23 juin 2011

Le Diable Vert


Le temps chaud revenu, un soleil qui brille et le goût ultime de disparaître sous un couvert de silence, d’être envahi d’odeurs suaves, de baigner tout nu dans une nature prolixe. Il n’en faut pas plus pour quitter sans regret la vie de citadin et aller chercher son absolution dans un ailleurs sauvage, un ailleurs d’instants construits comme des haïkus, dans la simplicité et le dépouillement.

Au Québec, nous avons cette chance unique. Il y a plein d’espace pour changer d’air. Il y a de l’espace à profusion, et se retrouver seul au contact de la terre est dès plus facile. En camping, par exemple…

Il y a un endroit où la magie opère, une magie verte concoctée par un diable joyeux. J’y ai séjourné plus d’une semaine il y a une dizaine d’années de ça. En montagne, près de la petite localité de Sutton. Son nom : « Au Diable Vert ».

Nous avons planté notre tente dans une sorte d’alcôve au creux de la forêt. Un enfoncement d’une trentaine de pieds de diamètre près de la lisière d’un champ d’herbes abondantes dont la vue nous transportait jusqu’aux rondeurs montagneuses situées en face, dans le lointain. Une cavité fabriquée pour le mystère, un accès au bonheur d’un autre monde…

Le soir venu, une meute de coyotes se prononça sur notre arrivée : des hurlements incessants qui suivaient la courbe de cette lente agonie du jour. Des hurlements qui s’unirent à la vitalité hypnotique de notre feu de camp.

« Et encore et toujours, la terre caressante et persuasive m’attira dans son étreinte maternelle, la terre qui nous leurre perpétuellement… », m'atteste Ivan Bounine, l’écrivain russe, dans La Vie d’Arséniev.

La noirceur s’installa, entière, profonde, palpable au toucher. Je flairai un léger frétillement d’inquiétude, car mon sang s’agita, un peu comme avant le début d’une représentation, une excitation incontrôlée. C’est la première nuit sous la tente… Je peine à fermer les yeux et m’endormir. Puis un somptueux bal nocturne commença, sans préambule. Une sorte de froufrou déchira d’abord le silence : des battements d’ailes au-dessus de ma tête puis sur tous les côtés. Les envolées s’amplifièrent ensuite en un tourbillon stéréophonique déchirant l’air de toutes parts, accompagnées de petits cris stridents. Hiboux, chouettes, nyctales? Je ne saurais dire.

Le manège dura plusieurs minutes. Il me subjugua jusqu’au milieu de la nuit et je réussis finalement à m’endormir, épuisé, comme un enfant sans ressource devant l’inexpliqué.

Derrière ma tête, à hauteur du sol, un bruit me réveilla. La toile de la tente se renfonça légèrement. Plus intrigué qu’apeuré, je soulevai délicatement le rebord de la tente et aperçus la source de cette agitation : un petit bonhomme haut de quinze centimètres, un chapeau vert sur le chef, des pantalons de la même couleur avec des bretelles, de grands yeux doux et un sourire fendu jusqu’aux oreilles. D’énormes oreilles. Je le saisis par une main et il se mit à gigoter en riant. Je me réveillai à nouveau.

Je n’avais pas manqué mon rendez-vous avec le petit diable vert…


20 juin 2011

Se protéger de soi-même


Tout va bien. Un événement positif vient de se présenter dans notre vie, un gain ou un succès, par exemple. Inutile de dire que nous nous en attribuons tout de suite le mérite. Rien de plus naturel, en fait. Parfois verrons-nous peut-être un élément de chance, mais la chance c’est nous-mêmes qui la créons, comme dit l’adage.

Imaginons le contraire. Une perte, une difficulté, un insuccès, un déboire quelconque nous arrivent. Dans ce cas, le naturel qui revient toujours au galop décrète qu’il faut en chercher la cause ailleurs, donc chez les « autres » pour commencer, ensuite le gouvernement, puis les éléments et les circonstances et le hasard et j’en passe.

Si ça va mal, c’est pas de notre faute.

