10 août 2011

Les noms d'oiseaux


Les oiseaux s’envolent mais leurs chants et cris restent. Ils restent dans notre mémoire et se substituent aux musiques insipides qui ponctuent trop souvent nos ondes. Prenez par exemple cet elfe des forêts, la grive solitaire. Son chant éthéré et inimitable se déroule en un chapelet de notes qui ferait fondre même le plus insensible des êtres. La musique de l’oiseau l’emporte toujours, sans équivoque…
  
N’importe quel ornithologue vous le dira aussi, même un amateur, l’éclair lumineux qui se fraie un chemin à travers les branches des arbres jusqu’à nos pupilles met en branle un chatoiement de teintes qui n’a de cesse d’égayer notre regard attentif. L’orangé, l’indigo, l’écarlate viennent alors déposer cette touche délicate et subtile sur le grand tableau de verdure qui nous entoure.

Des chants uniques, une palette de couleurs bigarrées ou encore cette difficulté de les approcher sans les faire fuir font des oiseaux un bien précieux à respecter en les côtoyant.

Et il y a aussi leurs noms…  

Qui a donné leurs noms aux oiseaux? Les dieux? Une assemblée de poètes inspirés?

J’ouvre mon Peterson au hasard et ce que je lis me renverse. Je ne peux m’empêcher de penser que les noms d’oiseaux sont un long poème d’amour adressé à l’artiste qui les a créés.

Les noms d’oiseaux forment un air joyeux qui se répercute jusqu’aux confins de notre conscience. Ils nous instruisent d’une beauté qui se niche jusque dans nos rêves.

Une fois, à la campagne, je marchais en compagnie de mes enfants et, à la vue d’un oiseau élégant perché sur une clôture, je leur dis que c’est  un  Tyran tritri. Dans leurs yeux et leurs bouches apparut aussitôt un « quoi? » Un nom de même, ça ne s’achète pas! Habitués à mes histoires, ils ne m’ont pas cru. J’ai insisté : un « Tyran tritri »!

Il y en a beaucoup d’autres du même acabit. Je pense aux Jaseur des cèdres, Pluvier kildir, Moqueur polyglotte, Bruant des neiges et autres Goglu, Fou de Bassan, Martinet ramoneur. En voulez-vous encore? Roitelet à couronne rubis, Tangara écarlate, Chevalier branlequeue, Carouge à épaulettes.

Mon préféré, c’est l’Engoulevent! Il est dommage qu’au crépuscule nous ne puissions plus entendre les exclamations électriques répétitives de cet oiseau qui sillonne le ciel en quête de nourriture. Il semble disparu de nos villes, « celui qui engouffre le vent »…

En latin, leurs noms scientifiques me laissent de marbre. « Dendroica fusca » n’a aucune saveur à mes yeux… Par contre, lorsque je lis Paruline à gorge orangée je fonds littéralement (la voir m’a déjà jeté par terre). Il en va de même pour Hirondelle bicolore. Cet oiseau fou réjouissait mes printemps d’enfant lorsqu’il glougloussait en s’installant dans ces petits condos en bois qui lui étaient réservés. Un autre grand disparu.

On ne se rabaisse jamais à observer les oiseaux et à décliner leurs noms. Une promesse les accompagne : nous transporter outre frontière pour y voler ensemble!

Signé : « Le Traquet motteux ».


4 août 2011

Le disparu


* Illustration Mathieu Plante ( www.mathieupdesign.com )

3 août 2011

Une idée simple


« L’intellectuel doit porter assistance à autrui non seulement par altruisme mais pour bien faire son métier, pour découvrir des images (littéraires, scientifiques, philosophiques) du réel qui endiguent ou surmontent la souffrance ou la violence de l’homme qui ne sait pas pourquoi il vit. »

Yvon Rivard, Une idée simple, Boréal p 10

1 août 2011

Un conte amérindien*


Il était une fois une jeune souris grise nommée Nuage-d’Avril. On ne l’aimait guère et la croyait folle dans sa petite tribu, car elle entendait sans cesse une musique, un bruit vague que personne d’autre ne percevait. Un jour elle décida d’aller dénicher la source de ce bruit. Elle trotta longtemps, seule, à travers des territoires inconnus, toujours à l’affut de cette rumeur qu’elle entendait, de plus en plus précise, envoûtante. Elle découvrit enfin la source de son émerveillement : un ruisseau bondissant parmi les rocs dans la forêt. En son milieu, posé sur une pierre, se tenait une grenouille.

- Comme tu dois être heureuse, lui dit alors Nuage-d’Avril, touché par tant de beauté. J’aimerais tant te rejoindre.

- Mais tu n’as qu’à sauter, lui répondit la grenouille.

