31 octobre 2012

Changer


"On fait sur soi-même le changement que l'on veut voir dans le monde"

Gandhi 

29 octobre 2012

Métaphore


« La réalité, l’endroit où nous nous trouvons, nous est invisible dès lors que nous nous y trouvons. C’est le processus du “second degré” (imagerie, allusion, intrigue) qui nous permet de voir où et qui nous sommes. La métaphore, au sens le plus large, constitue notre moyen de saisir (et parfois presque de comprendre) le monde et les êtres, si déconcertants soient-ils. Il est possible que toute notre littérature puisse être comprise comme métaphore. »

Alberto Manguel, Nouvel éloge de la folie.

Chute à l’Ours et « œil américain »


Lorsque nos yeux se portent vers le ciel étoilé, nous identifions des formes familières, des formes dessinées par l'homme : un chaudron ici, une croix là… Des dizaines de constellations sont ainsi nées de notre propre regard. Nous nous sommes projetés dans le ciel pour tenter d’expliquer toute cette immensité et ce vide prodigieux. Notre imagination a alors fini par trouver une interprétation « à ce grand silence des espaces infinis ».

Ce qui nous impressionne, ce qui nous fait sentir tout petit et impuissant, nous tentons de le conjurer en le contournant, en le soupesant et l’interprétant. C’est là le pouvoir de l’imaginaire de l’homme. C’est là son génie.

À l’approche des bruyantes cataractes de la « Chute à l’Ours », j’ai senti le même effet se produire sur moi. Je me suis tenu debout de longs instants sur les grands rochers plats bordant cette majestueuse rivière, l’Ashuapmushuan, afin de me laisser pénétrer par toute cette puissance indomptée. Il y d’autres rivières qui viennent se jeter avec panache dans le Lac Saint-Jean au Québec, mais à ce point nommé de la « Chute à l’Ours » près de Normandin, c’est comme si mon cœur avait cessé de battre. Tout d’un coup.

Une question me tarauda pendant l’heure à marcher sur le sentier bordant les rapides. Presque à l’obsession. Comment faire pour naviguer en canot sur les flots d’une telle rivière afin de se rendre sans encombre jusqu’au grand lac?

Mon imagination s’était mise au travail.

Pierre Morency dans son livre « L’œil américain » nous parle de ces premiers Européens qui ont côtoyé les autochtones en les suivant dans la forêt, sur les cours d’eau, à la chasse et la pêche. Ébahis devant leur facilité à se fondre à l’environnement, se tenir cois, scruter et traquer n’importe quels indices autour d’eux, jouer de prudence et de discrétion, bref tout voir et entendre avec acuité autour d’eux, ces Européens décrétèrent que « l’Indien » avait l’œil américain.

J’ai donc joué à l’Indien. Un Indien en compagnie de son clan. J’ai cherché tous les moyens possibles pour traverser les rapides de la Chute à l’Ours. Une impression tenace me disait qu’un passage existait, malgré les risques.

Est-ce que j’accomplirais moi-même cette chevauchée, c’est une autre histoire. Par ailleurs, en adoptant la posture de l’Amérindien, je me suis transformé en un observateur autre d’un problème concret. Avec un autre point de vue.

L’œil américain?

Quelques jours plus tard, en lisant une énième fois articles de journaux et chroniques d’humeur sur le conflit étudiant au Québec ainsi que la violence générée par les manifestations, j’ai pensé qu’il y avait un lien à faire avec ce passage à haut risque des Chutes à l’Ours. C’était peut-être ça mon obsession...

Vaut-il mieux s’aventurer avec témérité et impatience sur ces dangereux rapides ou plutôt réfléchir tranquillement aux moyens possibles de passer au travers sans nous noyer ou nous blesser inutilement?

Le chemin est long jusqu’au lac puis au fleuve puis à l’océan.

22 octobre 2012

"Rien ne va de soi"


« (…) L’existence elle-même va-t-elle de soi? Le fait de voir ou d’entendre, d’imaginer et de penser, d’aimer, va-t-il de soi? Rien ne va de soi ni ne peut aller de soi pour qui s’arrête à réfléchir. Le monde où nous sommes est extraordinaire—extraordinairement beau—et l’humain encore davantage ainsi que ne laisse pas d’en témoigner les grands artistes qui tentent sans cesse de le créer à neuf comme pour mieux nous le faire éprouver et pressentir à la fois. Et le beau est ce qui rend heureux. »

Thomas de Koninck, Philosophie de l’éducation-Essai sur le devenir humain. 

