis pour retrouver une dignité que tu n’as jamais perdue…

24 mai 2012

Tous les possibles...


« Les physiciens nous disent que tous les possibles seraient déjà contenus entre nous. Ils sommeilleraient sur des cordes entortillées sur de multiples dimensions en attendant la musique de notre temps et notre conscience pour se déployer. Qu'est-ce qui se dépliera dans l'espace de notre rencontre ? Quelles idées danseront dans cette riche conversation que j'espère vivre avec vous ? »

Jean-François Vézina dans Inrees


16 mai 2012

Pierre angulaire


Je ne tiens pas toujours la forme. Quand il y a douleur, il y a douleur, mais la plus part du temps je ne considère pas cela comme une maladie. J’y vois plutôt une souffrance inhérente à la condition d’être humain, au fait de vivre, et de vivre avec intensité. Pousser trop fort fait parfois craquer la machinerie, alors je ralentis. Même chose pour le flot de pensées lorsqu’il y a bourrasques, je me fais alors une cure de silence, contemple et l’équilibre revient tout doucement.

Il n’y a pas de médicaments efficaces contre la douleur du vivre…

Sauf que des alertes nous mettent parfois au défi de trouver des solutions rapides, en cas d’accidents, de crises et de douleurs insistantes, par exemple. Durant ces moments, il se produit une brèche dans le cours normal des choses. Nous devenons vulnérables, humbles. Tout peut arriver, car le contrôle des événements nous échappe. Il est temps alors d’ouvrir grand les yeux et d’admirer la scène qui se déroule devant nous.

Il y a une douzaine d’années, je suis tombé sur un court texte de Montaigne dans ses Essais. Il mentionne ceci : « Il est facile de voir que ce qui aiguise en nous la douleur et la volupté, c’est la pointe de notre esprit… Tout ainsi que l’ennemi se rend plus aigre à votre fuite, aussi s’enorgueillit la douleur à nous voir tomber sous elle. Il se faut opposer et bander contre… La douleur ne tient qu’autant de place en nous que nous lui en faisons… » Je l’ai noté dans un cahier, lu et relu puis partagé avec ma conjointe. La douleur et la pointe de notre esprit… Fascinant.

Une semaine plus tard, au bureau, une douleur inattendue me vrilla le côté droit de l’abdomen. Je tombe sur ma chaise, la sueur au front, légèrement paniqué. Je quitte ensuite mon travail et aboutis à l’urgence. À l’hôpital, dans l’attente du médecin, la douleur fut atroce, inutile de le nier. Je songeai à la phrase de Montaigne puis pouffai de rire. Cette douleur était si intense, donc invraisemblable à mon esprit, qu’il m’était impossible d’y croire. Déjà je pensais bien que c’était une pierre au rein qui me taraudait, une tendance éprouvée dans ma famille. J’avais l’impression de flotter au-dessus de mon corps. Il y avait quelque chose de si irréel dans ma situation que je me demandai si je ne perdais pas la raison ou bien si je vivais une pièce de théâtre spécialement montée pour moi dans un but bien précis. Le médecin se présenta, je lui avouai mon diagnostic personnel, il l’approuva puis on m’appliqua la médication appropriée. La douleur se volatilisa quelques minutes plus tard. Grand soupir de soulagement. Mais je devais continuer ma résidence surveillée afin de passer des radiographies pour statuer sur mon cas. On me trouva un lit et l’attente commença.

La salle d’urgence était encombrée, l’effervescence régnait. La douleur étant disparue, je me sentais très bien et pouvais observer le va-et-vient du personnel en place ainsi que les nouveaux patients qui arrivaient dans leur civière, souvent en état de choc. Au milieu de l’après-midi, une infirmière, dépitée, me dit tristement que je n’avais pas choisi la bonne journée pour me présenter à l’urgence.

- Et pourquoi donc?

- Eh bien, nous sommes le 1er du mois…

- ???

-  C’est le jour de paie pour une partie de la population qui dépend entièrement du gouvernement. Quand arrive l’après-midi, on voit surgir un bon nombre d’individus à l’urgence. Ils sont très éméchés, en état de choc ou drogués à mort. Ils nolisent toute l’attention du personnel.