Notre orgueil nous en défend. Comment pouvons-nous être responsables de notre propre malheur? Victimes? Oui, ça c’est acceptable.

C’est pourquoi nous avons besoin d’une protection à toute épreuve, d’un bon père, de la chaleur rassurante d’un groupe organisé qui nous prennent en main jusqu’à ce que nous sentions hors de tout doute que nous sommes pleinement en sécurité. Dans nos prières, si prière il y a, nous exhortons un dieu lointain à prendre en charge notre destin, à nous protéger des coups du sort, nous et les nôtres aussi, et que le malheur s’abatte partout pourvu qu’il ne nous atteigne pas.

« C’est l’enchaîné lui-même qui coopère de la manière la plus efficace à parfaire son état d’enchaîné », nous mentionne Platon. L’obsession de la sécurité ne serait-elle pas devenue un boulet nous privant de toute liberté de mouvement et de changement?

Il n’y a pas plus inflexible que soi-même, il n’y a pas plus tendu, hérissé, j’oserais même dire dangereux que soi-même : celui qu’il devient nécessaire de surveiller et de traquer…

Alors, lorsque le temps s’y prêtera, durant ces moments où l’abandon deviendra le seul état plausible après maints périples et essais infructueux, dans ces moments ultimes comblés par le silence et où la solitude s’attachera au moindre espace qui vous est imparti, si l’aventure vous intéresse encore et que le courage demeure une vertu qui vous attire, vous pourrez alors murmurer à qui veut bien l’entendre : « Aide-moi à me protéger de moi-même! »


14 juin 2011

L'amour véritable


« L’amour véritable est le don que
Sous tout le firmament
Dieu a fait à l’homme.
Ce n’est pas le feu ardent de la fantaisie
Dont les souhaits, aussitôt exaucés, s’envolent.
Il ne vit pas dans le désir brûlant
Ni ne meurt avec lui.
C’est une sympathie secrète,
Un maillon d’argent, un lien soyeux
Qui dans l’âme et le corps
Peut unir à jamais les cœurs et les esprits. »

Maritimes


12 juin 2011

Dieu

         « Le silence est profond comme
                                                                                            l’éternité, le discours superficiel
                                                                                            comme le temps »
                                                                                                       Carlyle

Tu étais assis sur ton banc, comme à l’habitude. Le parc respirait la tranquillité et tu entendais le vent jouer dans la ramure du vieil érable qui te surplombait avec bienveillance. Des oiseaux et des écureuils se disputaient la place tandis que la quiétude t’envahit dans le silence de ton cœur.

Tu étais perdu dans tes pensées, lorsqu’il arriva à l’improviste. Tu te retournas et, une fois de plus, sa haute stature t’impressionna. Son sourire malicieux et son entrain imprégnèrent l’atmosphère d’une texture légère, aérienne. Il te jeta un regard pénétrant, s’assit en te donnant une tape dans le dos en guise de salutation puis attendit que tu parles. Il t’intimidait, c’est sûr. Il fit quelques mimiques et simagrées pour t’inciter à te laisser aller, à lui dire n’importe quoi s’il le faut.

« Parle-moi de Dieu », lui demandas-tu alors, sans préavis.

« Ah, Dieu! Mais de quel Dieu veux-tu parler? À quelle existence faisons-nous référence lorsque nous prononçons ce nom? 

« Je ne veux pas d’énigme, repris-tu sans hésitation. Je sais qu’il n’y a pas de réponses claires. Je peux admettre le mystère.  Je m’interroge tout de même : est-ce qu’il y a au moins une personne ici-bas qui peut apporter une réponse un tant soit peu satisfaisante au problème de l’existence de Dieu?  Même un athée convaincu n’en demeure pas moins obsédé. Pourquoi, d’une manière si universelle, l’être humain ne peut vivre sans au moins en préfigurer l’existence… ou le nier carrément? »