Et la souris sauta, puis aussitôt hurla, cracha, se débattit et faillit se noyer. Elle se redressa enfin hors de l’eau, furieuse contre la grenouille.

- Ce n’est pas important, lui mentionna cette dernière. Le seul fait qui vaille est de savoir si quelque chose t’est apparu en sautant…

- J’y pense. J’ai vu en effet, le temps d’un éclair, des taches blanches dans le soleil.

- Voilà donc où tu dois aller, répondit la grenouille. Tu n’es venue sur terre que pour atteindre les taches blanches du soleil!

Nuage d’Avril s’en fut donc droit devant elle, se demandant bien où elle devait aller. Elle traversa maints périples à travers plusieurs saisons, survécut à bien des tempêtes pour aboutir finalement, presque morte, chez une vieille souris vivant seule dans une profonde forêt. Celle-ci la soigna, la nourrit puis l’enjoignit de rester avec elle et vivre enfin heureuse dans l’abondance de son territoire. Mais Nuage-d’Avril ne pouvait renoncer à sa quête. Je ne désire pas la paix, expliqua-t-elle à son hôte bienveillant. Elle repartit alors en prenant un chemin secret connu seulement de la vieille ermite.

À peine avait-elle fait une centaine de pas qu’elle découvrit un énorme bison couché par terre et se mourant.

- Tu sembles mal en point, lui dit-elle, puis-je faire quelque chose pour toi?

- Je crains que non, lui répondit-il, haletant. Ce dont j’ai besoin comme remède, seul un fou pourrait me le livrer. Il n’y a qu’un œil de ta tête qui pourrait me redonner la vie, alors laisse-moi mourir en paix.

Nuage d’Avril réfléchit, bouleversée par la situation. Elle se dit qu’elle pourrait facilement vivre un œil en moins, surtout si un autre animal pouvait être sauvé. Elle accepta et aussitôt son œil gauche alla se planter dans la tête du bison. Celui-ci, tout fringuant, bondit alors sur ses pattes.

- Si je peux à mon tour faire quelque chose pour toi, je t’offre mon aide de bon cœur.

Nuage d’Avril lui mentionna son plus cher désir et le bison la conduisit jusqu’au pied des Montagnes Rocheuses, le plus loin qu’il pouvait se rendre. La souris commença alors à gravir ces monts démesurés. Elle s’échina, s’épuisa puis s’arrêta découragée en contemplant la cime si lointaine encore. Elle se laissa glisser au pied d’un rocher et poussa ensuite un cri de surprise en voyant un vieux loup couché et agonisant. Notre voyageuse lui demanda si elle pouvait faire quelque chose pour lui et celui-ci lui répondit qu’il avait perdu tout désir de vivre et que sa seule certitude était qu’un œil de sa tête pourrait le sauver. Nuage d’Avril fit un bond en arrière en refusant tout net, mais voyant le vieux loup qui soupirait en se désintéressant du monde, elle eut honte, puis se dit qu’il allait mourir alors qu’elle pouvait l’aider.

À peine cette pensée eut-elle germé dans son esprit que, de son orbite, jaillit son autre œil. Le loup sursauta tout gaillard et impatient de vivre. Plein de gratitude, il offrit de conduire la souris partout où elle voudra aller. Celle-ci lui dit qu’elle n’avait qu’un seul désir : aller vers les taches blanches du soleil même si elle ne pourra jamais contempler leur lumière.

- Je suis aveugle maintenant, mais je dois me rendre le plus près possible du soleil.

- Alors, accroche-toi, lui dit le loup.

Et ils partirent dans un coup de vent. Le loup grimpa et grimpa jusqu’aux neiges éternelles, le plus haut qu’il pouvait et dit à Nuage d’Avril qu’elle devait terminer seule son voyage en continuant tout droit. C’était fini pour lui. Et il tomba dans un ravin dans un hurlement épouvantable. La souris hurla elle aussi et commença à grimper seule, abandonnée dans une immensité sans borne. Elle grimpa jusqu’au-delà de ses forces et perdit conscience…

Quand elle s’éveilla, miracle : elle voyait. Elle était au cœur même du soleil. De majestueux oiseaux se tenaient autour d’elle et la contemplaient avec respect. Elle regarda son corps, émerveillée.

Nuage d’Avril, l’humble souris grise, était devenue un aigle.

* Abrégé d'un conte tiré de L'arbre aux trésors d'Henri Gougaud.