Je lui ai dit de ne pas s’en faire pour moi, que j’allais bien. Assis en tailleur sur mon lit, sans exigence ni demande, j’observai en silence les autres patients, la plupart plus âgé que moi, mal en point, en attente eux aussi. En face de moi, un vieil homme, cancéreux, se lamentait discrètement. Son fils à côté de lui essayait de minimiser l’affaire, de le consoler. Il y avait aussi tous les autres, des personnes seules, des personnes habituées à leur souffrance et résignées qui reposaient tranquilles dans leur lit. La misère et la solitude de l’existence…

Vers 18h00, ma douce revint me voir avec mon fiston âgé de huit ans. Je revois la scène : elle a un bouquet de fleurs à la main, mon fils tient une feuille de papier. Ce dernier me donne son dessein qu’il a griffonné juste pour moi. Ma conjointe, quant à elle, bifurque juste à ma droite vers une vieille dame qui a un sourire à ses lèvres. Au lieu de me donner les fleurs, comme je m’y attendais, elle les offre à cette personne plongée dans l’étonnement. Je souris à mon tour. Dans ce geste, il y a toute la beauté du monde, il y a la spontanéité et la gratuité. Les autres patients regardent attentivement, envieux sans doute de cette soudaine délicatesse de la part d’une inconnue

Ce geste inattendu ne me surprit guère. Nous aimons nous étonner et virer de bord le cours normal des choses. C’est un « non-faire », une brèche dans l’habituel. Et surtout, c’est le point culminant d’une magnifique pièce de théâtre dont ma douleur soudaine et fulgurante fut la pierre angulaire, sur laquelle tint tout l’édifice d’un scénario unique.

Ce 1er juin de l’an 2000 demeurera inoubliable. Qu’un épisode douloureux à l’extrême devienne si chargé de surprises inopinées représente pour moi un grand mystère. Pendant plusieurs heures je suis demeuré immobile et dans un silence profond (comme au cinéma). Il m’a semblé toutefois que j’entrais enfin dans le véritable tourbillon du réel, celui qui nous intime de suspendre tout jugement, celui qui nous convie à cette grande danse du transitoire, celui qui nous invite à prendre la décision d’aimer simplement tout ce qui surgit dans notre vie.     

Ce fut un jour de bascule…


10 mai 2012

La peau de chagrin


À la lumière du psychodrame généré par la hausse des frais de scolarité au niveau universitaire au Québec, je me suis demandé comment il se faisait que nous ayons des vues si diamétralement opposées sur un même sujet d’actualité. Les événements sont les mêmes pour tous, les faits sont les mêmes, pourtant le regard et les opinions qui en découlent semblent inconciliables, si contradictoires et d’une telle fermeté qu’ils ont fini par dégénérer en foires d’empoigne, mépris, harcèlement et violence gratuite.

Je ne retire aucun avantage ni renommée à porter ma propre vision des choses concernant un problème donné. Ce que je recherche, à la base, c’est m’approcher le plus prêt possible de ce que j’appelle une vision claire et satisfaisante, de ce qui me semble plausible. Ce qui m’incommode toutefois, c’est cette ardeur à tenir une opinion et une idéologie pour certaines et vraies, du fait principalement qu’elles ne sont pas désintéressées. Je sens plutôt la poursuite d’un avantage, un désir de puissance et de contrôle, une volonté appuyée de régenter de manière totalitaire tout un cadre de connaissance, de savoir et de jugement. Nous entrons alors de plain-pied dans le domaine de la croyance dogmatique.

Nos croyances sont à la recherche de récompenses, ici-bas comme dans l’au-delà. Elles sont en quête d’un soulagement et d’une prise en charge du mal de vivre. C’est pourquoi nous y sommes tant attachées, c’est pourquoi elles peuvent finir par nous aveugler et nous rendre féroces et résolues dans notre volonté de les protéger. Quiconque s’y oppose devient le bouc émissaire idéal ou l’ennemi à éliminer. Une sorte de réflexe animal où l’instinct prédomine prend alors la commande et tout peut arriver.

Je ne veux rien pour moi-même, tout ce que je désire c’est de mettre le doigt sur une réponse acceptable face à l’obligation de vivre et de vivre ensemble. Je réalise que la seule réponse valable passe par le lien de l’amour. Combattre cet amour conduit à la rupture, au néant, aussi bien dire au non-sens. Et toute interprétation du monde se construit avec la conscience ou non de ce lien, par sa reconnaissance ou non, de même que par son acceptation.

Je ne crois en rien, à proprement parler. Ce qui m’intéresse ce sont les faits, les expériences, la réalité crue. Tout est acceptable et digne d’intérêt. Il n’y a rien de bon ou de mauvais, ni de vrai ou de faux, à la limite. Ce qui m’intéresse, c’est comment s’y prend l’homme pour accepter ou refuser ce qu’il y a devant lui, l’évidence de vivre, et de vivre ensemble. Savons-nous que nous sommes tous liés tels des fils de soie uniques sur une immense tapisserie en devenir?