« Ce qui n’arrive pas est difficile à appréhender et à saisir, te répondit-il de façon énigmatique, après un long silence. Dieu n’a pas mis pied sur terre il y a deux milles ans après une retraite fermée de plusieurs siècles. Il n’est pas mort, non plus. Pendant longtemps, je me suis affairé à déterminer ce qu’il n’était pas et j’ai toujours cherché des preuves de son inexistence… Je me disais non pas ceci, non pas cela! Pas d’anthropomorphisme! Non, il n’est pas là-bas, au ciel, dans un royaume très loin!  Il y a cependant une limite à notre entendement. Dieu n’arrive pas. Il est.  Je crois fortement qu’il est venu éprouver en nous le « ce qui arrive» et par voie de conséquent, le « ce qui disparaît ». Il est en nous-mêmes et au cœur de la vie, de la nature, de la mort. Dieu est. L’Âme est. Je ne peux rien te dire de plus. »

« Et son plus cher désir demeure sans doute que nous acceptions ce grand jeu de création, disparition, de naissance et de mort, de changement, d’évolution, de dégradation. C’est pourtant ce que nous redoutons le plus et c’est ce qui entretient notre déchirement. »

« Tu ne te trompes pas, c’est ce que nous redoutons le plus. Le déchirement de l’âme est constant, car nous aspirons tous à un repos, « un repos éternel dans des bras divins ». Mais il y a aussi en nous cette parcelle divine, cette « âme », comme nous aimons la nommer, qui se meurt d’éprouver et d’expérimenter des situations, des événements qui ont du corps et du tonus, si je peux dire. Il est impossible d’imaginer quelqu’un sans déchirement profond, lisse et parfait comme une pierre polie. Nous sommes pleins de contradictions avec un conflit intérieur permanent. Et j’ose dire : pauvre homme aux prises avec cet âne buté, ce mulet impuissant qui s’obstine à poursuivre toujours le même chemin! »  

« Est-ce que ça veut dire qu’on devrait tout foutre en l’air, prôner l’anarchie, accentuer le désordre, je ne sais pas… afin de vivre pleinement et faire plaisir à Dieu? »

«  Non, non, je ne vais surtout pas jusque-là. Je parle de l’approfondissement des expériences humaines. Je parle de pénétrer dans la vie avec vigueur et courage, de s’y abandonner pleinement. De s’enraciner aussi, afin de comprendre les préoccupations du monde et non pas juste se faire plaisir.

«  Une vie imprégnée d’âme… »

« À l’intérieur d’un honnête serviteur, le moi. Le gardien de cet ange fou et rêveur…»

Tu demeurais perplexe. Tu espérais une réponse, LA réponse qui éclaire tout avec la soudaineté de l’éclair. Un "Dieu pour les nuls" pour ainsi dire, sans fioritures ni complications. Tu songeas alors qu’on avait peut-être inventé Dieu pour faire une sorte de ménage, un grand ménage du printemps de l’inexpliqué. Il y a dans l’homme une telle part de grandeur, d’horreur et de folie, de contradictions et de vanités de toutes sortes, pensas-tu. Il ne saurait donc se satisfaire de ce désordre sans faire place à un grand maestro qui contrôle tout avec une balayeuse et ses produits de nettoyages. Une tentative honorable d’explication…!

Une mouche, une simple mouche commença à déambuler sur ton bras. Tu te mis à l’observer. Voilà une mouche : petit insecte menu, mais bien réel, là devant toi, avec des yeux globuleux et des pattes fines comme de la soie dentaire. Un être unique. Cette mouche-là. Ses pattes avant se frottèrent ensemble, elles s’aiguisèrent comme avant un combat au couteau. Ses ailes frétillaient et toute sa vie de mouche sembla crier à l’univers et à la multitude des humains : « Voici, entendez cette humble vérité, je suis une mouche! ».

Tu as ensuite essayé ça avec Dieu. Ce mot, exclusivement, car voilà le problème avec Dieu : nous ne pouvons le voir déambuler sur notre bras. Il n’ose pas, par pudeur sans doute. Mais alors comment s’est entendu l’être humain pour tant écrire, discuter, discourir en long et en large sur ce qu’il n’a jamais vu, entendu, touché, senti, sur ce quelque chose que l’on comprend encore moins, Dieu? 