31 juillet 2011

L'oeil de Dieu


                                                                                                                                     
NGC 7293 ou nébuleuse de l'Hélice est une nébuleuse planétaire située dans la constellation du Verseau, au dessus du Poisson austral. Située à moins de 650 années-lumière de nous, c'est une des nébuleuses planétaires les plus proches de la Terre. Elle se présente comme deux anneaux entrelacés. Elle a été surnommée "l'œil de Dieu" à cause de sa forme unique.

27 juillet 2011

Veiller sur la mer


S’émerveiller n’est pas que privilège réservé à l'enfance. C’est le moyen, propre à l’âme, de communiquer et d’entrer en relation avec le monde. Il perdure toute une vie pourvu que nous lui fassions une place, même minime. Il perdure si nous renaissons chaque jour à l’enfance, en alerte et soucieux chaque fois d’oublier ce que nous prétendons connaître.

S’émerveiller est l’action de sortir de nous-mêmes, de nos préoccupations et, assurément, de tous nos systèmes de croyances.
  
S’émerveiller n’a pas de limite. C’est comme veiller sur la mer… Il y a toujours un infini devant soi, même pour les plus petites choses de la vie.

S’émerveiller se rapporte à l’innocence. 

Pour voir la réalité telle qu’elle est : s’émerveiller.

Fuyez la cohue, fuyez les modes, fuyez le sentimentalisme, la mièvrerie, fuyez le conformisme. Allongez-vous sur l’herbe, fermez les yeux quelques instants et songez au bonheur d’être simplement en vie : s’émerveiller!


17 juillet 2011

Le contentement

"À chaque jour, à chaque heure, son éblouissement!"

14 juillet 2011

Rosabelle et Amédée

Sur le ponceau, assis confortablement dans leur carrosse électrique, les deux vieillards s'étaient arrêtés pour parler et profiter de la vue des rapides sautillants plus bas dans la rivière. Nous roulions depuis quarante-cinq minutes, le temps était magnifique et nous avons décidé de faire un arrêt nous aussi pour nous reposer quelque peu et profiter de la beauté de l’endroit.

Nous nous penchons pour contempler la rivière puis, en relevant la tête, nous décelons ensemble un océan dans les yeux des vieillards qui nous regardent. Ils nous sourient. La conversation s’engage tout doucement. D’où venons-nous, quel endroit merveilleux pour pratiquer le vélo, ce chemin dans la forêt avec ces odeurs, ces fleurs sauvages, inoubliable!

Je leur révèle qu’il y a une semaine à peine nous avons campé juste au nord de leur petite ville, Saint-Raymond, en un endroit sauvage frisant la perfection. Amédée, s’excitant un peu, nous dit alors que le terrain  appartenait à son neveu. Il nous raconta ensuite avec une sorte de fierté que ce neveu s’était marié dans la rivière (coulant au pied de notre emplacement de camping en question) avec sa douce qui avait de l’eau jusqu’aux cuisses. Un beau mariage, nous assura-t-il. Difficile de le contredire…

Ensuite Amédée se tortilla un peu sur son siège et nous tendit une boîte de chocolats qu’il ouvrit devant nous. « J'ai reçu ce cadeau à la fête des pères, en voulez-vous un? »

Comment refuser…

Christian Bobin ne saurait si bien dire : « Les mains des nouveau-nés et celles des vieillards sont à un millimètre de l’infini. »  

12 juillet 2011

La renommée

« À force de briller, on finit par griller. » 

10 juillet 2011

Rivière-du-Loup

J’entends grogner à l’extérieur. Un bruit d’enfer. J’avais presque oublié que les barbares aiment envahir la ville pour laisser leurs traces subtiles lorsque l’été se pointe. Que faire alors? Partir loin, si possible au bord de notre grand fleuve, près de Rivière-du-Loup, comme de raison…

* Un escadron composé de quatre goélands vient de survoler l’emplacement où nous campons. Où se dirigent-ils ainsi à grande épouvante? Ils semblent tellement déterminés que pendant un moment j’ai cru qu’on leur avait demandé d’accourir à un endroit précis, car une mauvaise nouvelle les attendait.

* Il suffit d’une seule pensée heureuse pour changer tout le cours de son existence.

* Devant nous, juste à portée de bras, une moucherolle grappille sa nourriture sur les branches du pin qui entoure l’emplacement de notre terrain de camping. Elle donne ses coups de bec puis s’arrête, relève la tête et nous fait entendre sa plus belle voix. Le manège se poursuit ainsi durant plusieurs minutes : picosse, chante, picosse, chante. Un spectacle réservé pour les premières loges, un spectacle intime qui demeure gravé à jamais dans la mémoire.

* Comment persuader l’autre de laisser tomber le masque qu’il a porté toute une vie et qui l’empêche de sentir la chaleur de la lumière sur la peau de son visage? Comment le persuader qu’un seul baiser amoureux sur ses lèvres délivrées vaut à lui seul tous les amers plaisirs de l’existence?