Il y a ceux qui aiment la vie et ceux qui haïssent la vie. Cet amour n’est pas croyance, cet amour n’exige pas de récompenses ou une protection particulière, encore moins une reconnaissance. Cet amour n’apporte qu’un peu de vie, de chaleur, de créativité, de générosité, d’organisation et de folie à son entourage. Il agit comme une fontaine. Finalement, il construit une opinion et une raison qui, à la longue, se réduisent comme une peau de chagrin : je perçois qu’il y a de l’amour ou je perçois qu’il n’y a pas d’amour.

La question demeure si nous acceptons d’endosser et de porter un regard si fragile et minimaliste des choses. Trop simple et naïf?

8 mai 2012

Le plaisir de lire


« Lisez avec éloquence. Sur ce point, je sais que je suis hérétique. Les professeurs de lecture s'opposent absolument à ce qu'ils appellent l'« oralisation ». Quand on oralise, on perd du temps. De quel temps parlent-ils? Le temps est l'un des farfadets les plus prodigieux de notre époque. En réalité, il n'y a d'autre temps que l'unique et fugace instant qui glisse à nos côtés comme de l'eau, et parler de perdre ou de gagner du temps procède le plus souvent d'un raisonnement équivoque. Quand on lit, impossible de gagner du temps, mais en essayant d'en gagner, on peut diminuer son plaisir. Et que va-t-on faire du temps épargné? A-t-on en vue une activité plus importante que la lecture? La lecture est un plaisir, voyez-vous, et le plaisir est chose très importante. Incidemment, la lecture peut apporter des renseignements ou des éclaircissements, mais si elle n'apporte pas d'abord un plaisir, il faut se demander pourquoi on s'y adonne. »

Robertson Davies (Lire et écrire)

Douce folie


«Il faut toujours un coup de folie pour bâtir un destin.»
Marguerite Yourcenar
  

26 avril 2012

Le "génie du moment"


À l’instar de Jean-François Vézina qui nous explique si bien l’idée dans son dernier livre Danser avec le chaos, je crois fortement en l’existence d’une sorte de génie qui s’exprime à certain moment, en certain lieu, d'une manière inattendue, lorsque notre présence et notre attitude atteint la tonalité requise sans rien désirer de précis. Vézina parle d’une conversation et d’une danse avec cette « autre chose » qui apparaît sous différents visages devant nous.

J’ai à côté de moi, sur mon bureau, des cahiers de notes débordants d’idées tous plus subtiles les unes que les autres. Je les regarde avec tendresse, je les chouchoute, elles me séduisent. Elles m’incitent évidemment à les développer et les approfondir. Je m’assois devant mon ordinateur, juste pour cela, les voir renaître à travers un texte en les élaborant, les triturant d’un bord et d’autre pour en arriver à un produit final brillant dans toute sa gloire.

Mais ça ne fonctionne pas. Rien ne sort. La carapace de la raison résiste fort bien à mes désirs. Je joue à un petit jeu de cartes sur mon écran, dans l’attente d’un plus grand jeu, plus noble il va sans dire. J’oublie mes idées de génie puis l’imagination s’emballe d’elle-même. Un feu nourri reprend. Les tirs viennent de partout. J’arrête le divertissement pour rehausser la barre des échanges avec mon égo. Je veux. Je veux tellement, mais le blocage reprend, le mauvais sort s’acharne.

Je me lève de ma chaise et m’en vais marcher. Ou lire. Ou occuper mes dix doigts à une tâche importante. Tout est bon.

Les belles, les grandes idées sont légion, les miennes incluses. Admettre qu’elles sont proprement inutiles relève du martyr. Que des mots, que des mots…

Ce qui jaillit de soi a besoin de réflexion, d’une longue méditation, d’un laisser-aller puis d’un rejaillissement au moment opportun. C’est ce moment opportun qui nous échappe, car il est relié à l’histoire du monde, à notre récit personnel, à l’aventure de notre existence, à l’inattendu, au lien profond que nous partageons avec l’autre et même l’univers.

Le moment opportun, le « génie du moment » dont je fais mention plus haut, apparaît enveloppé dans de nombreux déguisements. Il sert à dénouer un problème, à apporter un éclaircissement. Il met en branle une compréhension du mystère de notre existence et de la relation que nous entretenons avec la vie entière. Ce lien, cette relation nous pouvons le nommer amour, si nous voulons. Comprendre son ampleur demeure primordial. C’est pour nous aider dans ce long cheminement que des moments singuliers surgissent à point nommé. Ce peut être une rencontre avec un inconnu, une lecture, un rêve, une expérience pénible, une maladie. Tout est bon. Il se produit un décrochage de l’écoulement habituel des choses. Et du déplacement de notre point d’attention surgit alors une lueur de conscience nouvelle, une compréhension aiguë ressentie dans notre corps en un lieu autrement plus clair et précis que la tête. C’est une manifestation qui ne peut être expliquée qu’en nos propres mots, images ou créations. Elle devient une réalisation.  