Une petite mouche sur ton bras… Et si c’était ça, Dieu? Dieu la mouche qui se déplace incognito, loin, très loin du mot prononcé dont nous sommes si fiers et devant lequel nous nous inclinons comme devant une idole. Fétichisme? Peut-être. Mais dire qu’à cause de ce mot, la terre est à feu et à sang. Nous entretuer bêtement pour un mot… C’est à se demander s’il n’a pas été inspiré par le diable lui-même…

Tu vis un sourire s’épanouir sur le visage de ton ami et maître. Il se leva, marcha lentement en regardant autour de lui. Puis se mit à chanter. Quelque chose dans sa langue à lui. Quelque chose de si beau dans l’indolence de ce matin ensoleillé que des larmes vinrent à couler sur tes joues. Il revint s’asseoir. Te regarda. Prononça ces mots : « Éveille-toi maintenant, tu peux tout oublier. Je suis caché dans ton silence. S’il te plait, ne le trouble pas! »


10 juin 2011

La voix de ceux qui ne crient pas


Lu ce matin de la plume de Desjardins dans le Voir Québec du 1er juin 2011:

« Me reviennent ces mots tirés d'un roman d'Amos Oz:
« Vous ne devez pas oublier que si la voix humaine a été créée pour manifester la désapprobation et le ridicule, elle est fondamentalement constituée d'un fort pourcentage de propos pondérés et précis qui sont censés s'exprimer en termes mesurés. Le tapage est tel qu'il semblerait qu'une telle voix n'a aucune chance, pourtant elle mérite de se faire entendre. »

Je tiens à les mettre en lien avec cette courte pensée écrite il y a quelques années :

« Il ne faut pas contenir la voix de ceux qui ne crient pas. Ce sont eux qui portent la vie avec sagesse, persévérance et amour. Du même coup, leurs gestes et attitudes parlent tellement fort qu’ils couvrent à la fois les plaintes sinistres et le bruit excessif de tous ces névrosés atterrés par leurs peurs de même que la panoplie de gens si prompts à quémander l’approbation de tous.

La voix de ceux qui ne crient pas applique sur l’existence ce sceau de respect et de dignité de chaque être. La voix de ceux qui ne crient pas comprend les écarts et les faiblesses, ne condamne pas, unifie, magnifie le passage de toute vie sur terre... ainsi que la mort. »

16 mai 2011

Le Son incomparable


« C’est à moi qu’est venu le Son incomparable; il ne provient
Ni du dedans ni du dehors.
Il ne vient pas non plus de la gauche ni de la droite
Ni de l’arrière ni de l’avant.

On me demande donc : d’où vient-il?
Il vient de cette direction où tu désires aller
Tu me demandes donc : de quel côté se tourner?
Du côté d’où vient l’Époux,

De cette direction d’où le murissement vient au fruit,
De cette direction d’où les pierres deviennent diamants.
Sois silencieux et écoute les cinq sens du ciel,
De ce ciel qui est au-delà de toute orientation.

À chaque moment de la vie, ce Son merveilleux
Descend de la cour du ciel.
Fortuné, plus que tous les enfants des hommes,
Est celui qui se laisse enchanter par ces mélodies. »

 Shams de Tabriz 

5 mai 2011

Ciel! Une science de la religion!