11 octobre 2012

Le génie de la pierre


Sur ma table de chevet il y a quelques pierres dispersées autour d’une pile de livres. Quartz, jaspe, agate, grappillées ici et là lors de voyages et promenades sur les grèves en bordure de la mer ainsi qu’en d’autres occasions. Ces pierres me captivent. Elles insufflent chez moi le respect de la lenteur, de la longévité ainsi que de la fragile beauté des choses. Elles me tiennent compagnie, je les observe, je les caresse parfois avant d’entreprendre mes nuits.

Ce sont mes capteurs de rêves…

Il y a un drôle de génie qui préside à l’élaboration de toutes ces images et scénarios à l’intérieur de notre sommeil. Chaque nuit, nous avons rendez-vous avec l’insoupçonné où l’imaginaire reprend une place subtilisée par nos prétendus problèmes importants et concrets. Pourtant, notre imagination vaut son pesant d’or. Ne serait-ce pas d’ailleurs la première leçon à tirer de nos rêves que de les percevoir comme guide à travers la somme d’inattendus que nous réserve la vie de tous les jours? 

Le rêve utilise nos intérêts et passions pour nous conduire dans une direction qui a une valeur pour soi. Par exemple, je ne connaissais rien à cette pierre, le jade, jusqu’à ce qu’un rêve m’en offre un aperçu pour le moins étonnant.

Je suis assis au bord de l’eau sur une plage et je regarde devant moi trois magnifiques aigrettes d’une blancheur éclatante qui marchent d’un air souverain dans la vase. J’ai un papier entre les mains. Je le froisse en le pliant, ce qui produit un son : crouk! Aussitôt les grands oiseaux blancs se tournent dans ma direction, comme étonnés. Puis ils se dirigent vers moi en marchant lentement. Peut-être, pensai-je, que j’ai émis un son significatif connu d’eux seuls et que ce son les perturbe! Ils sont maintenant debout, majestueux, juste en face de moi. Je leur demande, en m’excusant, si je les ai importunés par maladresse. Une des aigrettes se penche alors un peu, avec une manière de sourire à son immense bec, et me dit : « Non, pas du tout! » « Mais vous savez parler, leur dis-je étonné? » Aucune réponse. Les trois oiseaux se retournent alors et marchent dans une autre direction. Je les regarde s’en aller puis, subitement, une des aigrettes virevolte en battant des ailes et vient me chuchoter ces mots énigmatiques : « Conservez l’esprit du jade. »

Ce rêve fut marquant dans ma vie. D'abord, il survint durant une période trouble alors que je quittais mon emploi pour me consacrer à l’écriture. Marquant aussi par sa couleur et sa texture même. Lorsque les trois oiseaux repartent, je les vois de dos. Mais le plus bizarre, c’est que chacun porte des shorts bleus. Je distingue donc devant moi trois paires de fesses bleues allant leur chemin vers une direction inconnue... L’humour dans les rêves ne fait pas de doute pour moi.

Je fis ensuite une recherche sur cette pierre que je ne connaissais que de nom. J’appris qu’elle était très prisée par les Chinois. Ils l’appellent la pierre de Yu. Les sages chinois de l’antiquité avaient l’habitude de comparer la vertu au jade. Par exemple, à leurs yeux le poli et le brillant de la pierre figurent la vertu discrète d’humanité. Le jade est l’image de la bonté, car il est doux et onctueux au toucher. Son éclat n’étant pas voilé par ses défauts ni ses défauts par son éclat, il représente également la sincérité et l’authenticité. Il est même l’emblème de la musique, car il rend un son pur et soutenu qui s’arrête brusquement lorsqu’il est frappé.

Voilà pour la pierre. Mais qu’est-ce que ce rêve voulait me dire? Ce n’est que quelques mois plus tard qu’une interprétation plausible surgit d’une manière inattendue.