Il y a quelques mois, j’étais assis au salon pour écouter un nouveau disque acheté en journée. Trompette, bandonéon et voix corses. Le titre : « Mistico Mediterraneo ». Je suis subjugué et emporté dès la première écoute. Une explosion se fait. Mon attention se déplace alors vingt-cinq ans plus tôt alors que je vis un moment très difficile, sur le fil du rasoir. Une porte s’entrouvre, je pénètre et découvre pour la première fois le sens profond de l’expérience. Elle touche à ce qu’il y a de plus universel chez l’humain. Elle a trait à l’amour entre deux êtres, elle a trait à l’abandon dans une direction qui oblige, elle a trait à notre propre survie et à la responsabilité qui en découle. Je n’entrerai pas dans les détails. Une chose est certaine, à l’époque la pilule fut très difficile à avaler. La leçon comprise en totalité seulement plusieurs années plus tard durant l’écoute de cette musique totalement atypique est celle-ci : il n’y a pas plus têtus que nous-mêmes, plus fermés, rétifs et hérissés et si, en désespoir de cause, après avoir tout essayé et alors que nous croyons avoir tout perdu nous demandons ou invoquons la protection d’une force, quelle qu’elle soit, il nous faut d’abord accepter qu’elle nous protège de nous-mêmes.

Le « génie du moment » à travers cette musique. Inattendu comme de fait.
  


20 avril 2012

Les mots (8)


Balle :
Je suis un enfant de la balle, né dans un monde de comédie et de jeux où tout ce qui était rond je m’amusais à le lancer, le botter, le frapper. Plus tard, j’ai appris à jongler, et la balle encore m’a entraîné dans un monde aussi inutile que merveilleux. Je me suis moi-même arrondi depuis lors. J’ai pris la forme, je m’élance et roule. La balle demeure difficilement en place. La balle est l’âme de l’homme.  

Chat :
Mystère de poil en faïence de paresse de libre présence de sommeil de jeux de folie d’humeur en recherche de proies de caresses de tournures d’expressions soudaines d’étonnements propres et uniques incompréhensibles sauvage de gouttières de queue perché tout là-haut. Le chat nous fait une magnifique démonstration de l’art de s’approcher ou de se méfier de l’homme et de sa raison.

Bouche :
Tout vient de là. J’essaie d’imaginer un monde sans bouche où nous pourrions nous nourrir malgré tout. Impossible. Par cet orifice entre l’essentiel d’une continuité à la vie, par cet orifice sort l’essence de ce que nous sommes et donnons à la vie. La bouche est un égout. La bouche est une fontaine. De la bouche émane le bruit, de la bouche l’esprit s’illumine.  

Épice :
Impression subtile de délice. Comme une note de bon goût dans la symphonie que nous cuisinons. Rehausse, transforme. Épice se conjugue avec l’art, la mesure, la minutie. Épice nous transporte sur sa route de la connaissance de l’autre.

Jardin :
Dans un jardin pousse l’extraordinaire, une vie miraculeuse émergeant de rien. Ce rien, c’est la terre. C’est le petit monde des lutins et des gnomes, des fleurs volantes et des fées clochettes qui nous désennuient des mécaniques peu subtiles qui envahissent notre territoire. Le jardin s’offre comme dernier rempart à la lenteur silencieuse du bonheur simple.

Voyage :
Balade du corps ou périple de l’âme? Forme notre être s’il raffermit notre doute. Les voyages nous dévoilent l’autre dans sa différence et parachève la démolition de notre indifférence. Nous entamons un voyage toujours comme un retour à soi : partir pour revenir autre.

19 avril 2012

« L’homme descend du songe »


Chaque jour je me sers de l’imaginaire et de la créativité pour agrémenter mon existence. Je précise : non pas fuir l’existence, mais l’enrichir. Non pas inventer de folles élucubrations et m’expédier corps et âme dans des histoires qui ne m’appartiennent pas, mais accepter la vie dans sa simple beauté par le regard que je lui porte. Non pas claironner et chanter mon mépris en inventant des formules de dédain et d’indignation, car elle est et demeure imparfaite la vie, mais l’embellir humblement.


18 avril 2012

Avoir raison


« Et moi, j’ai envie de donner des tas et des tas de coups de pied dans les dents de ce salopard de monde à la con jusqu’à ce qu’il comprenne enfin que de ne pas faire de mal aux gens, c’est dix millions de fois plus important qu’avoir raison! » 

David Mitchell, Le fond des forêts.


Le cancre las

Illustration d'Émilie Bédard sur un texte de Jacques Prévert
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* Émilie est étudiante en graphisme à Rivière-du-Loup, Québec.