« Comment se fait-il que pratiquement aucune grande religion ne se soit tournée vers la science et en ait conclu : “C’est mieux que nous le pensions! L’Univers est bien plus grand que ne le disaient nos prophètes, plus grandiose, plus subtil, plus élégant! ” Elles disent plutôt : “Non, non, non! Mon dieu est un petit dieu, et je veux qu’il le reste!” Une religion, ancienne ou nouvelle, qui mettrait l’accent sur la splendeur de l’univers telle que la révèle la science moderne pourrait s’attirer beaucoup plus de vénération et de respect que les religions traditionnelles. »

Carl Sagan


"Sauter ou mourir"


« Toute véritable pensée (scientifique, philosophique, artistique, etc.) est toujours une pensée amoureuse du réel, une pensée qui ne peut comprendre le monde ou en supporter l’immensité qu’en plongeant “dans la réalité du cœur” (…) Alors, devant l’infini des astres s’ouvre l’infini de l’Âme et le sentiment s’amplifie. »

Jean Bédard (cité par Yvon Rivard, Une idée simple, Boréal)


3 mai 2011

Faire le bien

                                                                                                            « Là où se lève l’aube du bien,
                                                                                                             des enfants et des vieillards
                                                                                                             périssent, le sang coule. "                                                                         
                                                                                                     Vassili Grossman           


Le procès actuel d’un médecin respecté nous démontre à quel point la ligne de démarcation demeure mince entre une souffrance endurée avec courage et abnégation et le bascule dans l’horreur de la tuerie afin d’étouffer définitivement cette même souffrance. Ce médecin pratiquant dans le Nord de Montréal a tué ses deux enfants de 5 et 3 ans en 2009 puis attenté à sa vie suite à une séparation avec sa femme.

Des drames de ce genre, il y en a partout sur la planète. Et la tragédie est d’autant plus grande lorsque se sont des enfants qui sont mis en cause.

Ce que je retiens de ce procès, c’est la raison ou la justification d’un tel geste que nous donne ce père. Il aurait tué ses propres enfants afin qu’ils ne souffrent pas de cette séparation. Il serait passé à l’acte pour leur bien.

Assassiner ses propres enfants pour leur bien!

Ce n’est pas à moi de juger cet homme. Mais comme justification, avouez que c’est gros et difficile à comprendre.

Les pires méfaits sont commis au nom de ce bien qui résonne comme une obsession dans la tête d’individus ou de groupes organisés. À moins d’être un fou ou un psychopathe avéré qui se délecte de la mort ou de la souffrance, nous avons tout de même conscience de cette possibilité de poser un geste extrême et donc d’y renoncer en toute liberté. Nous pouvons nous raisonner, mettre un holà à nos gestes, nous dire que c’est mal. Alors, pourquoi, malgré tout, attenter à la vie de nos proches, pourquoi tuer sans aucune mesure, pourquoi ce laisser aller soudain ou planifié comme si l’autre devant nous n’avait plus aucune importance, comme si le mal n’avait plus aucune existence? 

On serait tenté de dire qu’il y a là une évidence. Pourquoi même y réfléchir?

Pourtant, faire le bien peut être dangereux.

Dans son livre « Mémoire du mal, tentation du bien », Tzvetan Todorov mentionne que « si bien et mal sont consubstantiels à notre vie, c’est qu’ils résultent de la liberté humaine, de la possibilité que nous ayons de choisir à tout instant entre plusieurs options. » Il poursuit en précisant que « les hommes ne font pas le mal pour le mal, ils croient toujours poursuivre le bien; simplement, il se trouve qu’en cours de route ils sont amenés à faire souffrir les autres. La poursuite du bien, dans la mesure même où elle oublie les individus qui devraient en être les bénéficiaires, se confond avec la pratique du mal. Les souffrances des hommes proviennent même plus souvent de la poursuite du bien que celle du mal. »

Les propos de Todorov concernent avant tout le contexte social et politique qui a prévalu au 20e siècle et qui a dégénéré sous la forme du totalitarisme tel que pratiqué par les nazis ou Staline.

Je crois cependant qu’ils s’appliquent tout autant à chaque individu qui se met en tête de vouloir le bien, à le rêver pour ses proches, à l’idéaliser de sorte que ce bien finit par devenir une abstraction en dehors de toute considération pour la vie et l’intégrité de l’autre là devant, concret.

Tuer, faire souffrir ne se justifie pas par l’amour ou par le bien que nous désirons ou que nous érigeons en valeur. La dignité de toute personne, que ce soit un proche ou un étranger, exige plutôt la pratique assidue de cette « petite bonté », de cette bienveillance commune à tous les êtres qui se refusent à vouloir extirper le mal à tout prix de la terre. 