J’étais à l’écriture d’un roman. Le personnage principal et narrateur est en phase terminale, cancéreux. Je lui fais raconter ce même rêve du jade à un autre personnage, un frère dominicain danois peu conventionnel venu l’assister dans ses derniers moments. Ce frère je l’avais déjà rencontré dans un autre rêve survenu il y a une douzaine d’années auparavant. Il m’avait exhorté à me souvenir de lui et de son nom. C’est lui, qui trouvera le sens caché du rêve en question.

Dans un dialogue avec le mourant qui, il faut le souligner, tient lui-même un journal intime de ses impressions sur son expérience de fin de vie, le frère lui apprend ceci :

— Quand même! Peux-tu m’expliquer cette présence des trois grands oiseaux blancs et cet esprit du jade en prime?

— Là c’est toi qui en as déjà apporté un élément de réponse en parlant de ton écriture. Je pense tout bonnement que ton âme t’exhorte à continuer cette tâche, à ne pas froisser ou plier et jeter le papier comme dans ton rêve. L’intention de ce rêve est de te démontrer qu’il ne faut pas t’arrêter, car cette écriture te permet de découvrir quelque chose de très précieux, des joyaux qui t’apportent une richesse intérieure, cet « esprit du jade » en fin de compte.

Je poursuivis ma recherche pour en savoir encore un peu plus sur ce jade qui égale Chinois, qui égale Taoïsme…

En voici le résumé: « Taoïsme et jade vont de pair. Dans le Taoïsme on retrouve une variété incroyable de divinités. Il y a des personnages légendaires, mais aussi une sorte de « bureaucratie céleste » parmi laquelle on retrouve les Trois Purs (Sanqing) qui symbolisent trois niveaux d’accomplissement ainsi que trois formes d’énergie. Ces Trois Purs représentent cette capacité de vivre en équilibre avec le monde ou encore d’orienter le travail sur le raffinement de l’esprit pour se fondre dans le Tao, ce qui se nomme la “Pureté du Jade”. Il y à aussi une île imaginaire ou mythique sur laquelle poussent des champignons d’immortalité et qui est décrite comme ceci : tout dans cette île est doré et de jade. Les animaux sont d’une parfaite blancheur, la végétation d’essences précieuses est luxuriante; les fleurs et les fruits, quand on les mange, préservent de la vieillesse et de la mort. Les habitants de cette île sont des génies et des sages… »

Je ne sais quoi dire. Surtout que je ne connaissais à peu près rien sur le Taoïsme ainsi que sur le jade.

Génie de la pierre? Génie du rêve?

9 octobre 2012

L’art perdu de plier une serviette de bain.

Nous étions une vingtaine de personnes regroupées dans un local afin de recevoir une formation d’une semaine sur la communication en entreprise. Autant de femmes que d’hommes, si je me souviens. Un beau mélange dans une ambiance détendue. Les formateurs se présentèrent puis, pour casser la glace, ils sortirent d’une boîte quelques serviettes de bain énigmatiques. Afin d’effectuer un petit exercice…

On nous divisa en cinq groupes, une serviette chacun. On nous demanda ensuite de la plier du mieux que nous pouvions. Avec trois minutes pour s’exécuter. Trois trop courtes minutes.

Est-ce que nous avons réussi? Pas vraiment. « C’est comme ça, ou quoi, que l’on plie une serviette? » « Attends, je vais te montrer, un gars ne sait pas comment faire! » Un gros tumulte pour une si petite tâche. Puis on passa au verdict des formateurs.

Bien sûr, il n’y a pas de bonnes ou mauvaises manières de plier une serviette de bain. On peut même la rouler si on veut. L’exercice avait simplement pour but de communiquer ensemble afin de découvrir qu’il y a effectivement mille et une façons de plier une serviette.

Nous avons bien ri, mais jaune… Ce n’était pas une question d’aptitude, ni de sexe surtout. Il fallait juste se parler, en discuter.

Là est la difficulté pourtant.

Imaginons un peu lorsque le propos ou la tâche à réaliser sont beaucoup plus complexes, avec des conséquences déterminantes. Lorsque nous tombons aussi dans le vaste domaine des idées ou croyances, dans l’interprétation à donner aux événements de la vie.

Que faisons-nous? Avons-nous le courage de nous écouter et d’accepter sincèrement la diversité des points de vue entendus?