*  Reste calme! Attends, observe, vois. C’est lorsque tu cesses de bouger que je peux le mieux te comprendre et t’aimer. Un arrêt, un silence, le contentement qui coule sur ton visage, et je suis ébloui!

* Le fleuve. Le vivant d’un fleuve qui n’a d’autre fin que de nous dévoiler un sens, une direction. S’il y avait un rêve à partager avec ce monde que j’aime, ce Québec prodigieux qui m’habite et qui a bien voulu de moi, s’il y avait un rêve dont j’aimerais partager le contenu, ce serait celui d’inciter le plus grand nombre à suivre ce grand fleuve jusqu’à la mer…

9 juillet 2011

Rouler

Tôt. Juste après l’effervescence matinale, après l’odeur du trafic. Ou avant, question de goût… Et peu importe d’ailleurs; est-ce qu’on se questionnait sur le moment opportun lorsqu’on enfourchait notre monture quand on était gamin?

Un coup partit, des ailes nous poussent. Une sorte de fièvre nous empoigne. Je ne parle pas de rouler pépère, nous avons quand même notre orgueil, mais là encore c’est une question de goût.   

« Rouler est un réconfort, un plaisir franc qui se boit cul sec », me confirme David Desjardins, maniaque de vélo lui aussi, de l’équipement, de sa mécanique. En ce qui me concerne, c’est maniaque de rouler à vélo, seulement de rouler, de trouver le juste rythme et le maintenir par la constance de l’effort. Juste ça et je prends mon pied, me réjouis.

Rouler, avancer à son rythme, comme l’écriture par exemple, loin de toute mécanique, oubliant le guidon, le siège, le shimano, oubliant le crayon, le papier, le clavier. Avancer avec le vent qui nous siffle aux oreilles, écrire en écoutant les mots s’égrener devant nous comme les kilomètres à parcourir. Il n’y a plus rien finalement, il n’y a que la béatitude d’être vivant et d’obéir sans honte à ce qu’on voit, arrimé au réel.

Pédaler nous accroche à un destin, celui d’avancer ou de retomber sur un sort non désiré.

Rouler à vélo est la vie, métaphore de la vie (et de l’écriture, encore) qui ne saurait se comprendre ou s’embrasser sans cet effort de mouvement, sans cette énergie libératrice en constante guerre contre l’inertie. Desjardins : « Le vélo ramène à l’essentiel : il n’y a plus de mensonge, tout est vrai. Le vent, la température, les côtes. Au bout du chemin, il faut revenir. Si on se perd, on doit retrouver la route. »

Rouler est aussi équilibre. J’apprends que la science n’a toujours pas trouvé d’explication au fait que le vélo ne tombe pas, qu’il tient en équilibre. Ça me rassure. L’équilibre n’a pas de mesure. Elle dépend des circonstances, de l’infini des possibilités qui se déroule devant nous pourvu que nous avancions. Comment prévoir tout ça, le répéter?

Rouler.


4 juillet 2011

Christian Bobin


Je viens de terminer la lecture du livre « Les ruines du ciel » de Christian Bobin. Louanges.

« Lire et écrire sont deux points de résistance à l’absolutisme du monde. » p.12.

« Il n’y a qu’une seule vie et elle est sans fin. » p. 19.

« Le paradis est une bibliothèque dont tous les rayons sont dévalisés. » p.22

« Dans chaque nouveau-né Dieu se remet entre nos mains peu sûres, comme un joueur qui, avec panache, relance le jeu auquel il a mille fois perdu. » p.23

« Toute notre vie n’est faite que d’échecs et ces échecs sont des carreaux cassés par où l’air entre. » p.24

« L’art de vivre consiste à garder intact le sentiment de la vie et à ne jamais déserter le point d’émerveillement et de sidération qui seul permet à l’âme de voir. » p.28

« Les anges ont les poches bourrées de questions. Aucune réponse ne les apaise. » p. 29

« Cette étrange gaieté sans laquelle rien de vrai ne peut se faire. » p.38

« Les plus graves problèmes ne sont que des lacets d’enfants mouillés : plus on tire dessus, plus on les rend impossible à dénouer. » p. 39

« Le drame est le dernier coup de pouce de Dieu après que nous avons refusé tous les autres. » p.40

« La phrase la plus tendre doit être écrite à la hache. » p.41

« On vole d’erreur en erreur jusqu’à la vérité finale. » p.44

« La sainteté c’est juste de ne pas faire vivre le mal qu’on a en soi. » p.45

« Sans penser à rien, je me suis trouvé au paradis. J’avais dû pousser une porte sans la voir. » p 47