27 avril 2011

La Réalité ou sa représentation...


« Le grand obstacle, c’est toujours la représentation et non la réalité. La réalité, on la prend en charge avec toute la souffrance, toutes les difficultés qui s’y rattachent – on la prend en charge, on la hisse sur ses épaules et c’est en la portant que l’on accroît son endurance. Mais la représentation de la souffrance – qui n’est pas la souffrance, car celle-ci est féconde et peut vous rendre la vie précieuse – il faut la briser. Et en brisant ces représentations qui emprisonnent la vie derrière leurs grilles, on libère en soi-même la vie réelle avec toutes ses forces, et l’on devient capable de supporter la souffrance réelle, dans sa propre vie et dans celle de l’humanité. »

Etty Hillesum, Une vie bouleversée.

21 avril 2011

Célébrer notre ignorance


« Il convient de célébrer notre ignorance. Il s’agit d’une forme de perplexité constituée d’émerveillement devant ce qu’on sait déjà, sans doute, mais surtout devant l’immensité et la profondeur de ce qu’il reste à découvrir, à chercher, même parmi les réalités les plus familières. »

Thomas De Koninck, De la dignité humaine.

18 avril 2011

Hypérion


Vous ne sortirez pas indemne de la lecture du cycle d’Hypérion de Dan Simmons. Cependant, je ne vous recommanderai pas cette lecture, car nous avons affaire ici à de la science-fiction, genre mineur de la littérature. Lire est inutile alors imaginez lire de la science-fiction… Ce n’est pas sérieux!

Dans la jeune vingtaine, je me suis intéressé à ce monde. J’ai lu le cycle de Dune de Frank Herbert. J’ai lu de nombreux ouvrages de Robert Silverberg, Isaac Asimov, Ray Bradbury, Arthur C.Clarke ainsi que d’autres écrivains qui ont tout même apporté leurs lettres de noblesse à ce genre littéraire. Puis je l’ai délaissé quelque peu. J’ai tout de même garni ma bibliothèque de nombreux livres de science-fiction et je les conserve encore, un peu par nostalgie, comme pour me rappeler que l’imagination demeure la faculté reine de tout être humain.

Je reviens à Dan Simmons. Huit volumes en livre de poche : Hypérion et la Chute d’Hypérion suivi d’Endymion et L’Éveil d’Endymion.

Un univers.

Un univers qui anticipe de façon tellement pertinente, précise et grandiose un futur possible de l’humanité pour les mille ans à venir qu’il ne détonnerait absolument pas dans le concert des prédictions de savants et humanistes reconnus.

Vous ne sortirez pas indemne de cette lecture, je peux vous le garantir!


13 avril 2011

L'étonnement


« Nous ne savons pas comment expliquer ni si l’on peut expliquer le fait que nous vivions sur cette merveilleuse petite planète, ou comment il se fait qu’il y ait ceci : la vie, qui fait toute la beauté de notre planète. Mais nous sommes là, et nous avons toutes les raisons de nous en étonner et d’en trouver de la gratitude. »

Karl Popper, À la recherche d’un monde meilleur.

10 avril 2011

"Les ailes du désir"


Dans son film, Les ailes du désir, le réalisateur Wim Wenders met en scène des anges qui veillent sur les humains en circulant parmi eux à différents endroits de Berlin juste avant la chute du mur. Nous les voyons en train de recueillir leurs pensées intimes, leurs monologues intérieurs. Ils écoutent attentivement et assistent au déploiement des vies qui se dessinent devant eux. Un de ces anges devient un jour si séduit et touché par la grâce d’une trapéziste qu’il désire à tout prix partager enfin une existence de mortel avec elle.  