C’est ma grande question, mon grand soupir…
                                                  

Le temps des questions


« Chaque chose au monde porte en elle sa réponse, ce qui prend du temps ce sont les questions. » 

Le Dieu manchot, José Saramago

21 septembre 2012

Se faire des peurs


« Se donner des sueurs froides idéologiques, c’est un plaisir qu’on s’offre en regardant un film d’horreur. La politique permet de le décupler. On s’agite, on craint le pire, on s’imagine l’adversaire comme un monstre. Un peu plus et on y met la musique d’ambiance. On tweet. On tweet. Et on retweet. On lance des appels au peuple, et on rêve de lancer un appel aux armes. On se croit au bord du gouffre. On a le vertige. Et on aime ça. On parle à ceux qui ont peur comme nous. On se donne la frousse. Ne manque que le popcorn. Et parce qu’on ne peut pas toujours vivre sur un high idéologique, on finit par retomber dans le monde réel. On aura vécu une belle peur : celle de la fin du monde. On retournera chez soi. Heureux et fier d’avoir résisté à l’empire du mal. »

Mathieu Bock-Côté

Ce qui sonne faux...


« Ce qui sonne faux, les demi-vérités et les mensonges s’annoncent toujours de façon bruyante, dans le but évident de forcer l’attention et, à la limite, de venir aussi accaparer de force notre conscience. Le vrai ne peut toutefois, de par sa nature même, que naître dans le silence et progresser humblement, tout en nuance, en respectant et le beau et le bien. »

13 septembre 2012

Reste calme! Sois heureux!


"Reste calme! Attends, observe, vois. C’est quand tu cesses de bouger que je peux le mieux te comprendre et t’aimer. Un arrêt, un silence, le contentement qui coule sur ton visage et je suis ébloui.

Sois naturel,simplement toi-même. Laisse glisser la peur et l’inquiétude sur le tissu soyeux du détachement.

Sois heureux! Il n’y a rien d’autre à gagner. Il n’y a rien d’autre que tu peux faire. Tout le reste est à perdre."

10 septembre 2012

Idiosyncrasie


Voyons voir, est-ce moi le dérangé? Possible. Possible, car à chaque fois que je vois une cohorte de gens s’agglutiner avec élan autour d’une même idée, je m’enfuis. C’est un essaim d’abeilles, j’ai peur d’être piqué. C’est une armée de fourmis, j’ai peur d’être envahi.

On ne m’enlèvera pas cette prudente folie. J’ai le doute facile, je l’avoue. Néanmoins, chaque fois la même question me revient en force : pourquoi cet emportement en banc de poissons, et surtout, pourquoi cette volonté terrible de crier le plus fort possible pour mieux convaincre à tout prix l’autre (cet étrange insoumis) qui ne suit pas la parade?

Je n’ai rien contre le vivre ensemble même si je suis d’une nature solitaire et un peu sauvage. Je n’ai surtout rien contre le fait le partager une culture commune, une langue commune dans une nation où il fait bon de s’exprimer librement et d’être créatif.

Je suis né au Québec et je suis fier d’être québécois.

Mais cela ne résume pas tout. Il n’y a pas là une qualité, c’est plutôt un état d’être dans un lieu géographique particulier. Et même si ce lieu d’immensité, ce lieu d’une grande beauté avec sa nature sauvage me marque et façonne mon identité, puis-je raisonnablement me réduire à cette seule légitimité de langue et d’espace géographique ?

À l’intérieur de ce cadre, certaines qualités primordiales restent à développer et promouvoir, des qualités humaines qui sont en fait, disons-le, des vertus individuelles et qui vont à l’encontre d’une paresse résiduelle qui nous afflige tous à un moment donné de notre vie.

Par exemple : nous avons une conscience aiguë du changement. Mais nous n’avons pas le temps de voir ce qui surgit, car les changements se produisent à une cadence effrénée. Comme nous ne savons pas ce qui nous attend, il y a toute cette angoisse qui se développe et finit par nous étreindre. On se dit alors, réflexe conditionné aidant, qu’il faut du changement, mais du solide cette fois-ci, ça presse. Voyez les slogans des partis politiques lors des campagnes électorales. Tous prônent le changement.