« Ce sont les incrédules qui sont les vrais naïfs. » p.53

« Chacun a sa blessure et son trésor au même endroit. » p.53

« Il y a la mode et il y a le ciel, et entre les deux, rien. Ce qui rend la lecture de la vie difficile, c’est qu’il y a des modes de tout, même du ciel. » p.57

« Quelle que soit la personne que tu regardes, sache qu’elle a déjà plusieurs fois traversé l’enfer. » p 75

« Savoir vraiment quelque chose c’est savoir, comme les nouveau-nés et les vieillards, que nous baignons dans une lumière d’ignorance. » p.91

« Pas de joie plus grande que de trouver le mot juste : c’est comme venir au secours d’un ange qui bégaie. » p.147

« Quelque chose se tient constamment à nos côtés prêt à nous aider. » p.161

« J’écris pour dire que nous sommes bien sur la même terre et que le dernier mot est une corde d’amour dont la vibration ne cesse jamais. » p. 172



30 juin 2011

Se libérer de celui qui libère


"De manière générale, comment pouvons-nous nous libérer en suivant un maître? Ne nous asservissons-nous pas plutôt, ce faisant? Nous tentons de devenir comme le maître, mais en le tentant, nous devons nier qui nous sommes. Nous empruntons de soi-disant vérités au détriment de nos propres perceptions. Dans la mesure où il s’agit de changer, une vérité effective ne doit-elle pas être notre propre découverte? Sinon, ne demeure-t-elle pas comme un idéal ou un objet de convoitise et, en tant que tel, nous enracinant davantage dans ce que nous sommes? Et qui nous garantit que le maître n’est pas un manipulateur? Un imposteur? Celui-ci fait-il ce qu’il dit? Le croyant n’est-il pas piégé par sa croyance et n’est-il pas forcément crédule? Ce qui s’annonce comme l’ultime libération ne s’avère-t-il pas la plus sournoise prison?" 

Pierre Bertrand, Pour l'amour du monde, Liber.

Le tapis rouge aux questions


J’aime les questions. Je devrais dire plutôt qu’elles m’aiment, elles. Elles se déposent dans un mortier que je traine toujours avec moi et dont je me sers pour les moudre, comme des épices, avec le pilon du bon sens. Ma porte est ouverte et elles entrent, parfois en se faufilant discrètement, mais en d’autres occasions je peux vous garantir qu’elles font un boucan de tous les diables…

La dernière en liste était celle-ci : est-ce qu’il y a une fin au questionnement?  Est-il possible d’aboutir un jour à la question ultime qui résumerait en quelque sorte toutes les autres, qui les contiendrait tous et nous mènerait ainsi vers la seule réponse possible englobant elle-même toutes les autres réponses entrevues antérieurement?

Une image a alors surgi. Je tiens un tapis rouge à bout de bras et il commence à se dérouler lentement au rythme des questions qui se brodent en lettres d’or sur sa surface. Une main invisible survole avec un fil au-dessus du tapis, exécutant l’œuvre, enfonçant l’aiguille qui dessine chaque lettre, chaque mot et à la fin ce point d’interrogation sans lequel rien n’avancerait. Bientôt je vois disparaître le tapis devant moi. Il s’éloigne de plus en plus en accumulant son lot d’interrogations les unes après les autres, sans ralentir. Du bout de mes doigts je ressens une vibration, l’œuvre avance, évolue, se fignole. Le tapis déroule. Je continue à le soutenir (à le nourrir?)…

Le temps s’écoule en suivant la mesure du travail accompli et que je ressens toujours dans mes mains. Puis, tout à coup, plus rien. Je demeure figé. Est-ce la fin? J’attends encore un peu. Je me penche enfin avec précaution et dépose délicatement l’ouvrage sur le sol. Entre mes jambes, je distingue alors une bordure rouge juste à l’arrière de mes talons. Je me retourne brusquement, surpris de la chose. Le tapis m’avait rejoint.

Avais-je fait le tour de la question?

Je me penche encore une fois, prends le tapis à deux mains et le soulève. Je lis lentement la dernière phrase écrite en lettres brodées d’or.

« Ne serais-tu pas toi-même la réponse à toutes ces questions? »

23 juin 2011

Le Diable Vert


Le temps chaud revenu, un soleil qui brille et le goût ultime de disparaître sous un couvert de silence, d’être envahi d’odeurs suaves, de baigner tout nu dans une nature prolixe. Il n’en faut pas plus pour quitter sans regret la vie de citadin et aller chercher son absolution dans un ailleurs sauvage, un ailleurs d’instants construits comme des haïkus, dans la simplicité et le dépouillement.