Je tiens moi aussi à veiller (m’émerveiller), mais à l’envers de ce que font les anges dans le film de Wenders. Je suis curieux du trésor qu’apporte mon semblable à cette existence. Je désire le connaître et le partager avec lui à travers l'enchevêtrement des doutes et des douleurs, des cris et des rires, des propos absurdes, de l'aveuglement et de l’incompréhension. Ce trésor, c’est tout ce qui exprime une recherche de sens et de beauté, une recherche assoiffée de vérité.

J’ai souvent souhaité rencontrer l’autre dans ce qu’il a de plus vrai, d’unique et d’authentique. Par delà l’apparence et la cuirasse épaisse de l’égo, j’ai cherché l’essence, le noyau, la part intime de son être. C’est avec cette part que je désire entrer en communication, car le reste n’abrite que le superflue, un superflue qui inonde la personnalité de scories et de résidus et qui n’apporte que distractions inutiles.

Je demeure fortement convaincu qu’une vie réussie, pleinement réussie, ne peut que passer par le tamis d’une recherche constante de sens et de beauté, quels que soient les difficultés, les manques et les laideurs qui se profilent devant nous et auxquels nous sommes confrontés.

À quelques reprises, j’ai assisté à la détresse et à la confrontation avec l’abime de gens qui se voyaient devant une mort assurée en raison d’une maladie incurable. En d’autres occasions, j’ai aussi perçu le bouleversement de certains autres face à la mort d’êtres chers. J’ai pu alors trouver une part de vulnérabilité et de fragilité chez eux, qui se transformaient par la suite en une prise de conscience et une recherche profonde de sens.

Je me demande pourtant, en toute naïveté peut-être, pourquoi attendre l’arrivée d’événements tragiques comme celle de la mort ou encore celle de maladies graves pour enfin s’ouvrir un tant soit peu à une recherche sincère et approfondie de sens.

Pourquoi attendre?

Pourquoi attendre notre vieillesse pour nous poser quelques questions judicieuses? Pourquoi attendre que notre énergie soit à son déclin pour entamer l’examen et la contemplation de notre vie? Pourquoi attendre une fin alors que dès maintenant il est possible de créer du sens avec ces matériaux inépuisables que sont la beauté et l’amour?

Pourquoi attendre? Qu’est qui nous distrait tant et avec une telle force de notre obligation de sens?       

7 avril 2011

Imaginer

« Puissions-nous toujours imaginer! »

  Gaston Bachelard

Le berger de l'Être


« Le vivant, animal ou humain, apparaît dans l'étant [c'est-à-dire le donné banal, usuel et disponible]. Sous cet angle, l'homme est un étant parmi d'autres. Mais cela suffit-il pour penser l'essence de l'homme dans sa provenance? Non, dit Heidegger, car l'homme a le langage pour abri et doit répondre à la revendication de l'Être. La manière humaine d'être est ce qu'il appelle l'ek-sistence : il déploie librement son essence en tant qu'éclaircie de l'Être. Cette éclaircie est son monde. Certes l'homme s'expérimente comme personne ou comme sujet, mais sa dignité, sa grandeur est ailleurs, elle est dans l'extase devant la vérité de l'Être. C'est là qu'il est jeté. Il n'en décide pas. Son destin est de veiller sur la vérité de l'Être. Bien qu'il s'en tienne toujours, d'abord, à l'étant, il est le berger de l'Être. » 

Question III et IV , éd. Gallimard ( in site internet idixa. net)

Esprit de groupe


« Même un petit groupe est régi par un esprit de groupe, source de suggestion. Quand il est bon, il peut avoir de très bons effets, mais au prix de l’autonomie spirituelle et morale de l’individu. Le groupe renforce le moi… Le Soi, au contraire, est diminué et repoussé à l’arrière-plan au profit de la moyenne… Mais en raison du penchant notoire des êtres humains à se cramponner aux autres et à des “ismes” au lieu de trouver en eux-mêmes la sécurité et l’autonomie dont ils ont besoin avant tout, il existe le danger que l’individu fasse du groupe son père et sa mère et demeure alors aussi dépendant, aussi incertain et aussi infantile qu’avant. »

Carl Jung  
Tiré du livre : Psychothérapie, l'expérience du praticien par M-L Von Franz

6 avril 2011

L'acupuncture pour les nuls


Tout le temps, je me pose les mêmes questions : comment diable ça fonctionne, comment est-ce possible?