Avons-nous songé qu’il serait peut-être temps de chercher un rythme à la place, et un rythme qui nous soit plus naturel, qui respecte notre capacité de compréhension et d’acceptation? Plutôt que de nous atteler à la tâche, n’avons-nous pas tendance à fuir et à nous réfugier dans des idéologies de certitudes et des dogmatismes à toute épreuve? La vertu désignée à mettre en évidence serait alors la patience ou cet art presque perdu de prendre du recul qui se métamorphose souvent, si on l’assume, en un art de ne plus nous prendre trop au sérieux.

Pascal Bruckner dans son dernier livre : Le fanatisme de l’Apocalypse, nous précise : « Nous traversons bien une crise des modes de vie qui rend les changements impératifs. Catastrophe n’est jamais qu’un grand mot pour métamorphose. C’est à la fois un malheur et un dénouement, une tragédie et une transition. L’angoisse de notre temps est l’angoisse du passage, l’effritement d’un ordre qui se décompose sans que nous sachions ce qui lui succédera. »

Nous voulons du changement, mais nous en avons une peur bleue.

Je crois utile aussi de nous méfier des tribuns et tribunes (tous ces médias dits sociaux) qui prônent une nouvelle révolution, ou du moins, un soulèvement au nom du peuple. Elle cache malheureusement une volonté de pouvoir, une volonté de dicter sa propre loi en se servant des gens comme levier. Elle cache un caractère violent qui ne parvient pas à se dissimuler, surtout à travers paroles et écrits qui pullulent et font pourrir les idées et la réflexion sérieuse. Nous en avons eu un exemple probant à travers le psychodrame du « printemps érable »  Les nouveaux prêcheurs bousculent tout, ils ont la force de conviction, ils sont imprégnés de certitudes et enveloppés de la chape glorieuse de la vérité. Il ne faut donc pas nous mettre sur leur chemin, sous peine d’être écrasé. Ils ont le bien de leur côté puisqu’ils prétendent parler au nom du peuple, comme pour cacher leur égocentrisme. « Je me demande ce qui pousse des gens à systématiquement ramener tout désaccord politique à une lutte à finir entre le bien et le mal. D’où vient ce besoin de transformer son adversaire en diable? Du plaisir qu’on en retire à se présenter d’un coup comme un croisé démocratique? De l’excitation qu’on a à jouer au maquisard bien assis devant son ordinateur, à pianoter sur son portable? De la simple inculture qui fait en sorte qu’aujourd’hui, même les gens les plus éduqués ont une culture historique relative, ce qui les amène à ne pas connaître le sens des mots qu’ils utilisent? De l’expansion des réseaux sociaux, qui permettent à chacun d’étaler ses passions idéologiques en public, sans prendre la peine de réfléchir suffisamment avant d’écrire? Toutes ces réponses? Peut-être. » Il y a certainement une bonne dose de sagesse dans ces propos de Mathieu Bock-Côté.

Que pouvons-nous faire pour contrer ce raidissement dans un dogmatisme d’hostilité dont nous voyons trop souvent la prédominance dans le discours actuel? Un peu d’imagination sans doute. C'est-à-dire la capacité de nous mettre à la place de l’autre. Un peu de respect et de bienveillance. L’autre aussi est digne d’attention et d’écoute.  

Respirer par le nez.

Comme l’affirme Pascal Bruckner déjà cité : « La meilleure des causes, entre de mauvaises mains, peut dégénérer en abomination. Cela reste la grande leçon du XXe siècle. »

Nous avons besoin de la vérité de tous ceux que nous côtoyons, nous avons besoin de l’entendre et de la voir circuler. Des échanges coordonnés surgit alors la politique, cet art de vivre ensemble dans un milieu reconnu de ses habitants à une période précise de l’histoire.

Par tempérament, je m’oblige cependant à prendre du recul et à m’éloigner du courant principal et des rumeurs de toutes sortes.

Par tempérament je préfère à bien des égards un simple mot de la même famille que le mot politique. Un mot et surtout une réalité souvent méconnus, que nous avons oublié sans doute, que nous associons ou accolons au politiquement correct, un mot et une qualité rare que nous cherchons bien souvent à inculquer à nos enfants, mais qui disparaît soudainement, devenus adultes, lorsque nous nous réfugions derrière nos écrans d’ordinateur, derrière notre idéologie, derrière notre groupe d’intérêt, bien au chaud, à l’abri.