Au Québec, nous avons cette chance unique. Il y a plein d’espace pour changer d’air. Il y a de l’espace à profusion, et se retrouver seul au contact de la terre est dès plus facile. En camping, par exemple…

Il y a un endroit où la magie opère, une magie verte concoctée par un diable joyeux. J’y ai séjourné plus d’une semaine il y a une dizaine d’années de ça. En montagne, près de la petite localité de Sutton. Son nom : « Au Diable Vert ».

Nous avons planté notre tente dans une sorte d’alcôve au creux de la forêt. Un enfoncement d’une trentaine de pieds de diamètre près de la lisière d’un champ d’herbes abondantes dont la vue nous transportait jusqu’aux rondeurs montagneuses situées en face, dans le lointain. Une cavité fabriquée pour le mystère, un accès au bonheur d’un autre monde…

Le soir venu, une meute de coyotes se prononça sur notre arrivée : des hurlements incessants qui suivaient la courbe de cette lente agonie du jour. Des hurlements qui s’unirent à la vitalité hypnotique de notre feu de camp.

« Et encore et toujours, la terre caressante et persuasive m’attira dans son étreinte maternelle, la terre qui nous leurre perpétuellement… », m'atteste Ivan Bounine, l’écrivain russe, dans La Vie d’Arséniev.

La noirceur s’installa, entière, profonde, palpable au toucher. Je flairai un léger frétillement d’inquiétude, car mon sang s’agita, un peu comme avant le début d’une représentation, une excitation incontrôlée. C’est la première nuit sous la tente… Je peine à fermer les yeux et m’endormir. Puis un somptueux bal nocturne commença, sans préambule. Une sorte de froufrou déchira d’abord le silence : des battements d’ailes au-dessus de ma tête puis sur tous les côtés. Les envolées s’amplifièrent ensuite en un tourbillon stéréophonique déchirant l’air de toutes parts, accompagnées de petits cris stridents. Hiboux, chouettes, nyctales? Je ne saurais dire.

Le manège dura plusieurs minutes. Il me subjugua jusqu’au milieu de la nuit et je réussis finalement à m’endormir, épuisé, comme un enfant sans ressource devant l’inexpliqué.

Derrière ma tête, à hauteur du sol, un bruit me réveilla. La toile de la tente se renfonça légèrement. Plus intrigué qu’apeuré, je soulevai délicatement le rebord de la tente et aperçus la source de cette agitation : un petit bonhomme haut de quinze centimètres, un chapeau vert sur le chef, des pantalons de la même couleur avec des bretelles, de grands yeux doux et un sourire fendu jusqu’aux oreilles. D’énormes oreilles. Je le saisis par une main et il se mit à gigoter en riant. Je me réveillai à nouveau.

Je n’avais pas manqué mon rendez-vous avec le petit diable vert…


20 juin 2011

Se protéger de soi-même


Tout va bien. Un événement positif vient de se présenter dans notre vie, un gain ou un succès, par exemple. Inutile de dire que nous nous en attribuons tout de suite le mérite. Rien de plus naturel, en fait. Parfois verrons-nous peut-être un élément de chance, mais la chance c’est nous-mêmes qui la créons, comme dit l’adage.

Imaginons le contraire. Une perte, une difficulté, un insuccès, un déboire quelconque nous arrivent. Dans ce cas, le naturel qui revient toujours au galop décrète qu’il faut en chercher la cause ailleurs, donc chez les « autres » pour commencer, ensuite le gouvernement, puis les éléments et les circonstances et le hasard et j’en passe.

Si ça va mal, c’est pas de notre faute.

Notre orgueil nous en défend. Comment pouvons-nous être responsables de notre propre malheur? Victimes? Oui, ça c’est acceptable.

C’est pourquoi nous avons besoin d’une protection à toute épreuve, d’un bon père, de la chaleur rassurante d’un groupe organisé qui nous prennent en main jusqu’à ce que nous sentions hors de tout doute que nous sommes pleinement en sécurité. Dans nos prières, si prière il y a, nous exhortons un dieu lointain à prendre en charge notre destin, à nous protéger des coups du sort, nous et les nôtres aussi, et que le malheur s’abatte partout pourvu qu’il ne nous atteigne pas.

« C’est l’enchaîné lui-même qui coopère de la manière la plus efficace à parfaire son état d’enchaîné », nous mentionne Platon. L’obsession de la sécurité ne serait-elle pas devenue un boulet nous privant de toute liberté de mouvement et de changement?