La première fois, je me suis rendu à mon rendez-vous juste après m’être tapé une douzaine de parties d’échecs en blitz avec un ami. Blitz veut dire ici des parties de cinq minutes chronométrées avec un pendule. Blitz veut dire vitesse, concentration intense, donc stress à son degré le plus déraisonnable, qui rend fou, ou presque.

J’étais donc tendu comme un cordon de sécurité autour du lieu d'un attentat lorsque je m’installai sur la couche pour accueillir ces petites aiguilles toutes mignonnes sur l’étendue de mon corps. On m’avait dit le plus grand bien de l’acupuncture. Je n’en doutais pas, mais j’étais dans l’expectative. Ouverture et curiosité, je me disais. Je me souviens en particulier d’une aiguille plantée dans le poignet ou la main et qui travailla très fort si je me fie à son acharnement à me creuser une vrille de douleur. Je le mentionnai à la thérapeute. Signe de grand stress, qu’elle me dit. Tiens donc!

Quand j’y retourne, c’est pour différents maux et problèmes qui vont et viennent. Je me fais humble, à l’écoute et aux bons soins de mon thérapeute. Je m’abandonne sans chercher à comprendre. Et ça marche!

Une proche connaissance me raconta avoir consulté un acupuncteur suite à un gros problème de constipation. Elle était enceinte. Elle se rendit à son traitement, le premier et unique. En sortant de la clinique l’effet escompté se produisit sans crier gare, et c’est de peine et de misère qu’elle eût juste le temps de mettre les pieds dans sa maison pour exprimer son profond soulagement…

J’ai demandé à mon « piqueux » quel fut le résultat le plus éclatant d’un traitement qu’il a déjà donné. Il me parla d’un couple qui essayait désespérément de faire un enfant. Les deux personnes subirent en même temps un traitement. Un seul suffit. La dame tomba enceinte subito presto. Que dire? C’est l’effet placebo, une intervention divine, un pur hasard? Je veux bien, mais pourquoi ne serait-il pas plus simple d’y voir le résultat d’un traitement efficace qui a fait ses preuves à travers les âges — depuis 5000 ans selon la tradition, 2000 ans selon les textes —?

Ça n’a pas de sens, disent les sceptiques et les scientifiques matérialistes purs et durs. Évidemment, si l’on considère l’humain comme une poche de terre animée par un ordinateur il y a lieu de s’interroger. Pourtant,  nous mentionne David Servan-schreiber dans son livre Guérir : « Dans les dix dernières années, les progrès de l’imagerie du cerveau en action ont démontré que la stimulation par les fines aiguilles d’acupuncture contrôle directement des régions clés du cerveau émotionnel. Une séance d’acupuncture aurait une influence directe sur l’équilibre entre les deux branches du système nerveux autonome. Elle augmenterait l’activité du parasympathique, le frein de la physiologie, aux dépens de l’activité du système sympathique, l’accélérateur. Elle favoriserait la cohérence du rythme cardiaque et de façon plus générale, permettrait de ramener le système à l’équilibre. »  

Suffisant pour convaincre ces mêmes sceptiques? Jamais. Comme nous dit l’auteur Louis Dumur dans ses Petits aphorismes : « Le souvenir des plus cruelles souffrances morales ou physiques est moins désagréable que celui de minimes piqûres de l'amour-propre. » 
  

5 avril 2011

Ô Liberté!


« Peu d'événements peuvent mieux illustrer les travers plus répugnants du genre humain que celui impliquant un pasteur chrétien brûleur de Coran et les foules musulmanes répliquant par le massacre. On voit ainsi se dévoyer l'une des grandes conquêtes de la civilisation occidentale, celle de la liberté d'expression. Pour contempler ensuite le naufrage de la ferveur religieuse dans un gouffre de vengeance et de mort. »

Mario Roy. La Presse