Ce mot a un petit quelque chose de suranné, mais moi je l’aime et j’essaie autant que possible de le mettre en évidence, de le concrétiser dans mes rapports avec les autres, dans ce que j’affirme et écris.

Ce mot, je ne vais pas vous l’imposer, il se nomme : politesse.  

27 août 2012

Pierre Bertrand, philosophe québécois.


J’ai déjà cité dans ce blogue l’auteur Pierre Bertrand. Je trouve remarquable son humanité ainsi que sa capacité à expliquer simplement les choses de la vie sans emprunter des termes abstrus et incompréhensibles.

Il démontre, il dévoile ici et là, nuance. C’est tout et c’est énorme. Personnellement, je n’en demande pas plus.

Je suis à lire « La part d’ombre », un de ses derniers et multiples ouvrages. Il est très prolifique, il faut le dire…

Voici ce que j’en ai retenu.

D’abord une remarque magnifique sur le rôle du philosophe :

  • « Si le philosophe peut aider, ce n’est pas en révélant une quelconque vérité ou en faisant la morale, mais en indiquant au contraire les nombreuses raisons d’être modestes et sceptiques. L’enjeu est de demeurer fidèle à une vie plus grande que nous. (…) Il faut voir au-delà des frontières dans lesquelles nous nous situons. L’enjeu du combat n’est ni la blessure ou la mort, mais la vie. Nous combattons pour protéger la vie de ce qui l’abaisse, l’entrave, l’étouffe et la détruit. »

  • « Notre volonté trop exclusive de raison ou de logique nous induit en erreur. Nous acceptons mal nos contradictions. Nous pensons que ce sont nos contradictions qui nous rendent faux, alors que c’est plutôt notre volonté de ne pas en avoir, d’être logiques, d’être homogènes ou tout d’une pièce. Des contradictions nous nous sentons coupables. »

  • « La vérité n’est pas quelque chose que l’on puisse identifier, saisir, définir et nommer. Elle déborde la pensée et le langage. La part de fausseté, de fabulation ou de fiction ne s’oppose pas à la vérité, mais en fait plutôt partie, la vérité n’étant qu’un autre nom pour la réalité ou la vie. (…) Il ne s’agit pas d’être vrai, mais de tenir compte de la part irréductible de fabulation ou de fausseté. »

  • « Quand nous sommes jeunes, nous voyons paradoxalement les choses de haut, jugeant facilement les gens, comme si nous-mêmes étions et allions toujours être impeccables. »

  • « La réalité n’est pas celle que nous nommons et à laquelle nous aspirons dans nos idéaux, mais elle est plutôt chaos. De toutes nos actions, je privilégie l’action créatrice, car elle est celle qui tente de donner une forme au chaos de manière à ce qu’il devienne vivable. L’action de créer transforme l’obstacle en tremplin, l’impasse en chemin, la souffrance en joie. (…) Cette action créatrice ne nie pas la réalité, mais au contraire part d’elle. (…) Loin de moi l’idée d’entretenir le mythe de l’artiste maudit, mais si nous nous trouvions dans des conditions idéales, nous n’aurions plus à créer, nous n’aurions, comme des dieux, qu’à contempler! »

  • « L’amour est le vrai sel de la terre, sans lequel tout le reste semble fade. Il nous donne des ailes, nous incite à donner le meilleur de nous-mêmes et à nous dépasser. L’amour est le sens de la vie. Dans l’amour, on n’aspire pas à autre chose, on sent que le but est atteint, un but qui nous accompagne, loin de se trouver devant nous. L’amour nous donne des forces. »

16 août 2012

Maturité


« L’homme qui manque de maturité veut mourir noblement pour une cause. L’homme qui a atteint la maturité veut vivre humblement pour une cause. »

Wilhelm Stekel. Citation tirée de L’attrape-cœurs de J.D. Salinger.

Pour l’anecdote, lors de l'avènement au pouvoir du nazisme, Stekel qui était fils d’un Juif orthodoxe et psychanalyste dans la lignée de Freud prend l'avion via Zurich pour Londres où il se suicidera le 25 juin 1940.

15 août 2012

Le vélo, le bonheur!