Il n’y a pas plus inflexible que soi-même, il n’y a pas plus tendu, hérissé, j’oserais même dire dangereux que soi-même : celui qu’il devient nécessaire de surveiller et de traquer…

Alors, lorsque le temps s’y prêtera, durant ces moments où l’abandon deviendra le seul état plausible après maints périples et essais infructueux, dans ces moments ultimes comblés par le silence et où la solitude s’attachera au moindre espace qui vous est imparti, si l’aventure vous intéresse encore et que le courage demeure une vertu qui vous attire, vous pourrez alors murmurer à qui veut bien l’entendre : « Aide-moi à me protéger de moi-même! »


14 juin 2011

L'amour véritable


« L’amour véritable est le don que
Sous tout le firmament
Dieu a fait à l’homme.
Ce n’est pas le feu ardent de la fantaisie
Dont les souhaits, aussitôt exaucés, s’envolent.
Il ne vit pas dans le désir brûlant
Ni ne meurt avec lui.
C’est une sympathie secrète,
Un maillon d’argent, un lien soyeux
Qui dans l’âme et le corps
Peut unir à jamais les cœurs et les esprits. »

Maritimes


12 juin 2011

Dieu

         « Le silence est profond comme
                                                                                            l’éternité, le discours superficiel
                                                                                            comme le temps »
                                                                                                       Carlyle

Tu étais assis sur ton banc, comme à l’habitude. Le parc respirait la tranquillité et tu entendais le vent jouer dans la ramure du vieil érable qui te surplombait avec bienveillance. Des oiseaux et des écureuils se disputaient la place tandis que la quiétude t’envahit dans le silence de ton cœur.

Tu étais perdu dans tes pensées, lorsqu’il arriva à l’improviste. Tu te retournas et, une fois de plus, sa haute stature t’impressionna. Son sourire malicieux et son entrain imprégnèrent l’atmosphère d’une texture légère, aérienne. Il te jeta un regard pénétrant, s’assit en te donnant une tape dans le dos en guise de salutation puis attendit que tu parles. Il t’intimidait, c’est sûr. Il fit quelques mimiques et simagrées pour t’inciter à te laisser aller, à lui dire n’importe quoi s’il le faut.

« Parle-moi de Dieu », lui demandas-tu alors, sans préavis.

« Ah, Dieu! Mais de quel Dieu veux-tu parler? À quelle existence faisons-nous référence lorsque nous prononçons ce nom? 

« Je ne veux pas d’énigme, repris-tu sans hésitation. Je sais qu’il n’y a pas de réponses claires. Je peux admettre le mystère.  Je m’interroge tout de même : est-ce qu’il y a au moins une personne ici-bas qui peut apporter une réponse un tant soit peu satisfaisante au problème de l’existence de Dieu?  Même un athée convaincu n’en demeure pas moins obsédé. Pourquoi, d’une manière si universelle, l’être humain ne peut vivre sans au moins en préfigurer l’existence… ou le nier carrément? »

« Ce qui n’arrive pas est difficile à appréhender et à saisir, te répondit-il de façon énigmatique, après un long silence. Dieu n’a pas mis pied sur terre il y a deux milles ans après une retraite fermée de plusieurs siècles. Il n’est pas mort, non plus. Pendant longtemps, je me suis affairé à déterminer ce qu’il n’était pas et j’ai toujours cherché des preuves de son inexistence… Je me disais non pas ceci, non pas cela! Pas d’anthropomorphisme! Non, il n’est pas là-bas, au ciel, dans un royaume très loin!  Il y a cependant une limite à notre entendement. Dieu n’arrive pas. Il est.  Je crois fortement qu’il est venu éprouver en nous le « ce qui arrive» et par voie de conséquent, le « ce qui disparaît ». Il est en nous-mêmes et au cœur de la vie, de la nature, de la mort. Dieu est. L’Âme est. Je ne peux rien te dire de plus. »

« Et son plus cher désir demeure sans doute que nous acceptions ce grand jeu de création, disparition, de naissance et de mort, de changement, d’évolution, de dégradation. C’est pourtant ce que nous redoutons le plus et c’est ce qui entretient notre déchirement. »

« Tu ne te trompes pas, c’est ce que nous redoutons le plus. Le déchirement de l’âme est constant, car nous aspirons tous à un repos, « un repos éternel dans des bras divins ». Mais il y a aussi en nous cette parcelle divine, cette « âme », comme nous aimons la nommer, qui se meurt d’éprouver et d’expérimenter des situations, des événements qui ont du corps et du tonus, si je peux dire. Il est impossible d’imaginer quelqu’un sans déchirement profond, lisse et parfait comme une pierre polie. Nous sommes pleins de contradictions avec un conflit intérieur permanent. Et j’ose dire : pauvre homme aux prises avec cet âne buté, ce mulet impuissant qui s’obstine à poursuivre toujours le même chemin! »  

« Est-ce que ça veut dire qu’on devrait tout foutre en l’air, prôner l’anarchie, accentuer le désordre, je ne sais pas… afin de vivre pleinement et faire plaisir à Dieu? »

«  Non, non, je ne vais surtout pas jusque-là. Je parle de l’approfondissement des expériences humaines. Je parle de pénétrer dans la vie avec vigueur et courage, de s’y abandonner pleinement. De s’enraciner aussi, afin de comprendre les préoccupations du monde et non pas juste se faire plaisir.