Allez, je le répète une fois de plus: le bonheur, c’est de rouler à vélo. Le vrai bonheur, je veux dire. Pas un succédané, pas une pâle imitation. Je pense plutôt à une porte ouverte à la transcendance qui déborde du commun, un dépassement de soi-même qui conduit directement au sublime. Voyez seulement les gens que vous croisez sur les pistes cyclables, la route ou la rue. Qu’est-ce que vous remarquez en premier? Un sourire de contentement, des yeux brillants, une décontraction dans l’effort. Ce n’est pas rien… Il y a là un fait indéniable.

Il faut le souligner à grands traits. Rouler n’est pas se faire rouler. D’où ce bonheur à peu de frais.

Je vois deux raisons à cette extase païenne nouveau genre.

D’abord, le simple fait d’avancer et savoir que nous en sommes l’unique raison, l’unique agent. La voie devant nous s’entrouvre à chaque coup de pédale. Nous agissons, nous avançons, en toute conscience, ici maintenant. C’est le prodige! Réaliser avec acuité et certitude que nous demeurons les seuls responsables, en toute liberté il va sans dire, de notre avancée sur un chemin, quel qu’il soit, n’a pas de prix. Enfin, nous savons hors de tout doute que nous contrôlons un processus.

Ensuite, bénédiction absolue, nous en venons, tout naturellement, sans effort, à ne plus penser. À ne penser à rien, comme on dit. Le vide, le silence. Hors de la ceinture de soucis habituelle qui nous coince l’esprit et tout le reste.

Priceless!

Un moment de grâce.

Nous sommes heureux.

Nous aimons.

Une récompense méritée.

Je devrais fonder une religion, à bien y penser.


Murmures nocturnes


« L'homme est une légende dont le sens s'est perdu. Mais le sens est toujours là, déposé au creux du langage, dans les récits que nous murmurons la nuit quand le sommeil nous fuit. »

Olivier Cohen

13 août 2012

Ce qu’enseigne la rivière…


Je me rends souvent à vélo jusqu’à la rivière St-Charles qui serpente à travers Wendake, le village des Hurons près de Québec. Je pars tôt le matin, à la recherche d’une tranquillité que je retrouve chaque fois près des chutes Kabir Kouba. Je m’assois sur un talus d’herbes ou une grosse roche et là je regarde la rivière se dandiner les fesses devant moi…

Comme la flamme ou le regard d’un jeune enfant, la rivière hypnotise. Elle conduit au silence, à la contemplation.

Je m’enfonce. Les certitudes, les engouements, les emportements, tout ça diminue et finit par s’estomper, à se liquéfier au rythme des flots dans leur force mouvante.

Il n’y a pas à avoir peur, il n’y a pas à avoir honte de douter et de remettre en question ses attachements ou croyances, idées ou vision des choses. Cette pensée me vient à l’esprit, et son contraire me semble vrai aussi : il n’y a pas de honte à croire résolument. Ne serait-ce qu’en ses propres moyens, qu’en ses capacités à se forger un destin unique, un destin d’homme qui s’efforce inlassablement à devenir ce qu’il est. Croire est bon, est humain. Il importe cependant ne pas ignorer que nous croyons et de feindre que nous savons hors de tout doute. Les certitudes, les dogmes sont tenaces. Une fois en place, ils s’enferment sur eux-mêmes et se « trounoirisent » afin d’absorber tout ce qui gravite autour.

La rivière m’apaise. Au bout d’un moment, d’autres pensées viennent affleurer ma conscience. Elles surgissent tout en douceur, sans faire de bruit.

Tu ne sais rien. Mais ne tombe pas dans la crédulité afin de compenser cette ignorance. Sache seulement que tu ignores et ne fais pas semblant de connaître. Explore.

Ne prétends pas maîtriser la vie si tu ne sais pas même maîtriser tes propres pensées.

Sois bon.

Me vient finalement à l’esprit cette phrase de Dany Laferrière puisée dans son livre L’art presque perdu de ne rien faire. L’auteur raconte comment il aimait jouer avec les fourmis durant sa jeune enfance à Haïti, sa grand-mère le surveillant du coin de l’œil en se berçant sur sa galerie. Il écrit ces mots magnifiques, quasiment insensés : « Nous ne faisions rien de mal cet après-midi-là. Et c’est cela à mon avis le seul sens à donner à sa vie : trouver son bonheur sans augmenter la douleur du monde. »


12 août 2012

Coup de balai


La poussière s’accumule dans la maison. Les planchers s’amusent à ramasser tout ce qui traîne. Ces petits minous avec lesquels on pourrait se tricoter un chandail, comme dirait ma douce. J’embraye donc, empoigne le balai solidement, chantonne ou sifflote un air quelconque puis exécute mon pas de deux. Le coup de balai c’est plus zen et calmant que l’aspirateur, soit dit en passant. Un petit labeur tout en simplicité et douceur. Un petit labeur nécessaire qui me rappelle chaque fois la très belle histoire de Yunus Emré racontée dans un des livres d’Henri Gougaud.