«  Une vie imprégnée d’âme… »

« À l’intérieur d’un honnête serviteur, le moi. Le gardien de cet ange fou et rêveur…»

Tu demeurais perplexe. Tu espérais une réponse, LA réponse qui éclaire tout avec la soudaineté de l’éclair. Un "Dieu pour les nuls" pour ainsi dire, sans fioritures ni complications. Tu songeas alors qu’on avait peut-être inventé Dieu pour faire une sorte de ménage, un grand ménage du printemps de l’inexpliqué. Il y a dans l’homme une telle part de grandeur, d’horreur et de folie, de contradictions et de vanités de toutes sortes, pensas-tu. Il ne saurait donc se satisfaire de ce désordre sans faire place à un grand maestro qui contrôle tout avec une balayeuse et ses produits de nettoyages. Une tentative honorable d’explication…!

Une mouche, une simple mouche commença à déambuler sur ton bras. Tu te mis à l’observer. Voilà une mouche : petit insecte menu, mais bien réel, là devant toi, avec des yeux globuleux et des pattes fines comme de la soie dentaire. Un être unique. Cette mouche-là. Ses pattes avant se frottèrent ensemble, elles s’aiguisèrent comme avant un combat au couteau. Ses ailes frétillaient et toute sa vie de mouche sembla crier à l’univers et à la multitude des humains : « Voici, entendez cette humble vérité, je suis une mouche! ».

Tu as ensuite essayé ça avec Dieu. Ce mot, exclusivement, car voilà le problème avec Dieu : nous ne pouvons le voir déambuler sur notre bras. Il n’ose pas, par pudeur sans doute. Mais alors comment s’est entendu l’être humain pour tant écrire, discuter, discourir en long et en large sur ce qu’il n’a jamais vu, entendu, touché, senti, sur ce quelque chose que l’on comprend encore moins, Dieu? 

Une petite mouche sur ton bras… Et si c’était ça, Dieu? Dieu la mouche qui se déplace incognito, loin, très loin du mot prononcé dont nous sommes si fiers et devant lequel nous nous inclinons comme devant une idole. Fétichisme? Peut-être. Mais dire qu’à cause de ce mot, la terre est à feu et à sang. Nous entretuer bêtement pour un mot… C’est à se demander s’il n’a pas été inspiré par le diable lui-même…

Tu vis un sourire s’épanouir sur le visage de ton ami et maître. Il se leva, marcha lentement en regardant autour de lui. Puis se mit à chanter. Quelque chose dans sa langue à lui. Quelque chose de si beau dans l’indolence de ce matin ensoleillé que des larmes vinrent à couler sur tes joues. Il revint s’asseoir. Te regarda. Prononça ces mots : « Éveille-toi maintenant, tu peux tout oublier. Je suis caché dans ton silence. S’il te plait, ne le trouble pas! »


10 juin 2011

La voix de ceux qui ne crient pas


Lu ce matin de la plume de Desjardins dans le Voir Québec du 1er juin 2011:

« Me reviennent ces mots tirés d'un roman d'Amos Oz:
« Vous ne devez pas oublier que si la voix humaine a été créée pour manifester la désapprobation et le ridicule, elle est fondamentalement constituée d'un fort pourcentage de propos pondérés et précis qui sont censés s'exprimer en termes mesurés. Le tapage est tel qu'il semblerait qu'une telle voix n'a aucune chance, pourtant elle mérite de se faire entendre. »

Je tiens à les mettre en lien avec cette courte pensée écrite il y a quelques années :

« Il ne faut pas contenir la voix de ceux qui ne crient pas. Ce sont eux qui portent la vie avec sagesse, persévérance et amour. Du même coup, leurs gestes et attitudes parlent tellement fort qu’ils couvrent à la fois les plaintes sinistres et le bruit excessif de tous ces névrosés atterrés par leurs peurs de même que la panoplie de gens si prompts à quémander l’approbation de tous.

La voix de ceux qui ne crient pas applique sur l’existence ce sceau de respect et de dignité de chaque être. La voix de ceux qui ne crient pas comprend les écarts et les faiblesses, ne condamne pas, unifie, magnifie le passage de toute vie sur terre... ainsi que la mort. »