Lui aussi en a balayé un coup. Il était venu au monastère d’un vieux maître aveugle afin de découvrir la vérité. "Elle te viendra peu à peu, lui promit-il. Mais pour l'instant, ton travail sera de balayer sept fois par jour la cour du monastère."

Ce qu’il fit. Sauf que personne ne le remarquait, personne ne lui parlait, pas même son maître. On le laissait à sa tâche ingrate mais nécessaire, le monastère se trouvant dans le désert, alors pour ce qui est de balayer…

C’est d’Arnaud Desjardins que j’ai retenu ces mots : « L’important n’est pas tant de faire de belles et grandes choses, mais de faire ce que tu es en train de faire avec grandeur et beauté. »

Une bonne attitude donc. Avec beaucoup de patience, dans la joie, sans rien attendre de personne, simplement parce qu’il est bien et bon de faire.

Afin de participer à l’humble création de la beauté et de l’harmonie autour de soi.

Est-ce bien ce que le maître de Yunus voulait lui enseigner : oublier les attentes personnelles, oublier la reconnaissance, les récompenses, agir plutôt pour "apporter un peu de vie à cette vie ingrate et imparfaite qui en a bien besoin". Apprendre à donner sans rien attendre en retour. Créer du beau dans la mesure de ses capacités?

Je mets en relief cette attitude non pas pour l’opposer au fait de travailler et de gagner sa vie, au fait d’avoir des ambitions et un désir tout naturel d’améliorer le monde autour de soi. Rien de plus normal, il va sans dire. Donner un coup de balai est plutôt une métaphore dans le sens de dépoussiérer le dogmatisme des croyances. Je pense à celles qui sont des havres de repos et de consolations pour ses dévots. Je pense à celles qui promettent délices de l’après vie ou sur cette terre aussi. Faites ce qu’on vous dit et vous serez gagnant! Vous n’aurez plus besoin de vous réincarner, ne vous en faites pas! Il faut seulement servir la cause, employer les bons mots.

Un arrêt. Que plus rien ne bouge. Certitude absolue. Propreté absolue. Manger des raisins en jouant de la harpe sur un nuage. Un million de vierges qui vous attendent au ciel suite à votre martyr. Suivez la règle, ne pensez plus, ne doutez plus.

Croyances égalent récompenses et un arrêt définitif de tous doutes.

Cependant, avec le temps, la poussière s’accumule.

J’ai souvent perçu la conscience humaine comme un miroir reflétant un univers de possible, un intérieur inconnu sans limites. Ce miroir ne faut-il pas le nettoyer quand le moment l’exige? Sinon un miroir ne reflète plus rien, hormis la poussière de ses ambitions personnelles.

Sommes-nous que poussière finalement?

6 août 2012

Sceptique?


« Le fait qu'un croyant est plus heureux qu'un sceptique n'est pas plus pertinent que le fait qu'un homme ivre est plus heureux qu'un homme sobre. »

George Bernard Shaw

25 juillet 2012

Asphaltage


"Ma pire crainte? L’asphaltage! L’asphalte prolifère sur notre terre, recouvre dans son avancée pétrifiante et mortifère ce qui hier encore était un verger, une prairie! Le chiffre de la superficie gagnée chaque jour par cette marée noire est si effrayant que je me suis hâtée de l’oublier. Asphalte dehors, asphalte en nous. Mon épouvante, c’est l’asphaltage de nos terres intérieures, les coupes sombres dans la forêt tropicale de nos imaginaires."

Christine Singer in Nouvelles Clés

23 juillet 2012

Changer d'oeil


« Un homme de 50 ans qui voit le monde du même œil que lorsqu’il avait 20 ans a perdu 30 ans de sa vie…" 
Mohamed Ali